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La culture passera-t-elle aussi à côté du numérique?

"Press" du danseur Pierre Rigal, au Festival Impact.

Fini les concerts live dans son salon. Le deuxième confinement a laissé le secteur culturel hébété. Pourtant, le numérique pourrait lui assurer un nouveau futur. Une stratégie qui ne s’improvise pas.

"En matière de développement numérique à finalité industrielle ou commerciale, la Belgique n’a pas été pionnière, encore moins en Wallonie. On est en train de reproduire la même erreur au niveau culturel et créatif, alors que nous avons un terreau remarquable. Le coupler aux enjeux du numérique, c’est vital pour le secteur. Mais on ne s’y intéresse pas, on cloisonne, on dit: ‘C’est du théâtre, de la danse, des arts plastiques, pas du numérique...’

Pour le futur, c’est dingue! Le numérique, ce n’est pas que de l’art numérique mais des problématiques de blockchain en matière de droits d’auteur, de reconnaissance des œuvres, de propriété intellectuelle, d’intelligence artificielle… Cela ne veut pas dire que tout art doit être numérique, mais que le numérique doit intégrer massivement la problématique culturelle." La tirade vient de Gilles Bazelaire, qui a cofondé le Kikk, le festival namurois des cultures numériques et créatives, et qui se présente lui-même comme un agitateur d’idées.

"Il faudrait sans doute plus de souplesse, car il y a parfois des verrous, des cadres qui ne correspondent plus aux pratiques."
Jonathan Thonon
Responsable de l'Innovation au Théâtre de Liège

Le numérique fait pourtant partie des trois priorités de la ministre de la Culture en Fédération Wallonie-Bruxelles, Bénédicte Linard (Ecolo), à côté de l’aide aux artistes et du retour des publics. "Nous avons un point d’attention pour développer une partie de la stratégie de politique culturelle sur des supports numériques et qui seront complémentaires à la rencontre physique avec le public", dit-elle, citant le plan Restart de la RTBF, qui doit affecter 13,4 millions d’euros pour 2020-2021 au renforcement de la culture sur tous les canaux du média public, notamment avec un programme ambitieux de captation de spectacles. "La question fondamentale, c’est qu’il y a du travail derrière et qu’il faut continuer à honorer les artistes et les techniciens qui réalisent ces productions."

La ministre cite encore le renforcement de l’offre sur Auvio, qui s’est enrichie du catalogue de films payants Sooner, et la nouvelle plateforme des libraires indépendants librel.be, qui permet à ces derniers de valoriser leurs stocks. Elle évoque enfin un financement possible de projets numériques ponctuels via le fonds d’urgence, qui vient d’être augmenté de 26 millions d’euros, dont 16 affectés au redéploiement du secteur culturel. Mais le gros de la réflexion sur le numérique, lancée cet été à l’initiative de Bénédicte Linard dans le groupe de travail dit "des 52", est toujours en discussion au sein des chambres de concertation et du Conseil supérieur de la Culture, qui se sont mis en place entre les deux confinements. 58 fédérations représentatives du secteurs y sont représentées.

Et aussi | Dans le podcast Hors pistes, Marie Noble, nouvelle directrice de la Foire du livre de Bruxelles, appelle à un sursaut du monde culturel et à la création de nouveaux modèles plus agiles pour décloisonner les arts et retisser du lien.

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Commissions disciplinaires

"Il y a une forme de mécompréhension, de dénigrement et de déni des secteurs plus classiques face aux arts numériques, ravalés au rang du mapping vidéo."
Marie du Chastel
Coordinatrice et commissaire du Kikk Festival

La partie n’est pas gagnée si l’on en croit Jonathan Thonon, responsable de la cellule Innovation du Théâtre de Liège et grand ordonnateur du Festival Impact, qui croise arts et nouvelles technologies: "Les artistes dans leur trajectoire sont beaucoup plus poreux qu’on ne le pense aux autres disciplines, mais dans la manière dont est structurée la Fédération Wallonie-Bruxelles en matière de financement, on a affaire à des commissions d’avis très disciplinaires. Je prends le cas de la commission Arts numériques, la plus compliquée à comprendre car à mon sens, les arts numériques ne forment pas une discipline en soi. On arrive avec des projets et on nous dit: 'Ça, c’est plutôt des arts plastiques, ce n’est pas chez nous.' Tandis qu’à la commission Arts plastiques, s’il y a de la performance ou un peu de numérique, on nous renvoie à la commission Arts numériques… Même s’il existe une commission interdisciplinaire, il faudrait sans doute plus de souplesse, car il y a parfois des verrous, des cadres qui ne correspondent plus aux pratiques."

Même son de cloche du côté de Marie du Chastel, coordinatrice et commissaire du Kikk Festival, à Namur, qui a coprésidé la commission Arts numériques et participe aujourd’hui à celle des Arts plastiques: "Il y a une forme de mécompréhension, de dénigrement et de déni des secteurs plus classiques face aux arts numériques, ravalés au rang du mapping vidéo." "C’est aussi une question de génération", concluent en chœur les programmateurs du Kikk et du Théâtre de Liège.

Jack Gleeson dans "To Be a Machine", en interaction directe avec le public du Festival Impact.

Marie du Chastel ne cache pas non plus son scepticisme à l’égard du rapport du Groupe des 52, actuellement en discussion et auquel elle a participé cet été. "On ne peut pas, en si peu de temps, avec des gens aux expériences si différentes, arriver à résoudre des questions aussi complexes. Les conclusions sont trop généralistes. Penser que sur cette base, on puisse former les centres culturels au numérique pour la mi-2021, c’est illusoire et impossible." Marie du Chastel plaide plutôt pour une stratégie à long terme et un think tank indépendant, composé de membres issus du culturel et du numérique, avec une forte dimension internationale qui permettrait de rapatrier les bonnes pratiques.

"Jusqu’ici, les diverses instances ont en effet plutôt fonctionné très sectoriellement. S’il est nécessaire de ne pas perdre les spécificités propres à chaque art, secteur ou opérateur, la volonté d’élargir et d’encourager la transversalité est bien présente", réagit la ministre Linard, invitant ses détracteurs à la patience. "Cette volonté figure dans le rapport du Groupe des 52 et se retrouvait déjà dans le décret ‘nouvelle gouvernance’. Ce dernier consacre en effet la transversalité entre les instances par la composition même des chambres de concertation et la création du Conseil supérieur de la culture. Du travail interdisciplinaire est déjà en cours et à titre d’exemple, les appels à projets dans le cadre du plan de redéploiement du secteur culturel, ‘Un futur pour la culture’, s’inscrivent dans cette dynamique de transversalité. Si cette dernière en est à ses débuts, toutes les chambres de concertation sont désormais représentées dans le Conseil supérieur de la culture, une nouvelle instance visant à, justement, assurer cette transversalité et instaurer de nouveaux dialogues. Le travail commence seulement vers ce nouvel équilibre."

100% digital à La Monnaie et au Théâtre de Liège

"Cela ne vire jamais à l’entertainment! Au contraire, il y a différentes couches que l’on peut rendre encore plus visibles avec le numérique, comme de jouer sur la temporalité de l’action."
Peter De Caluwe
Directeur général de La Monnaie

Des exemples récents d’initiatives numériques sont en tout cas d’ores et déjà disponibles pour toutes les parties prenantes et elles émanent notamment de deux institutions que l’on ne peut pas soupçonner d’envoyer ad patres leur raison d’être. "L’expression artistique reste notre noyau dur", insiste-t-on ainsi au Théâtre de Liège. "Nos institutions sont là pour créer du contenu live. Nous n’existons pas pour créer du digital", lance pour sa part Peter De Caluwe, à La Monnaie. Mais ces deux institutions se sont lancées de longue date dans l’aventure numérique, ce qui leur a permis de faire face au confinement avec des programmations originales et conçues spécifiquement pour le numérique. Le Théâtre de Liège a conçu en un temps record une 4e édition 100% digitale de son festival Impact, tandis que La Monnaie a lancé un festival d’opéras en streaming qui a touché près de 500.000 internautes, puis le premier volet de l’opéra "Is This the End", du Belge Jean-Luc Fafchamps, tourné à la manière de David Lynch, en direct dans les coursives désertées de La Monnaie. "53.000 internautes, dont 10% payants, ce n’est pas si mal pour une création contemporaine", se félicite De Caluwe. (Ici, film intégral d'"Is This the End" sur Arte)

"Ici, on raconte l’histoire de cette fille perdue dans le bâtiment, en face à face avec l’internaute devant son écran", poursuit le directeur général de La Monnaie. "Je fais une grande différence avec nos captations que nous réalisons habituellement et qui sont des réductions où nous n’avons jamais l’expérience complète du spectacle, le jeu de communauté tel qu’on peut le vivre dans le théâtre. Des projets comme ‘Is This the End’ nous mènent à réfléchir sur l’individu et le contact humain, et à voir comment ceux-ci se transforment à travers l’expérience numérique. Et cela ne vire jamais à l’entertainment! Au contraire, il y a différentes couches que l’on peut rendre encore plus visibles avec le numérique, comme de jouer sur la temporalité de l’action."

À ses yeux, ce type d’initiatives innovantes constituent même une opportunité pour les différentes institutions du réseau Opera Europa afin de leur permettre de dépasser les limites qui se posent aujourd’hui au genre, dont les styles de mise en scène ont déjà été largement explorés et dont la diversité des spectacles s’est réduite avec la multiplication des coproductions.

Sarah Defrise, dans "Is This the End", le film-opéra 100% digital de La Monnaie. ©Simon Van Rompay/De Munt

"Le digital n’empêche pas la présence physique de la scène. Cela nous oblige au contraire à rendre cette présence encore plus indispensable et moins formatée."
Serge Rangoni
Directeur du Théâtre de Liège

Serge Rangoni, au Théâtre de Liège, ne dit pas autre chose: "Le digital nous permet de réfléchir, d’entrer en contact et d’expérimenter autrement. Cela n’empêche pas la présence physique de la scène. Cela nous oblige au contraire à rendre cette présence encore plus indispensable et moins formatée." Pour Jonathan Thonon, son responsable Innovation, "ce qui a fait mouche au festival Impact 2020, ce sont les projets vraiment pensés pour les dispositifs numériques, contrairement aux captations qui restent un sous-produit du théâtre et dont il ne reste qu’une expérience réduite."

Il revient sur "_Jeanne_Dark", une performance conçue pour Instagram par la performeuse Marion Siefert, "Press", où Pierre Rigal danse dans une cellule dont le plafond s’abaisse en direct sur lui, ou "To Be a Machine", diffusé depuis Belfast, dans lequel les spectateurs interagissent en temps réel avec les comédiens sur scène. "Le direct a fait la différence, et cela a fonctionné aussi pour nos tables rondes, avec une vraie interaction sur YouTube."

Comprendre l'écosystème numérique

"Il ne faut pas avoir une connaissance du code ou de l’intelligence artificielle, mais comprendre comment cet écosystème numérique fonctionne, son aspect communautaire, l’open source et l’approche collaborative", intervient Marie du Chastel, du Kikk Festival, qui lance à brûle-pourpoint une idée simple pour reconnecter des centres culturels coupés de leur public depuis mars: "Que toutes les personnes dans le quartier d’un centre culturel qui ont un projecteur trouvent un mur blanc devant leur fenêtre et ouvrent en même temps le lien vers une comédie musicale que leur a envoyé le centre culturel en question. Celle-ci se diffuserait et résonnerait en même temps dans tout le quartier, et relierait à nouveau ses habitants à travers une expérience artistique. Ce n’est pas compliqué!"

Au Royaume-Uni, le digital a pris de l’avance

La pandémie de coronavirus a amené les grandes salles et galeries à accélérer leur stratégie numérique. Mais le basculement s’est déjà opéré depuis plusieurs années.

En 1968, Andy Warhol avait anticipé un avenir où tout un chacun aurait la possibilité d’être célèbre pendant un quart d’heure. La grande révolution culturelle que la pandémie est en train de confirmer est celle de la visibilité éternelle. Les galeries et salles de concert se visitent virtuellement vingt-quatre heures sur vingt-quatre désormais.

L’exposition d’Andy Warhol à la Tate Modern de Londres, fermée au public pendant quasiment la moitié de sa durée initialement prévue (de mars à novembre), est justement disponible sur YouTube depuis le mois d’avril. La vidéo a été vue par plus de 210.000 utilisateurs, presque autant que le nombre d’abonnés à la page de la Tate (247.000).

La galerie londonienne ne s’est pas repliée en urgence sur le numérique. Sa chaîne YouTube existe depuis octobre 2005,soit six mois seulement après la création de la plateforme, avant même qu’elle ne soit rachetée par Google. Le musée propose aussi deux autres chaînes, dédiées aux enfants (Tate Kids) et aux conférences (Tate Talks).

La National Gallery a aussi profité de cette crise pour intensifier ses campagnes numériques, qui sont désormais un élément central de sa stratégie marketing, avec une audience de 10 millions de personnes chaque année. Quelques œuvres présentes en ligne ont vu leur nombre de visionnages multiplié par 200 en un an. Les retombées sont durables. Après le premier confinement, le tour virtuel de la galerie sur Google était plus de 60 fois plus populaire qu’avant le mois de mars. Les pages relatives à la collection, permettant de zoomer en haute définition sur les œuvres, ont vu leur fréquentation augmenter de 58%.

50.000 livres sterling en donation

Malgré son ambiance feutrée, le Wigmore Hall, qui accueille des concerts de musique de chambre, a également trouvé ses aises sur le net depuis plusieurs années. "Dès 2012, j’ai affirmé que chaque salle avait le potentiel pour devenir son propre diffuseur", soutient à L’Echo son directeur général et artistique, John Gilhooly. "Nous avons levé des fonds pour équiper notre propre studio et pouvoir diffuser, partout et à tout moment. Avant la pandémie, nous diffusions un concert une fois par semaine, et nous étions donc parfaitement prêts pour faire la transition au moment où la salle a dû rester vide." Alors que les autres salles de concert n’avaient pas suffisamment pris les devants, les chiffres de visionnages de la fin du printemps ont atteint des sommets, grâce à des concerts quasi quotidiens en direct.

Au-delà du partenariat avec la BBC, les diffusions sur Facebook et YouTube, entièrement gratuites, ont permis d’attirer jusqu’à 70.000 spectateurs en direct, avec ou sans public dans la salle. Sur la distance, avec le déconfinement, les chiffres vont tendre à retrouver des niveaux plus modestes. Le concert de la mezzo-soprano Kitty Whately et du pianiste Simon Lepper, mercredi soir, premier jour du déconfinement, a tout de même permis de lever 50.000 livres en donation. "La diffusion coûte à elle seule 3.000 livres, auxquels il faut ajouter entre 5.000 et 10.000 livres pour les artistes principaux", indique John Gilhooly.

Mais le digital ne représente pas la solution miracle, et ne permettra pas de booster les revenus de façon significative après le retour à la normale. "Il y a un modèle qui peut permettre de couvrir les coûts, comme cela a été le cas pendant le confinement, mais les revenus resteront limités, particulièrement dans le classique."

Johann Harscoët, à Londres

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