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interview

La pleine conscience pour vaincre le stress

©France Dubois

Professeur de médecine émérite à l’université du Massachusetts, docteur en biologie moléculaire, Jon Kabat-Zinn, 68 ans, est l’inventeur de la méditation laïque, dite "de pleine conscience"

Formé au Massachusetts Institute of Technology (MIT), le professeur de médecine et biologiste américain Jon Kabat-Zinn a été le premier à proposer, dès 1979, la méditation pour réduire le stress des traitements et les souffrances des malades. Depuis, plus de 250 hôpitaux et des facultés comme Stanford, Duke ou Harvard pratiquent et enseignent ses exercices. Bien que née du bouddhisme, la "méditation de pleine conscience" ("mindfulness") prônée par Jon Kabat-Zinn a été occidentalisée, puis validée scientifiquement. Le professeur, membre du conseil d’administration du célèbre Mind and Life Institute, promeut le dialogue et la recherche, au plus haut niveau, entre les sciences modernes et les traditions contemplatives. à l’annonce de sa venue à Bruxelles pour animer un séminaire, plus de 1.500 personnes se sont inscrites pour écouter cet homme, âgé de 71 ans, dont une centaine de top managers. Vingt-cinq ans après la sortie de son ouvrage fondateur, "Au cœur de la tourmente" (*), il propose une édition revue et augmentée.

Vous êtes biologiste moléculaire. Qu’est-ce qui vous a amené à la méditation?

Mon père était un scientifique de renommée internationale, spécialiste de l’immunologie moléculaire. Il appelait cela l’immuno-chimie. Mais d’aucuns le considèrent comme le père fondateur de la bio-informatique. Ma mère était une artiste peintre, très prolifique. Mais elle n’a exposé pour la première fois qu’à l’âge de 100 ans. Pendant des années, elle n’a peint que pour elle-même. Professionnellement, mes parents ne se sont jamais compris. Or, enfant, j’ai pris conscience qu’ils s’intéressaient tous les deux à la nature de la réalité, aux mêmes aspects de la vie. Et j’ai voulu trouver une manière de concilier, dans un même art de vivre, ces deux visions apparemment opposées. J’ai découvert la méditation en suivant l’enseignement d’un maître coréen, Seung Sahn, dans les années 70. Cette rencontre a changé ma perception de la vie. Tout le monde peut faire de la biologie moléculaire, mais rares sont ceux qui s’intéressent à l’esprit et à la qualité de la vie. Je voulais partager avec mes patients les bienfaits que j’avais expérimentés, tant au plan mental que physique. J’ai donc décidé de faire de la méditation mon métier. Mais il m’a fallu dix ans pour mettre au point la MBSR ("mindfulness-based stress reduction"), le programme de réduction du stress par la pleine conscience.

La méditation a toujours été associée au bouddhisme, en tant que pratique spirituelle. Pourquoi avoir voulu la laïciser?

Le bouddhisme est une religion intéressante, parce qu’elle est athée. De son temps, le Bouddha n’était pas non plus un bouddhiste. Ce n’est que vers le XVIIe siècle que ce terme est apparu… Le bouddhisme est centré sur ce que cela signifie d’être humain, sur la nature de l’esprit et sur l’auto-investigation. En soi, c’est comme la science: c’est une approche empirique de l’expérience. Si je m’assieds et que j’observe mon propre esprit, que puis-je apprendre? La plupart des gens qui tentent l’expérience abandonnent après une dizaine de secondes, parce que soit ça les ennuie, soit ça les terrifie. Or dans la tradition bouddhique, la méditation est toujours comprise comme l’union de deux choses: le fait de se poser, afin d’apprendre à être plus disponible au monde, et la vue claire, le discernement. Méditer, c’est se poser pour voir clairement. Rien de plus… Mais si la méditation est enseignée sans ses aspects religieux, on ne dénature pas pour autant l’aspect sacré de la conscience. Parce qu’être humain, connecté au monde, c’est quelque chose de sacré. J’essaie simplement de parler de méditation sans tomber dans le jeu du dualisme. À un niveau plus profond, il n’y a pas de "toi" et de "moi", parce que nous sommes tous interconnectés. Pour reprendre une imagerie plus asiatique: nous sommes comme des vagues sur le même océan. La vie émane de nous. Cela s’explique aussi au plan moléculaire. Notre ADN n’est que la somme de nos aïeuls; c’est une manière de transmettre un message à d’autres générations, au travers d’un corps. Donc, l’individu que nous croyons être n’est jamais aussi intéressant que ce que nous sommes réellement. Il y a là un élément très mystérieux.

Comment définir la méditation de "pleine conscience"?

Quand j’ai créé cette méthode, il y a 35 ans, en dehors de tout contexte bouddhique, c’était pour aider mes patients qui n’étaient pas satisfaits des traitements habituels. Il s’agissait de mettre en place une forme de médecine qui soit complémentaire au traitement médical qu’ils avaient. Mais contrairement à ce qu’on raconte, ce n’est pas une thérapie médicale… La méditation de "pleine conscience" est une façon d’être, adaptée aux circonstances dans lesquelles on se trouve. Si nous sommes préoccupés, nous ne pourrons pas être présents aux autres. Tout ce que nous dirons, ferons ou penserons sera influencé, à notre insu, par ce qui nous encombre l’esprit. Méditer en pleine conscience consiste donc à se concentrer sur l’instant présent et à observer ses pensées, ses émotions, ses sensations. L’objectif est d’accueillir ses états d’âme sans jugement et de ne pas s’identifier à ses pensées ou à ses émotions. Bien que née du bouddhisme, la "méditation de pleine conscience" ("mindfulness", en anglais) se veut ancrée dans le présent et la société occidentale. Elle n’est pas une échappatoire au mal-être, ni une forme de sagesse ‘new age’, mais un moyen d’être plus présent à l’existence et au monde. C’est une pratique politique intime, en somme. Mais c’est aussi un redoutable outil de santé publique, de politique sociale et économique. Parce qu’elle permet, au plan individuel, d’être heureux, sincère et réel. Or, dans un monde d’accélération exponentielle, il est important d’apprendre à se poser, à développer ses capacités d’attention aux autres et à soi-même.

©Bryce Vickmark/Photo News



D’où l’intitulé du premier chapitre de votre livre: "Vous n’avez que des instants à vivre"?

C’est un fait. Surtout dans notre monde numérique… Tout va de plus en plus vite, les enfants n’ont même plus le temps d’expérimenter leur enfance, les familles aussi sont sous pression. Le monde du travail connaît des pics de stress, les salariés fonctionnent comme en pilotage automatique, et, au plus vous avez de succès, au plus vous risquez de passer à côté des moments les plus précieux de votre vie… Or la vraie liberté, c’est le fait d’être suffisamment conscient et éveillé pour choisir ce qui mérite attention ou pas, pour choisir comment vous pouvez construire du sens à partir de votre propre expérience. Parce que si vous ne pouvez pas exercer ce genre de liberté dans votre vie adulte, vous serez complètement foutu.

Votre programme s’est répandu dans le monde entier. Jusqu’à gagner les boards d’Apple, Google, Sony ou Ikea… Comment expliquez-vous ce succès?

Le succès de la "mindfulness" vient d’abord de la manière dont la science a mesuré concrètement son impact. Les Occidentaux assez rétifs à toutes ces questions, inquiets de son côté un peu brumeux, exotique, ont été surpris par ses effets réels sur l’esprit humain. La "pleine conscience" aide les gens en grande douleur, elle a un effet sur la rechute de dépression. Une étude de l’Université de Harvard a montré que certaines régions du cerveau répondent à la MBSR en réorganisant leur structure – un exemple du phénomène appelé neuroplasticité. Des chercheurs de l’Université du Wisconsin ont découvert, chez des employés en bonne santé mais stressés pratiquant la MBSR, une modification de l’activité électrique du cerveau suggérant une gestion plus efficace d’émotions comme l’angoisse et la frustration. Et une étude menée à l’UCLA a révélé que, chez des personnes âgées de 55 à 85 ans, la participation à un programme MBSR réduisait l’expression de gènes reliés à l’inflammation. Par ailleurs, la liste des indications médicales de cette méthode s’est élargie: céphalées, lombalgies, hypertension, maladies cardiovasculaires, cancers… et, en santé mentale, dépression, abus de substances, troubles alimentaires, etc. Et ce programme fonctionne déjà dans plus de 250 hôpitaux à travers le monde.

En quoi la "pleine conscience" peut-elle être utile aux managers?

«La pleine conscience est une pratique politique intime. Mais c’est aussi un redoutable outil de santé publique, de politique sociale et économique.»
Jon Kabat-Zinn
Inventeur de la médiation "de pleine conscience"

Un jour, le dirigeant chinois Zhou Enlai, à qui l’on demandait ce qu’il pensait de la Révolution française, répondit tout simplement: "Il est trop tôt pour le dire!" Il en va de même pour la mindfulness, qui n’en est qu’à ses balbutiements. Mais pour le moment, les cadres s’aperçoivent que c’est excellent pour leur motivation. La méditation leur apporte davantage d’espace dans leur esprit pour qu’ils prennent des décisions plus humaines, plus altruistes. Chez Google, c’est Chade-Meng Tan, historiquement un des premiers employés de l’entreprise, qui s’est mis à enseigner une technique de méditation de 10 secondes par heure. Ses cours – intitulés "Search inside yourself"– attirent plus d’un millier d’ingénieurs, usés par des semaines de 80 heures. Et c’est déjà un bon début. Mais l’inverse, c’est-à-dire ne pas pratiquer, c’est une forme de mort, d’aveuglement. Même en termes de créativité. Si vous êtes stressé, au bord du burn-out, en quoi êtes-vous utile à votre employeur? En réalité, votre entreprise et vous avez le même intérêt à favoriser le degré optimal de bien-être, de conscience et d’émotions pour contribuer au mieux à la société. Et pour agir de la sorte, il faut redéfinir le travail. Le travail doit devenir une histoire d’amour passionnante, équilibrée. Pas une forme de rapport de force monnayé.

Quand l’armée américaine s’empare de la mindfulness pour "accroître la performance" des soldats, ça ne vous gêne pas?

Je suis un pacifiste et, longtemps, j’ai refusé d’enseigner la pleine conscience à l’armée. Parce que je ne veux pas apprendre aux gens à mieux tuer… Mais il y a d’autres formes de violence que les balles ou les bombes. Et aujourd’hui, le rôle des militaires a changé. Quand un tremblement de terre dévaste l’Indonésie, à qui faites-vous d’abord appel? À l’armée américaine. Parce qu’elle a les plus gros porte-avions, les plus grands hélicoptères et qu’elle peut déployer ses outils à la vitesse de l’éclair. L’armée n’est plus là pour faire la guerre, mais pour secourir les populations. C’est le "système immunitaire" de la planète. Il est donc vital d’entraîner les soldats à maintenir cet équilibre. Parce que la nature des conflits, elle aussi, a changé. Avec le terrorisme et les guerres asymétriques, on ne peut plus identifier l’ennemi grâce à un uniforme. Il se pourrait que ça soit un enfant chargé d’explosifs… ou peut-être pas! Dans ce contexte, les facultés de discernement des soldats deviennent très importantes. La plupart sont des gosses de 19 ans, qui carburent au rock et aux drogues pour rester éveillés… Alors, quand ils tiennent des armes pouvant tuer une centaine de personnes en deux secondes, mieux vaut qu’ils soient "conscients" et "compatissants".

(*) "Au cœur de la tourmente, la pleine conscience", par Jon Kabat-Zinn, Éditions De Boeck, 2014, 832 pages, 29 euros.

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