Le Noir et la putain

Aux Martyrs, Philippe Sireuil s’attaque à Sartre dans une (re)création à deux voix, qui pose la question de la diversité raciale

C’était en 1946, à Paris, sur les planches du Théâtre Antoine. Scandale : Jean-Paul Sartre s’attaquait à la question raciale dans un texte provocateur, La putain respectueuse. La presse française, scandalisée, cria à l’antiaméricanisme, à une époque où l’on ne voulait pas voir le racisme qui régnait chez les libérateurs. Inspiré d’un fait divers réel, l’affaire des Scottsboro Boys, le texte de Sartre dénonçait la propension des Blancs à accuser et condamner à tort les " nègres ", comme on les appelait alors. Et pourtant, Sartre ne donnait que très peu la parole au présumé coupable, l’homme noir, cantonné au rôle du fuyard asservi – un être traqué, apeuré, sans identité ni biographie.


Dès lors, comment mettre en scène cette " pièce efficace " aujourd’hui ? Comment représenter le racisme actuel ? Et cette suprématie occidentale désormais contestée, quelle incarnation lui donner ? Cinq ans après avoir monté Les mains sales avec succès, le directeur du Théâtre des Martyrs a fait appel à Jean-Marie Piemme pour livrer une nouvelle version du texte de Sartre – une variation, une suite. " J’étais très embarrassé par ces questions, d’où mon envie de donner une parole, un regard, une pensée à l’homme noir " explique Sireuil. " Il fallait marquer le temps qui passe. L’hégémonie perdue de l’homme blanc. Le racisme existe encore, mais il est devenu illégitime. " Demeurant à l’intérieur de l’univers sartrien, Piemme a repris les quatre personnages en respectant leur psychologie mais en transformant leurs rapports : " Ils ont des trajectoires, des idéaux, des valeurs divergents du texte original. C’est la première fois que je travaillais dans une telle précision face à un texte existant. Je suis resté dans la proposition narrative de Sartre – les dialogues, les ruses, l’intrigue de la pièce, ses jeux d’entrées et de sorties –, mais les deux textes n’impliquent pas la même énergie. La mienne parle du temps d’après l’abolitionnisme."


Un défi qui peine cependant à générer une réelle diversité, les deux seuls " non-blancs " de l’affaire jouant le rôle des " nègres ". Or, si l’opéra a franchi le pas depuis longtemps, le monde du théâtre demeure frileux en la matière. Sireuil lui-même ignorait, confie-t-il, l’ampleur de cette question : " La place de la diversité sur les plateaux de théâtre est complexe. Il y a eu matière à débat tout au long de cette création. Les vérités ne sont pas les mêmes qu’on soit blanc ou noir. On ne peut parler, écrire, mettre en scène, qu’à partir de soi. Certains acteurs noirs refusent désormais de jouer des Noirs. Ils martèlent qu’on les appelle toujours pour ça, et ils ont raison. Leur couleur de peau n’est pas leur qualité première. " Le metteur en scène a finalement choisi une femme pour jouer le rôle de l’homme noir dans la partition de Piemme – et pas n’importe quelle actrice, puisqu’il s’agit de Priscilla Adade, découverte dans Botala Mindele de Rémi De Vos, mis en scène par Frédéric Dussenne, et qui s’était exprimée sur le sujet lors de la remise des Prix de la Critique en septembre dernier, pour rappeler que cette question était loin d’être réglée : " Où sont nos créateurs, directeurs, metteurs en scène, producteurs de théâtre, régisseurs, critique de couleur de peau non-blanche, ici en Belgique ? " interrogeait-elle alors sur la scène du Théâtre National. Peut-être Sireuil aurait-il pu répondre en offrant à des hommes ou femmes de théâtre noir(e)s l’occasion d’écrire et de mettre en scène leur propre version ? 

Jean-Paul Sartre, Jean-Marie Piemme & Philippe Sireuil, La putain respectueuse / La putain irrespectueuse.

Théâtre des Martyrs, jusqu’au 15 février, www.theatre-martyrs.be

 

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