La course vers soi, marathon pour le bien-être

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Se lever plus tôt pour être pleinement épanoui, c’est la clef du succès proposée par le "miracle morning". Énième avatar du développement personnel, qui oscille entre mieux-être et dictature du "si tu veux, tu peux".

Installée sur le canapé, on traîne sur le web, quand on tombe sur le titre: "Comment le fait de se lever tôt a changé notre vie de parents et de couple." Les enfants dorment, les pâtes cuisent, c’est l’instant "T" pour un clic "fais-moi rêver, donne-moi la solution miracle". On est servie, on vient de tomber sur la planète "miracle morning". Le "matin miracle" vous promet qu’en changeant quelques habitudes de votre vie quotidienne, c’est toute votre vie qui s’en trouvera sublimée. Ou comment de l’ordinaire (le matin) peut naître l’extraordinaire (le miracle).

Il s’agit de se lever une à deux heures plus tôt, tous les matins, pour prendre du temps pour soi. Le chef coq de la recette, l’Américain Hal Elrod, préconise six activités pour se recentrer sur soi, ses besoins et ses objectifs: la méditation, l’affirmation, la visualisation, le sport, la lecture et l’écriture. Votre réservoir de satisfaction ainsi rempli, vous abordez votre journée plus positif, enthousiaste, disponible aux autres, productif dans votre travail, concentré. Au fil des jours, vous prenez la main sur le contrôle de votre vie. Vous savez où vous voulez aller et vous déterminez comment y parvenir. Vous êtes en route vers la réussite (professionnelle, financière, personnelle). Et c’est un jeune homme souriant et plein d’énergie, aujourd’hui riche et célèbre, qui vous le dit. Lui, qui est cliniquement mort pendant 6 minutes, lui qui a vu son entreprise couler, lui qui, au fond du trou, s’est demandé: "Mais que font ceux qui réussissent que je ne fais pas?" Ils se lèvent tôt, fut sa réponse.

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Moins dormir pour avoir plus d’énergie, on n’y avait pas pensé, c’est génial, c’est révolutionnaire. Le professeur Pierre Maquet, neurologue spécialiste du sommeil du CHU de Liège, reste très stoïque. Et sous son extrême affabilité pointe la lassitude du "que sont-ils encore allés inventer…" : "On peut se sentir mieux à court terme, mais à moyen terme ce type de démarche met en jeu la santé. Les Américains et nous dormons 1 à 1,5 heure de moins que nous grands-parents, nous sommes déjà dans une restriction de sommeil chronique qui est un facteur influençant l’obésité, le diabète ou encore les maladies vasculaires. En outre, vous ne tiendrez pas le coup dans ce déphasage circadien car vous avez des obligations le soir, notamment sociales", rappelle-t-il.

Une galaxie scintillante

Nous voilà donc face à une méthode qui n’a pas inventé l’eau chaude – se lever plus tôt quand on a besoin de plus de temps, c’est le b.a.ba du sens commun; qui n’a rien de neuf – Benjamin Franklin (1706-1790) pratiquait déjà un rituel matinal et en faisait état dans son autobiographie; et qui ne colle pas avec l’inexorable horloge biologique qui règle les mammifères diurnes que nous sommes. Oui, mais (car il y a un "mais", sinon il n’y aurait pas d’article). Oui, mais ça marche. Le livre de Hal Elrod, "The Miracle Morning", paru en 2012 en auto-édition, est toujours dans le top 100 (60e en Kindle édition) des meilleures ventes de sa catégorie sur amazon.com et dans le top 10 dans sa version française (publiée en mars 2016), toujours dans sa catégorie, sur amazon.fr. L’enthousiasme des lecteurs – du moins ceux qui s’expriment – est grand. Ce qui ne les empêche pas d’estimer que l’ouvrage est parfois simpliste, bisounours ou exalté. Parce que ce n’est pas une foule de neuneus qui se rue sur la recette testée et approuvée, comme des mouches sur un pot de miel. C’est votre mari, votre sœur, votre copain ingénieur, votre n + 2, votre fils startuper. Ou vous.

Et les ouvrages du genre, rangés dans le rayon "développement personnel", on les compte par dizaines. Leur essor a été particulièrement visible pour ce qui concerne la sphère professionnelle: gérer son stress, rendre une réunion efficace, maîtriser les techniques de négociation, la prise de parole en public, etc. Cet élan populaire s’est ensuite tourné, aussi, vers la sphère privée avec la multiplication d’ouvrages traitant de la confiance en soi, la communication (efficace ou non violente, par exemple), la gestion des émotions, la pensée positive, le mouvement slow, l’autodiscipline, jusqu’au rangement de son intérieur (pour être mieux dans ses baskets) ou au développement des capacités de notre cerveau.

L’individu roi

Entre les supporters béats et les critiques aveugles du développement personnel, il n’y a quasi personne qui observe posément le phénomène.

C’est tout de même intriguant, cette alliance entre des personnes loin d’être stupides et l’intérêt qu’elles trouvent à se plonger dans "La magie du rangement" (de Marie Kondo) ou bien "Cessez d’être gentil, soyez vrai!" (de Thomas d’Ansembourg). Qu’y cherchent-elles, qu’y trouvent-elles? Pourquoi, comment? Entre les supporters béats et les critiques aveugles du développement personnel, il n’y a quasi personne qui observe posément le phénomène. Sauf un sociologue belge, qui a eu la bonne idée, et le courage, d’aller se saisir de cette matière glissante. Nicolas Marquis a consacré sa thèse à la société du développement personnel. Elle a obtenu le prix "Le Monde" de la recherche universitaire et, à ce titre, est parue aux Presses universitaires de France en 2014 (1). Il est, depuis lors, l’interlocuteur de référence sur le sujet, interviewé par "Le Monde", "Le Figaro", "France Culture", "La Croix", "Philosophie Magazine", etc.

Comment explique-t-il donc, lui, que le développement personnel ait un tel succès dans notre société? Est-ce, comme on le dit souvent, parce qu’on manque de repères (la religion et les institutions traditionnelles ayant perdu du poids)? "Il y a un problème avec les repères, c’est certain. Mais pas parce qu’on en manque. Au contraire, on doit faire face à une pluralité sans précédent des repères. Et le développement personnel est un dispositif qui fonctionne dans un monde où il y a énormément de valeurs incommensurables entre elles, c’est un peu une ‘guerre des dieux’. Dans une société qui octroie à chaque individu la possibilité et la responsabilité de prendre les commandes de sa vie, c’est à vous de trouver ce qui vous convient dans tout cela. Et c’est un boulot", éclaire le chercheur de 33 ans.

C’est donc parce qu’on est dans une société individualiste que le développement personnel connaît un tel essor? "Avant tout, il faut tordre le cou à un canard. Les adeptes du développement personnel pensent que, de tout temps, l’homme a cherché à se développer et que c’est la société d’aujourd’hui qui l’en empêche. Non. L’idée de se mettre à lire un livre qui vous dit de travailler sur vous n’a de sens que dans une société qui valorise cette activité individuelle. Aujourd’hui et ici, on estime que le ‘bon individu’ est celui qui ne baisse pas les bras, qui cherche des solutions, qui cherche à s’améliorer; et que le ‘mauvais individu’ est celui qui ne cherche pas à s’en sortir, celui qui fait la victime. Le message moral du développement personnel, c’est qu’il n’y a aucune situation où vous êtes totalement coincé. Ce message n’est possible que dans une société qui place l’autonomie individuelle au-dessus de tout. C’est un peu notre Veau d’or", analyse Nicolas Marquis qui est aussi le codirecteur du Centre d'anthropologie, sociologie, psychologie études et recherches (Casper) de l'université Saint Louis à Bruxelles.

Retrouver une marge de manœuvre

En cela, Hal Elrod, à travers son "Miracle Morning", est caractéristique. Il a connu le pire, mais a réussi à connaître le meilleur (dans sa vision à lui des choses, c’est-à-dire où le développement personnel vise l’efficacité et la productivité), en devenant entrepreneur de ses propres capitaux, à la fois dans son monde intime et extérieur. L’exemple qu’on a choisi, celui du "Miracle Morning" est caricatural. Il contient tous les ingrédients phares qui attirent et satisfont le lecteur de développement personnel: l’histoire vécue (et féerique) de l’auteur, l’application des techniques dans la vie quotidienne, immédiatement et facilement, des effets perceptibles rapidement, le fait que c’est une question de volonté.

"Il suffit de", "oser", "vouloir", "chercher à": le champ lexical du développement personnel renvoie à soi-même comme acteur du changement.

"Il suffit de", "oser", "vouloir", "chercher à": le champ lexical du développement personnel renvoie à soi-même comme acteur du changement. Entrepreneur de soi-même ou responsable des changements qu’on veut voir advenir dans sa vie, l’idée est la même: la clef, c’est soi. Quelle que soit l’origine du problème, d’ailleurs. "Le développement personnel, c’est une manière de réagir quand on a un problème. Avec la particularité de distinguer le responsable du problème – souvent extérieur, et le responsable de la solution – toujours logé à l’intérieur de l’individu", souligne Nicolas Marquis.

Quand on lit un/des livre(s) de développement personnel on cherche, selon lui, à:

- Retrouver du sens (à une situation, un problème, un drame);

- Retrouver des moyens d’action (une marge de manœuvre, une emprise sur les éléments);

- Retrouver un système d’évaluation de soi et des autres (agir est à la portée de tout le monde, du coup chacun est responsable d’agir puisqu’il en a la capacité. Celui qui agit est dans le bon, il en tire un prestige social, il mérite ce qui lui arrive. Celui qui n’agit pas est vu comme plus fragile, plus paresseux, manquant de volonté. Lui aussi mérite sa situation, disons inconfortable. Ainsi, d’une conception démocratique des choses – chacun est capable, on en arrive à une conception méritocratique.)

Une course sans fin

Le développement personnel, c’est donc travailler sur soi, augmenter sa maîtrise de soi pour chercher à s’améliorer. Mais s’améliorer, c’est un processus sans fin. Ne risque-t-on pas de tomber dans une insatisfaction chronique? "Un indicateur parlant, c’est la question ‘ça va?’ à laquelle on répondait autrefois par la santé. Progressivement, le langage de la santé a été remplacé par le langage du bien-être, qui est beaucoup plus exigeant. Aujourd’hui, on passe au mieux-être. Ce n’est pas parce qu’on va bien qu’on ne peut pas aller mieux. Si on a l’impression qu’il y a une possibilité d’aller mieux dans sa vie, on trouverait que ce serait une forme d’irrespect fait à soi-même de ne pas explorer cette possibilité. Oui, le développement personnel, c’est courir pour atteindre le pied de l’arc-en-ciel, c’est une course sans fin. Mais ça, les gens sont prêts à l’assumer. C’est une éthique de vie: je suis un capital qu’il s’agit de faire prospérer", explique Nicolas Marquis.

Chercher à s’améliorer, cela a une grandeur, une noblesse, c’est très bien vu dans notre société. Parallèlement, chercher à s’améliorer implique qu’il y a des carences, un vide qu’aussi bien des personnes éclairées que des gourous à la petite semaine, appuyés par le marketing, peuvent venir investir. La demande et l’offre se rencontrent. Parfait. Mais dites, dans le fond, est-ce qu’être meilleur, c’est être heureux?

(1) "Du bien-être au marché du malaise — La société du développement personnel", de Nicolas Marquis, éd. PUF, 2014.

Les tendances du moment au rayon développement personnel

S’il n’y en avait qu’un à épingler, ce serait "Ta deuxième vie commence quand tu sais que tu n'en as qu'une". Succès incontestable, dans les tops des ventes des libraires actuellement, cet opus est écrit sous forme de roman. Camille, 38 ans, y souffre de "routinite aiguë". Une façon d’aborder la "positive attitude", très en vogue. Pour faire simple, c’est insister sur et chercher à voir le positif; pour faire bref, c’est arrêter de râler. Un moyen, pour certains, de se rapprocher du bonheur. Dans la même veine, on trouve "La puissance de la pensée positive" de Norman Vincent Peale, "21 jours sans se plaindre" de Will Bowen, "J’arrête de râler" de Christine Lewicki, "3 kifs par jour" de Florence Servan-Schreiber.
Écueils de la méthode:
se faire qualifier de bisounours et passer à côté du plaisir d’une bonne ronchonnerie sur une peccadille.

Le "matin miracle" n’y va pas par quatre chemins, il vous promet un miracle. Vivre la vie dont vous rêvez, simplement en vous levant plus tôt. Vous profitez de moments pour vous, centrés sur vous et vos objectifs. Ainsi vous attaquez la suite de votre journée en y voyant plus clair, en étant plus efficace, plus assuré, plus satisfait. Il suffit de peu de chose, de la discipline, en fait. Et c’est accessible à "tout le monde" (les travailleurs de nuit et les parents d’un nourrisson apprécieront).
Écueils de la méthode: adieu les cocktails, les dîners, le cinéma le soir, vous allez virer asocial. Vous culpabilisiez parce que vous repoussiez la sonnerie de votre réveil le matin? Vous allez culpabiliser puissance 10: non seulement vous allez rater votre train, mais votre vie aussi.

Ici, une tendance de fond, très prisée des amateurs de développement personnel: améliorer sa façon de communiquer avec les autres. "La communication non violente au quotidien" de l’Américain Marshall Rosenberg reprend les bases de la communication non violente: observer, exprimer le ressenti, les besoins, puis la demande. Le tout en utilisant au maximum le "je" plutôt que le "tu" accusateur. On trouve aussi, du même auteur, "Les mots sont des fenêtres (ou bien ce sont des murs)". Dans la même veine, le Belge Thomas d’Ansembourg propose "Cessez d’être gentil, soyez vrai!", et Françoise Keller "Pratiquer la CNV au travail".
Écueils de la méthode:
vous allez parler comme un thésard. "Ramasse tes fringues" devenant, d’après Rosenberg, "lorsque tu laisses tes vêtements dans le salon au lieu de les emporter [observation], je suis de mauvaise humeur [expression] car j’ai besoin de plus d’ordre dans les pièces que nous partageons [besoin précisé]. Pourrais-tu, s’il te plaît, prendre tes affaires et les mettre dans ta chambre [demande précise]".

"La magie du rangement" est un succès aussi massif (plus de 2 millions d’exemplaires vendus dans le monde) qu’étonnant. Pour être heureux, rangeons. Voilà, là encore, qui est accessible. Alléger et ordonner son chez soi permettrait d’alléger son soi. En plus, c’est simple, il suffit de répondre à la question: "Est-ce que cet objet me met en joie?" Oui, il participe à mon bonheur, je le garde. Non, il est superflu je m’en débarrasse. On est dans l’univers familier, sur lequel on a une emprise directe et un contrôle total - rassurant et réconfortant - si on applique bien les préceptes de Marie Kondo. Une place pour chaque chose et chaque chose à sa place, rien ne dépasse, tout est clair, sous contrôle, ici, dans mon antre, tout est logique. C’est reposant.
Écueils de la méthode:
les études répètent que les personnes désordonnées sont les plus créatives. Choisissez bien votre camp.


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