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Le KIKK a dix ans (4/4) | Rétrospective avec Lawrence Malstaf

L'œuvre "Nemo Observatorium", de Lawrence Malstaf, consiste en un cylindre transparent où règne une tempête de neige avec un humain assis au centre intouché. ©EPA

Cette semaine, retour sur 10 ans de KIKK Festival, avec trois artistes qui ont marqué les éditions précédentes. Aujourd’hui, entretien avec Lawrence Malstaf, philosophe de l’avenir.

Brugeois de naissance, longtemps installé à Bruxelles, Lawrence Malstaf s’est établi depuis une dizaine d’années à Tromsø. Soit, au-delà du cercle polaire arctique, tout au nord de la Norvège. Là, il conçoit ses installations, qui feront ensuite le tour de la Terre, d’expo en musée, interpellant toujours plus les spectateurs partagés entre la beauté plastique de la chose, et sa très puissante portée symbolique.

Au KIKK, il nous a sidérés avec "Shrink" (2017) qui proposait dans l’église Notre-Dame d’Harscamp rien moins qu’une exposition de corps sous vide. Des corps… humains, bien entendu. Et bien vivants.

Pourquoi la Norvège?

Ma femme est norvégienne. La grande différence, c’est qu’en Belgique le centre de la société, c’est la carrière, le travail, l’argent. En Norvège, le centre, ce sont les enfants. Donc l’avenir.

"Il faut comprendre qu’on n’invente jamais à 100%: l’innovation est une séquence d’emprunts successifs, mais qui a du sens."

Votre vision du KIKK?

Au début, venant de Flandres, c’était l’occasion de rencontrer la culture francophone avant même la culture internationale. Il y a toujours cette frontière absurde entre nord et sud du pays. Ensuite, il y a cette mixité. En Norvège, nous avons le "Kulturnæring", qui consiste à rapprocher le monde artistique et celui de l’entreprise. Parfois c’est artificiel mais parfois ça fonctionne très bien. J’aime cette approche ouverte. Moi-même j’effectue souvent des travaux de pure connectique pour des musées, des théâtres ou d’autres artistes – et pas seulement en art visuel. Il faut être souple… Et le KIKK est souple!

Cette pluridisciplinarité, c’est le point commun d’une sorte de mouvement appelé "arts numériques"?

Sans doute. En 1996, quand j’ai commencé à Bruxelles, un mot comme "pluridisciplinaire" faisait peur à tout le monde. Aux "Bains Connective" à Forest, on a rassemblé des philosophes, des botanistes, des créateurs, pour poser des questions plus directement sociologiques que ce que faisaient d’autres artistes. Le KIKK prolonge cette mouvance. Aujourd’hui, on a l’impression qu’avec internet, on peut trouver des milliers de personnes qui pensent ou travaillent comme vous, même si vous êtes hyper pointu. Le KIKK, lui, rassemble les gens pour de vrai. On peut s’emprunter les idées les uns aux autres. Il faut comprendre qu’on n’invente jamais à 100%: l’innovation est une séquence d’emprunts successifs, mais qui a du sens.

"Les nouvelles lois physiques où règne la théorie du chaos sont bien sûr angoissantes, mais bizarrement, c’est aussi extrêmement apaisant. On peut enfin lâcher prise. L’univers n’est pas prévisible."

Racontez-nous l’expérience autour de "Shrink", qui a réellement fasciné le public namurois.

Tout d’abord, il y avait l’ampleur du lieu: un bâtiment historique, sacré, ornementé, assez sombre (l’église d’Harscamp, NDLR). J’étais honoré. Ensuite, il y avait le nombre d’œuvres en même temps. Ça a pu choquer les gens. Mais dans le bon sens du terme, j’espère! Le but est de procurer une certaine paix au "pratiquant". Les gens suspendus sous vide étaient des volontaires que j’ai formés le jour d’avant. Il s’agit d’arrêter le mouvement, pas dans la mort, mais dans le spectacle de quelqu’un qui s’adapte à une situation, disons… compliquée. Il faut rendre les armes. Si vous résistez, n’importe quelle situation stressante deviendra pire, et même dangereuse. Il faut se faire le plus transparent possible. Comme dans la vie. Les enfants adorent faire l’expérience: pour eux, ça semble simple de lâcher prise.

Vos œuvres sont très souvent des métaphores: un cylindre transparent où règne une tempête de neige avec un humain assis au centre intouché ("Nemo Observatorium"), ou une table inclinée remplie d’eau autour de laquelle circule un "soleil" qui donne l’illusion de contempler la Terre depuis l’espace ("Tipping Point"). Quelle est la part philosophique de votre travail?

Le monde de la physique me passionne, surtout cette nouvelle approche qui a environ un siècle et qui s’oppose à la simplicité déterministe qui nous fait croire qu’on peut réduire la complexité du monde à quelques lois simples. "Si vous étudiez ces lois, vous pouvez tout calculer et contrôler le futur." Depuis Einstein, et avec les théories quantiques ou la théorie du chaos, on sait que c’est plus compliqué. Cette philosophie newtonienne est très pratique et elle nous rassure. Mais des domaines comme le machine learning et l’auto-amélioration des algorithmes nous sont globalement inaccessibles. C’est de l’intelligence sans conscience, la machine ne sait pas que ça a lieu, ça a simplement lieu. J’ai fait un projet: une structure tubulaire qui flotte dans l’espace mais la présence des visiteurs va la modifier ("Polygon"). Donc elle n’aura jamais deux fois la même forme. Ça explore la super-complexité. Une tasse se casse sur le sol: la taille et le nombre des morceaux n’est pas calculable. C’est plus complexe que notre entendement. C’est imprévisible, non recommençable et unique. J’aime travailler dans cette réalité-là… Ces nouvelles lois physiques où règne la théorie du chaos… C’est bien sûr angoissant, mais bizarrement, c’est aussi extrêmement apaisant. On peut enfin lâcher prise. L’univers n’est pas prévisible. Il avance, à nous de le suivre…

Le projet "Shrink" présenté à Namur en 2017.

Le KIKK a dix ans

Tout au long de la semaine, L’Echo revient sur les grandes thématiques abordées par le KIKK Festival au cours des dix dernières années – vie privée et data, climat et pollution, aliénation mentale – en compagnie des organisateurs du festival Gilles Bazelaire et Marie du Chastel (mardi) et de trois artistes internationaux, grands habitués des lieux: Niklas Roy (mercredi), Clare Patey (jeudi), et Lawrence Malstaf (vendredi).

KIKK Festival, Namur, du 4 au 7 novembre.

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