La Shoah sous un filtre Instagram

©eva.stories

Pour éduquer la génération smartphone au drame de la Shoah, la série Instagram "Eva Stories", mise sur les hashtags, emojis et autres filtres cœurs-dans-les-yeux. Les jeunes ont-ils une place dans ce devoir de mémoire 2.0?

La photo du compte Instagram "eva.stories" ©eva.stories

Son nom était Eva Heyman. Elle était juive hongroise, elle avait tout juste 13 ans. En grandissant, elle voulait déménager à Londres et poursuivre une carrière de journaliste. Mais en 1944, Eva est déportée vers Auschwitz, dont elle ne reviendra pas. Au sortir de la guerre, la mère de l’adolescente trouve son journal intime, qui sera publié dans les années 1970 et sert aujourd’hui d’inspiration à la série "Eva Stories". Le stylo d’Eva est remplacé par un smartphone et les pages de son journal par un compte Instagram, dont elle nous annonce qu’il détaillera ses pensées, ses amours et ses #BFFs.

Sous les traits de la jeune actrice britannique Mia Quiney et en mode selfie, Eva nous présente ses grands-parents, sa cousine Martha, sa meilleure amie Annie, son amoureux Pista. Elle nous raconte aussi, au fil de la cinquantaine de stories dévoilées au compte-gouttes pendant 24h la semaine dernière, sa vie quotidienne pendant la Seconde Guerre mondiale, de l’invasion nazie à la perte graduelle de ses libertés, jusqu’à sa déportation.

Eva.Stories (Full Movies)

À la première personne

Si le monde de l’"instagrammable", entre cupcakes photogéniques, yoga sophistiqué et plages idylliques, est un décor bien étrange pour aborder l’un des grands traumas du XXe siècle, le concept semble fonctionner et réunit à ce jour 1.6 millions d’abonnés sur le compte d’Eva.

"Eva Stories" semble manquer le coche d’une évolution convaincante des formes de mémoire.

Ce témoignage immersif, à la première personne, formé de gros plans verticaux qui suscitent l’intimité et se visionnent au creux de la paume, vise à éduquer les digital natives via un drame à la sauce pop. Ainsi, comme l’a fait Hollywood avant elle – "La Liste de Schindler" avait en son temps généré un vif débat quant à la capacité des industries créatives à honorer la gravité du sujet –, Instagram propose une leçon d’histoire subjective, romancée et esthétisée.

Alors que les témoins directs de l’Holocauste se font de plus en plus rares, que Justin Bieber parle d’Anne Frank comme l’une de ses fans, et que le Mémorial d’Auschwitz-Birkenau doit rappeler à ses visiteurs d’avoir la décence d’éviter les selfies sur ses rails, "Eva Stories" semble remplir un rôle de mémoire indispensable auprès des jeunes générations.

Polémique

Une initiative qui divise en Israël

À Tel Aviv, des billboards géants annonçaient sur le ton du trailer "Et si une fille avait eu Instagram pendant l’Holocauste?" Ce sont ensuite les célébrités qui ont pris le relais promotionnel d’"Eva Stories": Gal Gadot, qui prête ses traits à Wonder Woman, la comédienne Sarah Silverman, ainsi que des dizaines d’influenceurs ont été recrutés pour encourager le lancement de la série, également encensée par le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu sur son compte Instagram.

Une campagne de marketing décomplexé qui ne fait pas l’unanimité dans les colonnes de Haaretz. Si certains dénoncent le mauvais goût qui consiste à faire l’étalage, sur un compte Instagram fictif, d’une enfant tuée pendant l’Holocauste, une autre tribune du journal appelle à considérer le fond davantage que la forme, insistant sur la portée de ce cyber-témoignage.

Quant à la journaliste Nirit Anderman, elle aborde "l’obsession de préserver la mémoire de l’Holocauste" comme un fardeau impérativement transmis aux jeunes générations. Une opinion dont peu de voix se font l’écho dans les autres médias traditionnels.

>Lire aussi l'article du New York Times.

Qui raconte?

Pour autant, si l’intention est louable, le récit "storisé" d’Eva Heyman nous rappelle régulièrement, et malgré lui, qu’il ne parle pas des jeunes, ni avec les jeunes: il parle aux jeunes. Un discours unidirectionnel qui, tentant maladroitement de s’adresser à la génération smartphone en adoptant son langage, passe à côté des possibilités du réseau social. Davantage conçue comme un long-métrage morcelé au format stories et forte d’une production à plusieurs millions de dollars, cette série historique empaquetée dans un filtre Instagram donne la désagréable impression d’un nivellement sélectif vers le bas, tout en maintenant le vernis d’en haut qu’il s’agirait de ne pas souiller.

Au-delà du regret de réduire un média et une génération à quelques codes en ignorant le reste, ce snobisme formatif soulève une question cruciale à l’ère des médias participatifs, interactifs et de plus en plus démocratiques: qui raconte l’Histoire? Dans ce cas, il s’agit du multimillionnaire israélien Mati Kochavi qui, en collaborant avec sa fille Maya Kochavi, a parcouru une trentaine de journaux intimes des archives de la Seconde Guerre mondiale pour finalement sélectionner celui d’Eva Heyman et porter son message. Alors que la mutation du paysage numérique ouvre de nouveaux espaces d’échange et de parole, et que la jeune génération démontre chaque jeudi sa capacité à réfléchir par elle-même, "Eva Stories" semble manquer le coche d’une évolution convaincante des formes de mémoire.

"Et si une fille avait eu Instagram pendant l'Holocauste?": le slogan promotionnel pour lancer le compte"eva.stories" sur le réseau social. ©eva.stories

 

Compte Instagram: eva.stories

3 questions à...
Ex-chargée d’études et d’analyse chez Media Animation, consultante en éducation aux médias spécialisée en culture numérique.
1 L’instantanéité des médias 2.0 est-elle compatible avec la volonté de mémoire?

Cette instantanéité n’est pas propre aux réseaux sociaux, elle est caractéristique d’une société où le temps doit être en permanence rentabilisé. Or, la mémoire se forge avec le recul, par la capacité d’analyser un événement dans sa globalité. Ce n’est pas un travail que l’on peut capitaliser dans l’immédiat et le résultat n’est pas assuré, contrairement à l’émotion, qui est très vendeuse.

2 La superficialité de ces plateformes est donc un frein?

Puisqu’il s’agit d’un réseau largement utilisé par un public jeune, son contenu devrait être un peu superficiel? Mais les jeunes d’aujourd’hui ne sont pas plus superficiels que ceux d’hier! Certains aspects reflètent finalement l’idéologie dominante qui traverse notre société dans sa globalité, au-delà des plateformes digitales.

3 Le genre mémoriel est-il appelé à changer?

Les jeunes ont sans doute l’envie et le besoin de s’approprier ces événements de l’Histoire qui sont toujours présentés comme incontournables, mais dont ils sont de plus en plus éloignés sur le plan temporel et affectif. Or, les nouveaux médias excellent dans l’illusion de la proximité: une vidéo peut être plus marquante qu’un long discours, pour peu que l’on fournisse l’effort de comprendre les codes du public auquel on s’adresse.


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