Le "Kunsten" célèbre la complexité

©Sammy Landweer

La nouvelle direction du KunstenFestivaldesArts invente de nouvelles pratiques et fait souffler un vent frais de collaboration sur cette institution qui donne le "la" de la création internationale depuis 1994.

Après le départ de Christophe Slagmuylder, appelé en septembre dernier à la direction des Wiener Festwochen, l’édition 2019 du KunstenFestivaldesArts se place sous le signe du renouveau. Pour l’occasion, nous avons rencontré Daniel Blanga Gubbay, membre du triumvirat qu’il forme avec Dries Douibi et Sophie Alexandre. Sous leur direction artistique, le festival évolue en douceur.

Mot d’ordre: revisiter les motivations premières du festival à l’aune de la réalité d’aujourd’hui. En effet, Daniel Blanga Gubbay rappelle que "le festival avait un but fédérateur, celui de rassembler les deux communautés linguistiques de Belgique". Il ajoute: "C’est une problématique qui est toujours importante aujourd’hui, mais on ne peut plus considérer uniquement ces deux communautés. Il faut pouvoir penser la complexité d’une ville comme Bruxelles."

Plus que de s’adapter à la réalité multiculturelle de Bruxelles, le trio veut y participer, travailler avec sa complexité. "Il ne faut pas simplement voir les nouvelles communautés comme des publics potentiels mais aussi comme un réservoir artistique", poursuit-il. L’idée? Créer un réseau multiple, considérer le festival "pas seulement comme un hôte mais aussi comme un invité", investir différents lieux bruxellois et se poser la question de ce qu’on y fait, mais aussi de "comment on fait les choses". La chorégraphe algérienne Nacera Belaza a par exemple été invitée à présenter sa pièce hybride entre danse soufie et breakdance à De Kriekelaar (Schaerbeek), avant l’organisation de l’iftar (la rupture quotidienne du jeûne lors du Ramadan) pour permettre aux communautés présentes de participer au festival tout en respectant le rythme de leur rituel.

"Rassembler les deux communautés, c’est bien. Mais il faut surtout pouvoir penser la complexité d’une ville comme Bruxelles."
Daniel Blanga Gubbay
Programmateur

Le festival embrasse également la complexité géographique et institutionnelle de la ville. En choisissant le Recyclart (qui avait dû déménager de la gare de Bruxelles-Chapelle à Molenbeek, l’été dernier), comme centre névralgique du KunstenFestivaldesArts, les organisateurs disent avoir posé un acte politique.

Free school pour tous

La free school constitue l’autre nouveauté du festival. Il s’agit d’une école gratuite et ouverte à tous durant dix jours. "Mettre cette école au centre du festival et non à la marge, c’est considérer la transmission artistique comme une pratique artistique en tant que telle", explique Daniel Blanga Gubbay. Les activités y seront variées. Il s’agira par exemple d’imaginer la création d’un night-club dans un espace vide, en collaboration avec l’artiste Jozef Wouters et le collectif Leaving Living Dakota, afin de poser la question des désirs collectifs et conflictuels. En provenance de Londres, Christian Nyampeta propose une initiative d’apprentissage collectif à partir d’archives alternatives dans le but de réécrire l’histoire de l’Afrique centrale et ses liens avec la Belgique.

Le musicien performeur franco-américain Gérald Kurdian a, quant à lui, décidé de toucher un public peu sollicité par l’art. Il va inviter un groupe d’apprentis mécaniciens auto à créer la voiture du futur et à imaginer ce que pourraient devenir nos interactions avec les objets et les autres êtres vivants dans une ère post-capitaliste.

Malgré ces quelques changements, le KunstenFestivaldesArts conserve sa dimension internationale et son attachement aux créations (une grande partie des œuvres sont des premières). Pour assurer cette double dimension, les directeurs dialoguent intensément avec les artistes, assistent aux répétitions et, si on le leur demande, donnent un retour aux artistes, sans brider leur liberté. Un suivi qui n’empêche pas la prise de risques revendiquée par le festival.

Toutes ces collaborations se font, selon les mots de Daniel Blanga Gubbay, "dans un esprit écologique", la direction artistique préférant construire des liens sur le long terme à "la nouveauté pour la nouveauté". Elle refuse également que la dimension internationale du festival devienne un vecteur d’exotisme.

Avant la nationalité des participants, c’est leur spécificité poétique qui importe. "C’est important de ne pas adopter le discours politique qui, de plus en plus, réduit l’autre à une seule identité", revendique le programmateur. Avec Dries Douibi, Sophie Alexandre et Daniel Blanga Gubbay, le festival ne sera pas la vitrine d’un Bruxelles lisse, mais l’occasion de croiser toute la richesse et la complexité de cette petite ville-monde.

Coups de coeur | Liberté d’expression et identités multiples

"Yo escribo. Vos dibujas". Du 10 au 13/5 (Halles de Schaerbeek)

Le metteur en scène Argentin Federico León interroge le hasard en créant un espace proche de la kermesse dans lequel le public va déambuler au gré des jeux et des rencontres. Un dépliant lui permet de trouver un ordre dans ce chaos apparent.

"Fúria". Du 24 au 27/5 (Théâtre National)

Lia Rodrigues, chorégraphe brésilienne, investit le théâtre avec 9 danseurs qui composent et décomposent des tableaux qui nous font glisser de la célébration à la guerre ou à la révolte. Une virtuosité féroce qui fait sentir l’urgence de s’exprimer dans le Brésil de Jair Bolsonaro.

"Dancer of the Year". Du 10 au 12 et du 18 au 19 mai (Kanal)

La chorégraphe américaine Trajal Harrell propose un spectacle qui se compose d’un solo interrogeant l’"autoreprésentation" et sa conception de la danse. D’un autre côté, Harrell mettra en vente ses propres effets personnels et posera la question des origines, de l’héritage et de l’estime de soi. Des thèmes qui jettent un pont entre ses deux performances.

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