La culture en sursis

L’exposition Roy Lichtenstein «Visions multiples» au musée des Beaux-Arts de Mons (BAM) ouvrira, on l’espère, ses portes le 31 octobre prochain. ©Estate of Roy Lichtenstein

Vendredi matin, on pensait la culture relativement épargnée. Il n’en est rien. Dès le lendemain, Bruxelles baissait le rideau pour un mois. Ce mardi, ce sont les grandes salles de Liège qui ferment. État des lieux de ce qui s’arrête et de ce qui survit.

À la suite du Comité de concertation qui s’est tenu en fin de semaine dernière, les Régions wallonne et bruxelloise ont chacune choisi de prendre des mesures sanitaires plus sévères que celles du Fédéral pour tenter d’endiguer la propagation du virus sur leur territoire. Pour y voir plus clair, faisons le point sur ce qui change, ou pas, dans le secteur culturel wallon et bruxellois.

Dans la capitale, c’est assez simple puisque tous «les lieux accueillant des activités à caractère privé ou public de nature culturelle, festive, folklorique ou récréative sont fermés au public» depuis ce lundi. Deux exceptions cependant: les répétitions professionnelles peuvent se poursuivre dans le respect des règles d’hygiène et les bibliothèques restent, elles, ouvertes pour le prêt uniquement. Les librairies sont aussi épargnées.

En Wallonie, le secteur culturel maintient en grande partie ses activités, tout en respectant le couvre-feu régional en vigueur, de 22h à 6h du matin, ainsi que les règles du Comité de concertation annoncées vendredi dernier. Pour rappel, un maximum de 40 personnes sont autorisées à l’intérieur, chiffre pouvant aller jusqu’à 200 maximum, si des dispositions spécifiques sont appliquées. Bibliothèques, musées, théâtres et cinémas peuvent donc rester ouverts.

Et pourtant! L’annonce de la fermeture des cinémas à Bruxelles a des conséquences sur les sorties dans tout le territoire francophone, les distributeurs préférant reporter les films initialement annoncés cet automne. En raison des jauges trop réduites et du couvre-feu, le bourgmestre de Liège, Willy Demeyer (PS), a préféré annoncer la fermeture des quatre grandes salles de spectacles de sa ville, dès ce mardi 27 octobre.
Les organisateurs du Festival international du film de comédie de Liège (FIFCL) ont eux aussi annoncé, ce lundi soir, en concertation avec la Ville de Liège, l’annulation de l’édition 2020.

Seuls les musées wallons semblent pour l’heure garder le cap face aux mesures draconiennes prises par les entitées fédérées. Le BAM, à Mons, et La Boverie, à Liège, accueillent cet automne le pop art en leurs murs, le premier avec Roy Lichtenstein, le second avec Andy Warhol. Jusqu’à quand?

N. C. et X. F.

Cinéma

Le lundi est traditionnellement un jour de programmation pour les exploitants de salles. Suite aux nouvelles mesures prises durant le week-end, du couvre-feu et de la fermeture des cinémas à Bruxelles, on assiste médusé au désastre pour tout un secteur.

"ADN" de Maïwenn, qui devait sortir ce mercredi, est reporté. Son distributeur explique que la fermeture des salles bruxelloises l’a obligé à prendre cette difficile décision. Pour "Miss" de Ruben Alves et "Falling" de Viggo Mortensen, les reports ont été également annoncés.

"On est obligé de décaler les sorties parce que, pour certains films, si on n’a pas Bruxelles, ce n’est pas la peine."
Une représentante

Chez d’autres distributeurs, on attend ce qui sera décidé en France. "Je dépends de la France, puisque la majorité des films que je distribue sont français et je dépends des mesures prises en Belgique", explique Bernard Brawerman, le patron d’Athena Films. Il ne peut plus rien prévoir pour l’instant, car il ne sait pas quelles décisions seront prises trois ou quatre jours plus tard par les autorités face à l’ampleur de la pandémie.

Chez Paradiso Films Entertainment, une représentante nous a dit: "On n’a pas de preuve que le virus circule dans les salles de cinéma." Ce qui est vrai aussi. Mais elle admet qu’il est difficile de juger les nouvelles mesures. "On est obligé de décaler les sorties parce que, pour certains films, si on n’a pas Bruxelles, ce n’est pas la peine." Selon les genres de films, Bruxelles représente entre 20 et 50% des recettes. Du côté de Disney, la sortie de "Soul" se fera sur la plateforme Disney+, mais cela reste une exception.

On a appliqué toutes les règles de précaution, ventilé les salles en permanence, ajusté les horaires en tenant compte du couvre-feu et on est pénalisé.
Catherine Lemaire
Programmatrice des cinémas La Sauvenière et Parc Churchill à Liège et du Caméo à Namur

Conjointement, les distributeurs, majors et indépendants, nous ont répondu être, malgré tout, confiants pour l’avenir. En Flandre et Wallonie, où les cinémas restent ouverts, on prépare les sorties futures, de la Toussaint et de la fin de l’année. Et elles sont nombreuses et variées.

De son côté, Catherine Lemaire, programmatrice des cinémas La Sauvenière et Parc Churchill à Liège et du Caméo à Namur, constate depuis le début de semaine que "les films sont en train de se désister". Pour la semaine prochaine, elle n’a encore aucune confirmation. Pourtant, d’après les bons chiffres du dernier week-end, les gens ont toujours envie de cinéma. "On a appliqué toutes les règles de précaution, ventilé les salles en permanence, ajusté les horaires en tenant compte du couvre-feu et on est pénalisé. Aujourd’hui, on vit au jour le jour."

J. L.

Arts de la scène

"Certains spectacles seront dédoublés pour pouvoir accueillir tous les spectateurs ayant déjà réservé leurs places."
Philippe Degeneffe
Directeur général de Mars

Du côté du théâtre et de la danse, les grandes salles de Wallonie ont réagi rapidement à l’annonce des nouvelles mesures, mais toutes n’ont pas encore établi si elles pouvaient demeurer ouvertes, tandis que de nombreux centres culturels prennent la décision de fermer leurs portes.

En soirée ce lundi, la Ville de Liège a annoncé la fermeture au public dès ce mardi de ses quatre grandes salles de spectacles, à savoir la salle philharmonique, les salles de l’Emulation (siège du Théâtre de Liège) , le Forum de Liège ainsi que l’Opéra royal de Wallonie-Liège.

Charleroi Danse restera ouvert, ainsi que le Théâtre de l’Ancre à Charleroi, où les horaires sont adaptés pour les représentations de "L.U.C.A. – Last Universal Common Ancestor", grand succès 2019 d’Hervé Guerrisi et Grégory Carnoli, qui demeure à l’affiche tout en adaptant l’accueil du public.

Sur Mars (Mons Arts de la Scène), Philippe Degeneffe annonce également le maintien de la programmation – "tant que cela sera permis" – tout en renforçant la distanciation physique dans les salles, avec trois sièges de distance entre les spectateurs ou bulles de spectateurs, plus une rangée vide sur deux. "Dans la mesure du possible, certains spectacles seront dédoublés, avec une représentation à 18h30 et une à 20h00, pour pouvoir accueillir tous les spectateurs ayant déjà réservé leurs places", précise le directeur général de Mars.

"Nous ne souhaitons pas faire prendre le moindre risque à notre public, nos artistes et notre personnel."
Patrick Colpé

Par contre, étant donné sa nature, rendant difficile le respect de la distanciation physique, le Mons Street Festival est annulé, à l’exception de trois événements : la soirée "Salade Mentale", le "Vivement Lundi" et le spectacle "Faro, Faro". À Namur, on annonce une fermeture du théâtre et une annulation des représentations prévues jusqu’à la mi-novembre: une décision qui veille à "participer à l’effort collectif" en réduisant les contacts sociaux: "Nous avons toujours veillé à respecter scrupuleusement les protocoles sanitaires mais, à l’heure où le virus connait une circulation élevée, nous ne souhaitons pas faire prendre le moindre risque à notre public, nos artistes et notre personnel", déclare Patrick Colpé.

A. D.

Expositions

Des restrictions plus ciblées qu’à Bruxelles permettent à trois maisons wallonnes d’exister.

La directrice du CID – Grand-Hornu, Marie Pok, maintient ses deux expositions, "Serial Eater" et "Plant Fever". "L’absentéisme de l’équipe, en raison des quarantaines (même sans aucun cas déclaré) perturbe. En confinement, un montage d’exposition prend 30 jours, et non plus 7. En cas de fermeture, nous prolongerions, mais serions choqués de fermer alors que les grandes surfaces restent ouvertes, et que la fréquentation locale a montré l’importance de notre mission."

"En cas de fermeture, nous prolongerions, mais serions choqués de fermer alors que les grandes surfaces restent ouvertes."
Marie Pok
La directrice du CID – Grand-Hornu

Xavier Roland, directeur du Pôle muséal montois, accueille Roy Lichtenstein au BAM: "par sécurité, notre jauge baisse de 450 à 110 visiteurs par heure, sur 1.500 m2. Nos deux principaux publics, touristes et scolaires, ont disparu mais les autorités ont voulu cet acte citoyen préservant la vie de la ville. En 2014, Andy Warhol attirait 85.000 visiteurs et, en 2018, Niki de St-Phalle plus de 75.000. À Mons, ville de 90.000 habitants, ces événements sont cruciaux pour le commerce". Il s’interroge: "En Wallonie, la concertation entre sociétés muséales, acteurs de terrain et exécutifs (Région wallonne et FWB) a établi un risque nul grâce à nos mesures scrupuleuses. À Bruxelles, où les Musées royaux relèvent de la compétence fédérale, "cette concertation a-t-elle eu lieu?" Il conclut: "le musée offre un oxygène à nos concitoyens. Pensons des bulles muséales!"

Benoît Remiche dirige Tempora, agence de créations d’expositions: "Warhol – The American Dream Factory" à La Boverie de Liège, est un "investissement de 2, 3 millions d’euros", 75% des recettes provenant de la billetterie. "Nous avons réduit la jauge horaire de 650 à 80 visiteurs, et le week-end de 1.700 à 400, sur 2.800 m2". Des études montrent que le musée, "un flux avec des stations rares et brèves", est un lieu des moins risqués. En cas de nouvelles restrictions, l’exposition serait prolongée: "Le Musée Berardo [Portugal], un de nos principaux prêteurs d’œuvres, y est prêt." Comme Michel Draguet, il préfère éviter les dissensions: "Après, on fera un bilan." À court terme, les pertes sont lourdes; à long terme, "la crise est une porte vers le changement".

J-F. H. G.

Garder le lien avec la culture

Commentaire par Serge Quoidbach, rédacteur en chef adjoint

Les heures passent, les mesures sanitaires changent et nous dépassent. Une fois de plus, la culture subit de plein fouet les conséquences d’une crise dont la gestion à la hache laisse sur la route un secteur déjà aux abois. Bis repetita placent, disait Horace, non de ces vagues dévastatrices qui paralysent nos sociétés, bien sûr, mais bien de cette culture que nous aimons voir et revoir, qui guide nos pas dans ce monde en transformation, et nous fait sentir cet impalpable lien qui unit nos sociétés.

Depuis des années, L’Écho convoque la culture et la laisse parler d’elle-même et de notre monde. Avec cette humilité, notre mantra, qui s’acharne à contredire l’attaque devenue célèbre de Milan Kundera à notre égard dans sa dernière interview accordée à Bernard Pivot, en 1985: "La culture éclaire la complexité des choses, les médias les simplifient." Aujourd’hui, plus que jamais, nous continuerons à demander à la culture d’éclairer les pages de notre histoire mouvementée. Si elle est contrainte au silence dans les espaces qui sont les siens, nous continuerons à l’accueillir dans les nôtres. Si vous, lectrices, lecteurs, ne pouvez plus aller à elle, nous l’amènerons à vous, sous toutes ses formes, avec toutes ses interrogations.

Nous ne pourrons remplacer ces expositions, ces concerts, ces pièces de théâtre, sur lesquels les portes se sont refermées avec fracas. Nous ne pourrons nous substituer aux lieux d’expression dont dépendent pour vivre tous ces artistes de notre pays trop souvent considérés comme variables d’ajustement. Mais nous contribuerons à notre modeste niveau à porter leur message, à tisser le lien indispensable avec leur public, avec la société, avec nos lecteurs. Il y va de notre santé mentale, mens sana in corpore sano.

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