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Le KIKK a dix ans (3/4) | Rétrospective avec Clare Patey

Clare Patey (à gauche) devant son projet "A Mile in my Shoes" en forme d'énorme boite à chaussures. ©Natasha Pawlowski

Cette semaine, retour sur 10 ans de KIKK Festival, avec trois artistes qui ont marqué les éditions précédentes. Aujourd'hui, entretien avec Clare Patey qui place l'empathie au centre de son travail.

L’artiste britannique Clare Patey n’est venue qu’une fois à Namur, mais elle a marqué les esprits avec "A Mile in My Shoes" (2017): un espace déposé devant le théâtre, où les participants enfilaient littéralement les chaussures d’un inconnu (déclinées dans toutes les pointures) et écoutaient au casque leur confession tout en se promenant dans la ville. Quatre ans après, elle fait le point sur son expérience du KIKK et sur les thèmes de société qui lui tiennent à cœur: empathie, partage, changement de regard et nouveau modèle global.

Quel souvenir gardez-vous du KIKK?

J’adore travailler dans l’espace public. Le KIKK s’empare de la ville, l’art infuse tout. L’intérêt, c’est aussi de mettre en réseau des gens qui par leur discipline un peu à part ne font pas partie de ce marché de l’art qui se prend tellement au sérieux, mais qui est aussi un incontournable pour travailler, pour des raisons économiques. Ça renforce non seulement l’inspiration mais une certaine solidarité.

"J’utilise l’art pour mettre les gens en position de ressentir, et puis d’avoir des conversations complexes."
Clare Patey

Quel est votre usage de la technologie?

Pour "A Mile in My Shoes", il est plutôt basique: un casque avec un lecteur audio. Mais marcher en écoutant oblige à faire un voyage à la fois physique et émotionnel. On incarne quelqu’un. La démarche rappelle ce que confient certains acteurs: le personnage leur vient avec les habits. C’est également très ludique, quelque chose qu’on fait enfant: on devient ses propres parents. À Namur, en déambulant dans les rues, on devenait le protagoniste d’un show, les gens vous regardaient différemment si vous portiez des bottes de caoutchouc jusqu’à la taille ou des cuissardes en latex noir.

Quand sait-on qu’on tient le bon concept?

Il faut pouvoir l’expliquer en une seule phrase et à n’importe qui. Cette année, j’ai travaillé sur un repas d’école. Une classe, un chef, un agriculteur et cinq artistes sur un an. Le twist, c’est que le repas soit constitué d’ingrédients que les enfants ont fait pousser eux-mêmes. Ça implique un tas de choses. Où trouve-t-on la nourriture? Quel lien pouvons-nous avoir avec le producteur, avec la nature? Que peut-on apprendre à une classe en extérieur? L’obésité enfantine, la culture bio... L’avenir en somme. Si l’approche est simple et authentique, le projet le sera. Un autre ingrédient important, c’est l’humour. Le décalage crée l’intérêt vrai.

"L'hyperconnectivité nous éloigne des autres parce qu’on ne communique plus qu’avec des gens qui pensent la même chose."

Votre travail porte plus sur les consciences que sur les objets?

Je pense que l’art peut rendre visible quelque chose d’invisible. Changer la manière d’envisager les choses. Bousculer les règles. Notamment par l’humour, mais aussi par le travail d’équipe, le décloisonnement. Notre époque doit urgemment casser les idées reçues. J’essaie d’ouvrager des rencontres entre des gens qui ne se rencontreraient jamais. J’utilise l’art pour mettre les gens en position de ressentir, et puis d’avoir des conversations complexes. Pour "A Mile In My Shoes", il y avait le contenu: les confessions des gens sous forme d’enregistrement. Et puis les visiteurs viennent mettre les chaussures, écoutent et éprouvent. Et puis ils reviennent de leur promenade et… ils parlent! De ce qu’ils ont entendu, mais aussi de ce que ça leur a fait, des thèmes – la santé mentale par exemple –, ou même de leur propre vie. C’est le moment le plus important. Il est totalement invisible, inquantifiable.

C’est là que se situe votre art.

Si vous le dites. Ils se mettent à raconter leur propre histoire. Personne n’écrit cela ni ne le filme. C’est éphémère et pur.

"Nous apportons toujours une réponse technologique aux grandes questions. À l’avenir, il faudrait apporter des réponses à taille humaine."
Clare Patey

Sur quoi travaillez-vous?

Avec mon projet "Empathy Museum", je suis en train d’intégrer de nouveaux récits à "A Mile In My Shoes", des récits de migrants. J’explore aussi le déclin de la "High Street" (la rue commerçante, NDLR). J’imagine le futur de ce lieu en décrépitude. Je voudrais que l’échange humain qui avait lieu là continue, même si les magasins ferment ou se transforment – à cause du Covid ou de la pression économique et immobilière. Je fabrique des intérieurs de magasin, éphémères, transportables, qui interpellent les gens. Ça joue sur les souvenirs et le besoin de partager. Ça montre métaphoriquement ce qu’on est en train de perdre. Il faut encourager les gens à ressortir de chez eux après le Covid, réapprendre la communauté.

L’hyperconnectivité nous donne l’illusion d’appartenir à un groupe. Mais en fait elle nous éloigne des autres parce qu’on ne communique plus qu’avec des gens qui pensent la même chose, ont les mêmes centres d’intérêt et qui sont eux-mêmes déconnectés. C’est le royaume de l’illusion.

Présentation du "Empathy Museum" de Clare Patey

Est-ce que le Kikk serait le lieu de l’art en transition? Ou l’on pose les questions du futur par la forme?

Oui, on y explore un nouveau rapport aux choses, à soi-même, au monde. On rassemble les gens et on leur pose des questions. Sans aucun contexte commercial. Vous savez, le futur devra être le plus humain possible. Nous apportons toujours une réponse technologique aux grandes questions. À l’avenir, il faudrait apporter des réponses à taille humaine. Avec de l’empathie au centre. Et un brin d’humour. Les gens ne prennent pas l’humour assez au sérieux.

Le KIKK a dix ans

Tout au long de la semaine, L’Echo revient sur les grandes thématiques abordées par le KIKK Festival au cours des dix dernières années – vie privée et data, climat et pollution, aliénation mentale – en compagnie des organisateurs du festival Gilles Bazelaire et Marie du Chastel (mardi) et de trois artistes internationaux, grands habitués des lieux: Niklas Roy (mercredi), Clare Patey (jeudi), et Lawrence Malstaf (vendredi).

KIKK Festival, Namur, du 4 au 7 novembre.

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