chronique

Lego, le yoga des adultes stressés

En cette année stressante marquée par deux périodes de confinement, les Lego caracolent tout en haut du hit-parade de nos passe-temps favoris. Par Roel Verrycken.

Apparemment, les adultes trouvent l’assemblage répétitif de ces petits blocs en plastique coloré bénéfique pour passer le temps et se vider l’esprit. Et ont ainsi l’impression de faire quelque chose de constructif au propre comme au figuré. J’ai décidé d’en faire l’expérience.

Clic-clac-clic-clac. Lorsque j’ouvre le premier sachet, des centaines de petits blocs en plastique rebondissent sur ma table. À partir de ces petites briques, je dois construire une réplique de la Statue de la Liberté de 44 cm de haut, mon premier montage Lego depuis – grosso modo – le début des années 1990. Je suis un peu intimidé par les 1.685 pièces et les 100 pages d’explications. Mais pour me rassurer, je pense au Château de Harry Potter et à l’imposant Millenium Falcon, une boîte de construction de plus de 6.000 pièces, et je me demande: ce jeu est-il réellement destiné aux enfants?

Au lit les garçons, papa travaille

Âgés de six et trois ans, mes fils – qui sont fans des boîtes de construction Lego City sur le thème de la police et des pompiers – viennent me regarder non sans une certaine jalousie et semblent ne pas comprendre pourquoi leur père joue avec ses propres Lego. Lorsqu’ils sont au lit le soir et que je n’ai plus rien d’autre à faire, j’ouvre le livre, je commence la première couche des fondations couleur sable – très détaillées – et je continue patiemment mon chemin vers le sommet.

"La Statue de la Liberté, c’est un beau projet", estime Bert Van der Auwera. Ce consultant indépendant et ancien conseiller stratégique du club de football d’Anderlecht est depuis des années un passionné de Lego. Dans son salon, on découvre la Batmobile, le portrait des Beatles, quelques manèges et la station spatiale internationale. Mais ce n’est qu’une partie de sa collection. Et il ne faut pas oublier les piles de boîtes qui attendent d’être ouvertes. Van der Auwera a toujours un jeu en construction en cours – pour l’instant il monte le module lunaire de la NASA. "Une construction magnifique."

Organisation structurée

"Je me qualifierais de monteur classique", explique Van der Auwera. "Je commence par placer tous les sacs de blocs dans une grande boîte. Ensuite, il faut parfois 15 minutes pour trouver le bon bloc. Mais les faire glisser entre vos doigts fait aussi partie de l’expérience. C’est un véritable travail de construction. Très reposant. Il m’arrive même d’oublier de boire et de manger. Cette concentration m’aide à décompresser après des semaines très chargées en négociations et en problèmes à régler."

"Cette concentration m’aide à décompresser après des semaines très chargées en négociations et en problèmes à régler"
Bert Van der Auwera
Consultant, joueur de Lego

À 38 ans, Bert Van der Auwera est un AFOL – lisez "Adult Fan Of Lego" – chevronné. Cette passion transgénérationnelle est presque aussi ancienne que les petits personnages iconiques – minifigs – avec leur tête jaune. Les AFOL forment une communauté pétillante et créative sur internet et dans le monde réel, avec ses associations et ses salons. Les adultes sont de moins en moins des exceptions parmi les fans de Lego. À près de 90 ans, l’entreprise danoise considère de plus en plus les adultes comme un public cible important et spécifique, et a fait de "Adults Welcome" un des thèmes principaux de sa campagne 2020 de marketing mondial.

Lego se montre plutôt avare de détails sur sa stratégie et se limite à dire qu’il "mise sur l’intérêt des adultes", avec des boîtes de construction comme le Café Central Perk de la série télévisée "Friends" ou sur le thème de la course de motos Ducati Panigale. "Le niveau de difficulté du montage doit être adapté", explique le Belge Vincent Andries, engagé cette année comme Brand Manager pour les adultes. "Il est important que les joueurs soient fiers du résultat final au point de l’exposer dans leur salon ou leur bureau."

Les AFOL ("Adult Fan Of Lego") forment une communauté pétillante et créative sur internet et dans le monde réel, avec ses associations et ses salons.

David Beckham

Le timing ne pouvait mieux tomber en cette période de confinement où de nombreuses personnes restent à la maison et disposent de plus de temps. Les Lego sont en effet devenus un des passe-temps favoris en cette année marquée par la pandémie. Dans notre pays, l’émission "Lego Masters" de la chaîne flamande VTM, où des amateurs conçoivent et construisent les projets les plus invraisemblables a provoqué une "frénésie de construction", juste au moment de la première vague de coronavirus au printemps. Des célébrités ont également fait leur coming out. David Beckham montre ses constructions sur Instagram, Orlando Bloom a qualifié les Lego d’activité "apaisante" pendant sa quarantaine, et au cours de cette longue période sans matchs, le footballer Leandro Trosard a tué le temps en construisant une réplique du Taj Mahal, une boîte de construction de plus de 5.000 pièces.

Les Lego caracolent en haut du hit-parade des activités favorites pendant le confinement, ajoute Niels Christiansen, le CEO du plus grand producteur de jouets au monde. "De plus en plus de familles jouent et apprennent ensemble à manipuler les Lego et nous voyons plus que jamais des adultes s’amuser avec des boîtes de construction plus complexe", a-t-il expliqué lors de la présentation des résultats du premier semestre. Pendant cette même période, Lego a réalisé un chiffre d’affaires de 15,7 milliards de couronnes danoises (2,1 milliards d’euros), soit une augmentation de 7%. Il ne faut donc pas s’étonner que Lego soit ravi de l’engouement d’un public cible prêt à débourser 450 euros pour une boîte de construction comme celle de l’excavatrice Liebherr R9800 de 65 cm de long.

"Il est important que les joueurs soient fiers du résultat final au point de l’exposer dans leur salon ou leur bureau."
Vincent Andries
Brand Manager pour les adultes chez Lego

Lego se présente auprès de ce public d’adultes comme un remède sain contre les maladies de notre époque et s’adresse activement aux travailleurs modernes stressés. En d’autres termes, la génération "burn-out" qui croule sous la pression du travail et sous la crainte de rater quelque chose sur les réseaux sociaux – the fear of missing out. "De plus en plus de personnes découvrent les Lego comme une manière de se détendre et de se déconnecter du monde du travail", explique Vincent Andries. Sur son site internet, l’entreprise a publié un manuel qui explique pas à pas comment emboîter des petits blocs "en pleine conscience", une forme de méditation qui, selon Lego, "demande que l’on reconnaisse tous les sentiments et sensations de son corps sans porter de jugement". Le plan d’attaque en six étapes pour construire "en pleine conscience" commence par "chercher un endroit confortable" et se termine par "ne vous arrêtez pas de manière trop abrupte".

+7%
sur son chiffre d'affaires
Lego totalise un chiffre d'affaires de 2,1 milliards d'euros pendant le confinement

Thérapie moderne

"C’est thérapeutique de monter et de démonter les petits blocs. Cela m’aide à réfléchir", confie Abbie Headon. À la demande de Lego, cette écrivaine britannique de livres "self-help" a publié il y a quelques années – lorsque le mot "confinement" apparaissait encore comme un mot bizarre – le livre "Build yourself Happy". Au départ, son objectif était de montrer comment Lego permet de se calmer, et ce fut un coup dans le mille. Lego vient du mot "leg godt", ce qui veut dire "jouer bien" en danois. Cet aspect positif du jeu est l’essence même de Lego, explique Headon lors d’une interview via Zoom à partir de sa maison de Portsmouth.

Elle ajoute qu’il n’est pas toujours indispensable de se lancer dans des projets comprenant des milliers de pièces, y compris pour les adultes. "Comme les enfants, les adultes ne doivent pas perdre de vue la spontanéité. Les enfants assemblent quelques blocs et disent ‘Regardez, c’est une auto!’. C’est un plaisir accessible, libre, auquel les adultes ont rarement accès."

En mars, le premier jour du confinement – qui était aussi le jour de son anniversaire – Headon a elle-même construit la skyline de Tokyo, qu’elle me montre via sa webcam. "J’ai travaillé de manière très concentrée, mais ce n’était pas désagréable." Aujourd’hui, elle a toujours des Lego à portée de main. "Ce genre d’activité met au repos la partie de mon cerveau qui est toujours en train de me susurrer ‘Quelles sont les infos’. Nous recevons en permanence des mauvaises nouvelles et ce n’est pas bon pour nous. Les Lego sont un moyen idéal de faire quelque chose de positif."

"Ce genre d’activité met au repos la partie de mon cerveau qui est toujours en train de me susurrer ‘Quelles sont les infos’."
Abbie Headon
Ecrivain

Je peux me l’imaginer. Après une heure de "travail", la première couche du piédestal de ma mini Statue de la Liberté – avec sa symétrie parfaite – est terminée. Je suis encore loin d’avoir fini, mais je ressens déjà une certaine satisfaction. Et pendant tout ce temps, je n’ai pas été distrait une seule fois par un tweet ou un e-mail.

Van der Auwera: « Même si je n’ai pas de permis de conduire, j’aime bien les grandes voitures en Lego ». C’est agréable de suivre un plan et de voir sa voiture prendre forme petit à petit. Il y a tellement de détails ! Vous devez par exemple construire une boîte de vitesses qui ne sera finalement pas visible. J’ai beaucoup de respect pour ce concept. Dans une boîte, une pièce est une partie d’un squelette, mais dans une autre, la même pièce peut être un ornement de façade. »

Nancy Jennings ne s’étonne pas de trouver autant de différences parmi les fans de Lego. Cette professeure de culture médiatique à l’Université de Cincinnati aux États-Unis a mené des recherches sur la communauté et a découvert qu’il n’existait pas de stéréotype de l’amateur de Lego. "La seule constante, c’est que la plupart des adultes reprend le fil de son enfance. Certains décrivent comme des années noires celles où les Lego ont été mis de côté parce qu’ils n’étaient pas assez 'cool'. Pour une poignée d'artistes, les Lego sont leur outil d'expression. D’autres expliquent leur amour pour les petits blocs par la manière satisfaisante avec laquelle ils s’assemblent", explique Nancy Jennings.

Entreprise familiale aux valeurs traditionnelles

Fait remarquable, les fans des petits blocs et des petits personnages sont aussi fans de l’entreprise et de ses valeurs fondamentales comme le jeu et la créativité. Les amateurs de Lego parlent avec respect de l’entreprise familiale danoise, créée en 1932 dans l’atelier d’Ole Kirk Christiansen, un menuisier de Billung, un village au centre du Jutland. Au départ, le père fondateur fabriquait des jouets en bois et a lancé le slogan, toujours d’actualité "Only the best is good enough" (Seul le meilleur est assez bon). En 1958, la firme a breveté ses légendaires blocs en plastique (pour être précis, fabriqués en ABS ou acrylonitrile butadiène styrène) qui, grâce à leur mécanisme de verrouillage, offrent des possibilités infinies. Aujourd’hui, Lego – toujours aux mains de la famille fondatrice – est un cas d'école classique d’innovation réussie dans les cours d’économie, avec des ramifications dans les films, les jeux et les parcs d’attraction et des accords de licence avec les plus grandes marques au monde.

1932
à Billung dans le jutland
Année de création par Ole Kirk Christiansen, menuisier

Lego est aussi un excellent moyen de rassembler non seulement des petites briques, mais aussi les membres de la famille. Werner Vandenbruwaene (36 ans), avocat du Barreau de Bruxelles, est un constructeur occasionnel qui partage surtout cette expérience avec son fils de neuf ans. "C’est tout un art d’inventer des jeux où il n’y a aucun écran." Il apprécie particulièrement les boîtes d’architecture et comme tous les amateurs de Lego, il attend impatiemment la sortie de la boîte de construction du Colisée que Lego commercialisera la semaine prochaine. Ce sera la plus grande boîte de l’histoire de la firme – près de 10.000 pièces, prix: 500 euros – et sera un test grandeur nature pour découvrir jusqu’où les fans de Lego sont prêts à suivre.

"C’est tout un art d’inventer des jeux où il n’y a aucun écran."
Werner Vandenbruwaene
Avocat au Barreau de Bruxelles, constructeur occasionnel

Pourtant, Werner Vandenbruwaene estime qu’il ne s’agit pas d’un hobby, contrairement par exemple au jeu d’échecs. "Les échecs exigent de la régularité, ce qui n’est pas le cas des Lego. Lorsque j’assemble ces pièces, j’ai l’impression de faire quelque chose de constructif, au propre et au figuré. Des jouets pour adultes? Je ne trouve pas que ce soit un problème. Je n’ai pas l’impression de faire quelque chose de puéril."

Je ne peux qu’être d’accord lorsque je regarde la Statue de la Liberté en construction à côté de mon ordinateur. Après la satisfaction d’avoir assemblé la première partie du piédestal, je ne compte pas me dépêcher. J’ai encore devant moi de longues heures d’activité ciblée et "analogique" (sans écran, NDLR). Et aujourd’hui, ce n’est pas rien.

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