analyse

Le podcast belge à la recherche de son modèle économique

We Tell Stories a monté un coworking avec studio d'enregistrement au 140, boulevard Lambermont. ©Kevin Garnir

Journalistes, artistes, entrepreneurs et marques se lancent de plus en plus massivement dans l’audio en ligne en y expérimentant des stratégies et modèles différents.Le podcast: nouvel eldorado ou mirage économique?

Yasmine Boudaka et Stéphanie Grosjean sont journalistes indépendantes. L’une vient du monde de la radio, l’autre de la presse magazine. Toutes deux ont vu dans le podcast (qui signifie, en gros, fichier audio diffusé via le web) une opportunité pour réinventer leur métierOn avait envie de faire du son pour transmettre de l'information, être aux manettes de notre propre contenu et laisser libre cours à notre créativité”, raconte Stéphanie Grosjean. Après un an de réflexion, elles lancent "Confidences sur la cuvette" qui, à travers déjà huit épisodes en ligne, met en lumière les témoignages intimes d’un éco-anxieux, d’une polyamoureuse ou de Nadia qui a accompagné la demande d’euthanasie de sa mère.

Modèles hybrides

La question du financement s’est rapidement posée pour les deux journalistes: “Le marché est à peine émergent en Belgique. C’est à la fois une opportunité de pouvoir inventer, mais aussi une charge de ne pouvoir se dégager des questions d’argent.” Elles financent actuellement leurs "Confidences" sur fonds propres.

Pour trouver des podcasts rentables, il faut se tourner vers la France.

Pour trouver des podcasts rentables, il faut se tourner vers la France où, à côté des médias de service public comme Arte Radio (actif depuis 2002 dans ce que l’on ne nommait pas encore podcast), plusieurs studios indépendants se sont lancés ces dernières années. Louie Media, Binge Audio, Nouvelles Ecoutes ont tous été fondés par d’anciens journalistes ou responsables éditoriaux. Le seul studio qui avait tenté l'aventure de contenus uniquement disponibles sur abonnement, BoxSons lancé par la journaliste française Pascale Clark, a rapidement dû mettre la clé sous la porte.

Demandes des marques en hausse

Alors, comment font les autres s’ils ne font pas payer les auditeurs et auditrices? Le modèle économique est hybride, il repose sur de la publicité: “Les agences média commencent à s’intéresser aux podcasts parce qu’ils touchent un public souvent urbain, jeune, diplômé, pas facile à atteindre car il ne consomme ni télé, ni radio linéaire et bloque les pub web”, expliquait Mélanie Vazeux, directrice commerciale de Nouvelles Écoutes lors du Brussels Podcast Festival (BPF) en février dernier.

Le podcast "Le nuage", première fiction audio de Nouvelles Écoutes, a été acheté par le géant Spotify.

Mais la pub n’est pas suffisante. De nombreux studios se chargent de créer des podcasts en “marque blanche”: ils produisent des émissions clé sur porte pour Chanel, MSF ou Canal + en restant souvent discrets sur ces productions. Autre tendance à suivre: le podcast Le Nuage, première fiction audio de Nouvelles Écoutes, a été acheté par le géant Spotify qui, à travers diverses consolidations (rachat du studio américain Gimlet Media ou de l’interface Anchor), montre bien l’effervescence d’un milieu où d’autres acteurs, notamment d’autres plateformes d’écoute comme la française Majelan, veulent à présent se faire une place.

Emergence d’un marché belge

En Belgique francophone, We Tell Stories est un des seuls à produire des podcasts “en accompagnant des créatrices et créateurs d’un côté comme Chut j’écoute, un podcast d’histoires pour enfants, ou de l’autre des marques”, explique Joan Roels, son fondateur et manager. Niveau financement, lui aussi croit en un “modèle hybride entre pub, marques blanches et fonds publics”. Sur ce dernier point, la RTBF est pour l’instant l'un des seuls opérateurs à financer proactivement les formats audio innovants (100.00 euros par an, déjà 8 séries sonores disponibles), à côté du FACR (Fonds d’aide à la création radiophonique) réservé à des productions artistiques. “Le Fonds pour le journalisme pourrait également faire évoluer ses critères pour y intégrer le podcast”, suggère Joan Roels. L’appel a aussi été lancé vers Screen.brussels et Wallimages pour qu’ils s’ouvrent vers l’audio. 

“Notre atout en Belgique, c’est la tradition de la création audio avec notamment l’Atelier de création sonore radiophonique (acsr) et le FACR qui n'existe pas en France”, plaide Caroline Prévinaire, comédienne de formation qui se définit aujourd’hui comme entrepreneuse culturelle. Fin 2018, elle lançait la première fiction audio de la RTBF avec Doulange. Aujourd’hui, sa compagnie de théâtre Les voisins est en train de se transformer en studio de podcasts: “J’y vois une vraie opportunité pour le secteur culturel. Ce qui me tient à coeur dans mon métier, c’est d’amener la culture au citoyen. Là, on peut avoir un vrai impact car le contenu reste disponible, contrairement à un spectacle qui est inaccessible lorsqu’il n’est pas joué.”

Tout un écosystème à créer

"La difficulté dans le podcast, c’est sa visibilité. Les gens ne savent pas ce que c’est, ils ne s’y retrouvent pas dans l’offre."
Caroline Prévinaire
Entrepreneuse culturelle

Comme Joan Roels de We Tell Stories, Caroline Prévinaire organise des formations “podcasts” et propose ses services à des clients grâce à une autre structure, Les visions, dont les profits pourront faire vivre son studio indépendant. Et cela ne s’arrête pas là puisqu’elle s’apprête à lancer un média. “Une étude qualitative que nous avons menée nous a montré que la difficulté dans le podcast, c’est sa visibilité. Les gens ne savent pas ce que c’est, ils ne s’y retrouvent pas dans l’offre. Nous allons donc faire un travail de médiation, des tutos, des recommandations pour le grand public”, note-t-elle. Le site web de ce projet intitulé "La voix dans ta tête" sera en ligne dans les prochaines semaines.  

Enfin, toujours dans une logique de diversification, le podcast a sans doute une carte à jouer dans l’événementiel. Les journalistes de Binge Audio le montrent bien avec leur spectacle Binge en scène qui était à Bruxelles lors du premier Brussels Podcast Festival. Stéphanie Grosjean et Yasmine Boudaka réfléchissent également à “une toilette mobile sur des événements culturels pour recueillir des témoignages”. Mais le plus important restera ce pour quoi elles ont choisi le podcast comme moyen d’informer: “la liberté”.

Lire également

Publicité
Publicité

Messages sponsorisés