La Comédie humaine 2.0 de Virginie Despentes

©BELGAIMAGE

Phénomène littéraire consacré par la saga "Vernon Subutex", Virginie Despentes est à Bruxelles ce jeudi pour le lancement de la 2e édition du Choix Goncourt de la Belgique, un prix décerné par des étudiants issus de dix universités belges.

À la fois féministe sauvage et membre de l’Académie Goncourt, Virginie Despentes assume les contradictions de tous poils: 25 ans après la sortie de "Baise-moi", elle n’est plus la furie punk et inconnue, en colère contre le monde, mais une célèbre romancière dont la désormais trilogie culte "Vernon Subutex" aura marqué de façon indélébile les années 2010. En chiffres, cela donne pas moins de 700.000 exemplaires écoulés en France, 11 traductions et un projet de série télé: un "phénomène" qui réussit surtout le périlleux pari de traduire en une formidable saga urbaine les questionnements brûlants de notre société.

Despentes ne joue pas les journalistes ni les sociologues: elle fait avant tout œuvre de romancière, nous happe et ne nous laisse plus décrocher, nous rendant complices des centaines de pages de ce chant choral dont le point de départ est le destin hasardeux d’un ancien disquaire fauché. Mais sous les ressorts dramatiques d’un récit bien ficelé, une kyrielle de voix se fait entendre: se glissant dans la peau de personnages aux opinions antinomiques, l’auteure est parvenue à organiser le chaos actuel qui s’exprime à grands coups de gueule rageurs sur le web et les réseaux sociaux en donnant la parole à chacun, y compris ceux dont l’opinion est l’antithèse de la sienne – les extrémistes, les fascistes, la foule des mécontents à qui internet permet de lâcher leur fiel. "J’avais plus de trente ans quand internet est devenu ce qu’il est aujourd’hui. Jusque-là je n’avais jamais été bombardée par des opinions aussi contraires à la mienne", explique-t-elle.

Courageuse Despentes qui, depuis ses débuts, n’a jamais eu peur de se frotter au monde tel qu’il est, creusant profondément la fange de nos désirs et de nos peurs pour évoquer avec cynisme parfois, avec empathie souvent, ce "nous" détricoté de la comédie humaine, dans ses faiblesses et ses grandeurs.

Se glissant dans la peau de personnages aux opinions antinomiques, l’auteure est parvenue à organiser le chaos actuel qui s’exprime sur le web.

La question du genre est toujours là, le féminisme aussi, le tout campé dans le Paris de Belleville et des Buttes-Chaumont – là où elle vit. En cours d’écriture (elle a planché cinq ans sur sa trilogie) se sont produits les attentats, la crise des réfugiés, le Brexit, Nuit debout et l’élection de Trump. Rien de cela n’était prévu mais, fine et audacieuse, Despentes s’en est accommodée au fur et à mesure: "Le roman, par sa forme, m’a permis de faire une place à ce qui se passait. Il est très souple. Il va de voix en voix. Je pouvais faire toutes les ellipses nécessaires, tout rentrait." Une forme rhizomique proche des séries contemporaines: addictive et jouissive.

Entretien avec Myriam Leroy au Théâtre 140, ce jeudi, à 20h, à l’initiative de Passa Porta. www.passaporta.be

Lire également

Publicité
Publicité
Publicité

Messages sponsorisés

Messages sponsorisés