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Le cinquième enfant d'Ernest Solvay n'a pas pris une ride

©BELGAIMAGE

Marina Solvay, l’arrière-arrière-petite-fille d’Ernest Solvay, fondateur du groupe industriel du même nom, a plongé dans l’histoire des Conseils Solvay. Une saga scientifico-familiale intitulée "Fantaisies quantiques", qu’elle cosigne avec Catherine d’Oultremont.

"Prenez soin de mon cinquième enfant!" Peu avant son décès, en 1922, le chimiste et industriel belge Ernest Solvay lançait cette requête à ses héritiers. Son cinquième enfant? L’homme d’affaires ne dévoilait pas là l’existence d’un enfant issu d’une relation extraconjugale. Il parlait de la science, des Conseils de physique et de chimie Solvay gérés chacun par un Institut, qu’il avait créés avec l’aide précieuse du physicien Hendrik Lorentz, au cours des onze dernières années de sa vie.

L’homme qui avait fait fortune grâce à l’invention d’un procédé de fabrication industrielle de la soude était aussi un grand amateur de sciences. Il disposait de son laboratoire personnel à Bruxelles et menait ses propres recherches.

Fasciné par les théories physiques

Quand en 1910, le physicien allemand Walther Nernst lui proposa d’organiser un vaste concile international consacré à un sujet naissant qui mobilisait la communauté scientifique de l’époque, la théorie des quantas, Solvay accepta. Les nouvelles théories physiques portées par Max Planck et Albert Einstein notamment le fascinaient. L’année suivante, le premier Conseil de physique (il n’aimait pas le mot "concile") s’ouvrait à Bruxelles. Du grand mécénat, mais également une manière pour Ernest Solvay de présenter à un ensemble de savants sa propre théorie et de trouver une réponse aux questions qu’il se posait.

C’est cette saga, qui dure depuis quasi 110 ans (le prochain Conseil de physique Solvay est programmé pour 2021), que Marina Solvay, l’arrière-arrière-petite-fille d’Ernest Solvay, nous détaille dans un livre mis en mots avec la complicité de l’auteure Catherine d’Oultremont.

Anecdotes familiales et potins mondains

"Fantaisies quantiques" retrace l’histoire de ces réunions scientifiques jusqu’en 1958. Le livre se lit comme un roman. L’ouvrage distille de multiples détails sur la vie de l’industriel, y compris certaines anecdotes familiales.

Il livre aussi de nombreux détails biographiques, parfois romancés, des savants qui ont "fait" les Conseils Solvay. La célèbre liaison entre Marie Curie et le physicien Paul Langevin, qui aimait recevoir dans sa garçonnière, n’est pas éludée. Les tensions entre Albert Einstein et sa première épouse, Mileva Maric, y sont également rapportées. "Après quelques années de vie commune et la naissance de deux garçons, les choses étaient devenues moins faciles entre les époux", relatent Marina Solvay et Catherine d’Oultremont. "Albert s’irritait quand elle se mêlait de ses recherches."

Le premier Conseil de physique s'est tenu en 1911 à l'Hôtel Métropole (Bruxelles). ©doc

Ce que le livre ne détaille pas, par contre, c’est l’anecdote liée à la photo historique qui illustre pourtant sa couverture. Le cliché en noir et blanc, mondialement connu, montre les participants au premier Conseil Solvay réunis autour d’une grande table, à l’hôtel Métropole, en présence d’Ernest Solvay. Or, l’industriel n’était pas présent le jour de la photo. Il a été ajouté par la suite. Il s’agit donc d’un montage.

"Je n’en parle pas dans mon livre", concède Marina Solvay. "Cette anecdote a le don d’horripiler mon frère, et avant lui notre père. Mais elle est véridique. Le jour où la photo a été prise, Ernest Solvay ne pouvait être présent au Métropole. Il était par contre bien présent à l’ouverture du Conseil, pour y accueillir les participants et y prononcer plusieurs discours. Il avait choisi de ne pas participer aux Conseils, ne se considérant pas comme assez compétent".

Une théorie toute personnelle...

C’est à cette occasion, et après avoir remercié les savants qui avaient répondu positivement à son invitation, qu’Ernest Solvay leur glissa un mot sur une idée toute personnelle, sa propre théorie "gravito-matérialitique". "Il ne l’a pas réellement présentée", précise Marina Solvay. "Il a distribué à chaque participant un résumé de sa théorie en l’introduisant oralement par la citation ci-dessous et en espérant qu’après le Conseil, il en aurait des échos".

Marina Solvay, l’arrière-arrière-petite-fille d’Ernest Solvay, relate la saga des Conseils de physiques lancés en 1910 par son aïeul. ©doc

"Vous verrez, quand cela sera possible, que le fond de mes recherches et celui des vôtres sont communs, en ce sens qu’ils se rapportent l’un et l’autre à la constitution de la matière, de l’espace et de l’énergie", rapportent les deux auteures. "La méthode que j’ai suivie a été déductive, expliquait-il. Je suis parti initialement d’une conception générale préalable qui pouvait, à mon sens, satisfaire l’esprit philosophique constructif le plus scrupuleux [...]. Je me suis imposé de restituer l’Univers actif avec le mécanisme intime, déterminé, des éléments primordiaux. [...] Vous verrez donc qu’au fond, d’après ce qui précède, cette étude est plutôt de l’ordre de la philosophie physique que de la physique courante. J’émets depuis plus de quarante ans l’opinion que, pour la reconstitution mentale essentielle de l’Univers actif à laquelle nous travaillons tous avec conviction, le dernier mot de suprême éclairement devra être dit par le philosophe."

...qui ne sera pas débattue

La théorie d’Ernest Solvay, qu’il murissait depuis 1877, n’y fut cependant pas débattue. Elle portait sur la matière et ses aspects énergétiques, en relation avec la gravitation. "M. Solvay a été préoccupé de tout temps par le problème de la constitution de la matière. Sa gravito-matérialitique implique une variation d’énergie non d’une façon continue, mais par sauts et degrés", rapportait en 1911 un de ses collaborateurs, Édouard Herzen.

L’industriel proposa cependant à la fin du premier Conseil de physique d’organiser un second Conseil deux ans plus tard. Une proposition qui fut accueillie avec enthousiasme. L’espoir d’Ernest Solvay était d’y voir sa théorie discutée par les participants. Mais ce ne fut pas plus le cas que lors du Conseil de 1911. Néanmoins, les Conseils étaient lancés.

Le premier Conseil de physique Solvay venait de démarrer sous la présidence du physicien hollandais Hendrik Lorentz, prix Nobel en 1902 pour ses travaux sur le magnétisme en lien avec les phénomènes radiatifs. Avec lui, la manière d’aborder la physique théorique prenait un nouvel et fructueux essor. Solvay venait de métamorphoser Bruxelles en un haut lieu d’échanges en matière de physique théorique.

"Fantaisies quantiques", par Catherine D’Oultremont et Marina Solvay, Editions Saint-Simon, 21,50 euros.

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