Le Québec fait passer la culture au numérique

Hélène David, ministre québécoise de la Culture ©France Dubois

Déjà en avance en matière de politique culturelle, le Québec investit aujourd’hui dans la transition numérique. Un plan ambitieux pour un nouveau défi. Rencontre avec Hélène David, ministre québécoise de la Culture et des Communications.

Invité d’honneur à la Foire du livre cette année, le Québec y expose durant 5 jours ses auteurs et éditeurs. L’occasion idéale pour se pencher sur la politique culturelle québécoise qui, déjà en avance sur nos contrées, va désormais encore plus loin en investissant massivement dans la transition numérique.

L’an dernier, un véritable "plan culturel numérique" a été élaboré par la ministre québécoise de la Culture, Hélène David. Malgré la crise, un budget de 100 millions de dollars canadiens (70 millions d’euros) a été débloqué sur sept ans, en plus de 10 millions de dollars pour les frais de gestion. Et ce sans amputer d’autres budgets. Pour mener à bien cette transition numérique, trois axes sont développés: création des contenus culturels numériques, diffusion et innovation.

Nécessité du numérique

Cette transition numérique, les instances culturelles (créateurs et entreprises) l’ont elles-mêmes réclamée. Ainsi, explique Hélène David "juste avant le budget je leur ai demandé: ‘si vous n’aviez qu’une seule priorité à faire valoir, quelle serait-elle?’ Ils ont répondu d’une seule voix: financez la stratégie culturelle numérique."

"La culture est un vecteur de développement économique qui a des retombées très importantes."

Une avancée nécessaire qui a notamment pour ambition de changer l’expérience culturelle, de l’innover, afin qu’elle réponde aux changements de la société. "Aujourd’hui les enfants grandissent avec une tablette dans les mains. Ils sont donc en attente de quelque chose. Il faut pouvoir leur proposer une offre dans ce goût-là au niveau culturel", explique Hélène David.

La ministre québécoise insiste dès lors, "les expériences notamment muséales doivent être différentes. C’est d’ailleurs ce que les gens demandent".

Démocratiser la culture

Mais la création d’applications smartphones rendant les musées plus interactifs n’est évidemment pas l’unique objectif du plan culturel numérique québécois. Les avantages de l’outil numérique sont multiples. Parmi ceux-ci, la possibilité de rendre la culture plus accessible plaît particulièrement à Hélène David, qui précise: "C’est vraiment l’idée de démocratiser la culture."

Il s’agit dès lors d’œuvrer pour une numérisation et une diffusion du patrimoine culturel sur internet. Cela concerne bien sûr les collections existantes, mais aussi les programmes et représentations, notamment théâtrales. "Le Metropolitan Opera de New York fait déjà ça. Je le fréquente d’ailleurs beaucoup sur internet", s’enthousiasme Hélène David. D’autant que, ajoute la ministre, "le Québec est très grand. Cette démarche est donc nécessaire pour que les œuvres soient accessibles sur tout le territoire."

Intérêt économique

Le numérique accroît donc en même temps la visibilité des œuvres et participe ainsi au rayonnement de la culture québécoise. Cependant, la volonté de mettre en avant ses créateurs n’était pas l’unique motivation de la ministre. On a l’habitude d’entendre que la culture est toujours le premier secteur à subir les coupes budgétaires. Pas faux. Mais au Québec, la logique est différente. C’est même le contraire, puisque le budget de la culture a même obtenu une augmentation non négligeable de 1%.

"Les expériences muséales doivent être différentes. C’est d’ailleurs ce que les gens demandent."
Hélène David
Ministre québécoise de la Culture

Concrètement, l’idée est qu’investir dans la culture rapporte un retour sur investissement. Il s’agit donc d’un véritable choix, d’une stratégie économique. "On n’a pas de complexe à dire que la culture est un vecteur de développement économique. Et d’ailleurs, les retombées sont très importantes", insiste Hélène David, en ajoutant qu’il y a en effet "énormément d’emplois liés à la culture".

Le tourisme, avec ses retombées économiques très appréciées, entre aussi en ligne de compte. Hélène David souligne qu’"aujourd’hui, le tourisme explose partout dans le monde et le Québec a sa part. Qui dit tourisme, dit forcément culture car le touriste va chercher à se divertir. Il existe ce qu’on appelle le dollar culturel. Il est très très important."

Dans ce sens, la numérisation est d’autant plus bénéfique. "Plus de visibilité signifie plus de revenus", assure Hélène David. Et ce y compris sur les marchés internationaux, un endroit très important pour les créateurs québécois, notamment pour les auteurs. Au Québec, le marché est forcément restreint, il s’agit de se faire une place sur les marchés internationaux, notamment francophones. Pour cette raison, conclut la ministre, "la visibilité est justement le défi du XXIe siècle."

Nouveaux modèles

Le numérique apporte cependant son lot de difficultés. Les investissements, tout d’abord, car, explique Hélène David, "l’investissement pour l’architecture numérique n’est pas dans l’immobilisation. Il est, par exemple, très difficile de mettre en garantie une clé usb, même si elle peut contenir de précieuses mégadonnées." En effet, contrairement à d’autres modèles d’investissements plus tangibles, comme la construction d’un théâtre, il est impossible de mettre quelque chose de concret en hypothèque.

Hélène David, ministre québécoise de la Culture ©France Dubois

Cette situation complique nécessairement les relations avec les bailleurs de fonds. La ministre québécoise insiste dès lors sur la nécessité de "trouver des modèles de financement novateurs et de s’accorder là-dessus".

Autre difficulté, l’incontournable question autour des droits d’auteur. Si le numérique permet une accessibilité accrue aux œuvres, le téléchargement illégal reste une menace pour le droit des créateurs. "La question des droits d’auteur est le grand défi du numérique. Tout le milieu culturel se demande quelle réponse il faut apporter, admet Hélène David, la question est en chantier."

Collaboration

Pour répondre à ces défis, la ministre québécoise insiste sur la nécessité d’accroître la collaboration entre les acteurs du monde culturel. Elle déplore l’existence d’un marché en silos, où chaque secteur (théâtre, cinéma, édition) s’occupe uniquement de lui-même.

La transition numérique, justement, assure Hélène David, "permet et force la collaboration. On peut, par exemple, proposer une billetterie commune à différentes institutions." Les moyens engagés et l’implication des acteurs du monde culturel donnent toutes ses chances à ce plan ambitieux. Les enjeux, culturels, mais aussi économiques, sont importants et la réussite de ce plan devrait, le cas échéant, inspirer d’autres politiques culturelles dans le monde.

Lire également

Publicité
Publicité
Publicité

Messages sponsorisés

Messages sponsorisés