Les civilisations disparues, exemples à ne pas suivre?

L'Île de Pacques ©GAMMA

Cahokia, les Mayas, l’Île de Pâques nous montrent que des civilisations prospères ont connu le déclin. On aime y voir un avertissement pour notre propre époque.

Les grandes civilisations disparues, anéanties, évaporées fascinent. Elles activent la corde sensible de l’ébahissement. Passer du tout au rien, de la puissance à l’absence, de l’organisation au délitement, de la vie à la mort, c’est stupéfiant. Et jaillissent de suite les pourquoi et les comment. Les réponses vont des élucubrations fantasmagoriques (qui ont l’avantage d’offrir un récit complet) aux faits scientifiquement avérés (qui donnent des explications partielles). Entre les deux, la gamme des interprétations et théories (qui peuvent être exactes ou erronées) basées sur des éléments prouvés.

On ne manque pas de matière mystérieuse. Nombre de sociétés prospères ont disparu sans que l’on parvienne aujourd’hui encore à en expliquer les causes. La civilisation de la vallée de l’Indus (nord de l’actuel Pakistan) a vécu pendant sept siècles sur les terres fertiles du fleuve Indus construisant de vastes villes, pratiquant diverses cultures, commerçant dans un rayon très étendu, ayant sa propre écriture (toujours indéchiffrée). Et, semble-t-il, peu axée sur les conflits armés. Alors qu’est-ce qui a pu enrayer cette mécanique bien huilée? La piste privilégiée pour le moment est celle d’une probable modification climatique entraînant une aridité qui a peu à peu modifié l’agriculture, les échanges commerciaux et la société. Le tout engendrant un déclin.

Vrais mystères

La disparition de Cahokia reste un mystère. La grande cité amérindienne, située dans le sud de l’actuel Illinois, est, en 1050 de notre ère, très élaborée, prospère et cosmopolite. Mais en 1350 elle est quasi totalement abandonnée, avant, donc, l’arrivée des premiers Européens. Ni la guerre, ni les maladies n’en sont les raisons. Instabilité sociale et politique? Sécheresses à répétition? Épuisement des ressources naturelles? On n’est pas, à l’heure actuelle, en mesure de le déterminer.

"Être catastrophiste, ce n’est ni être pessimiste, ni optimiste, c’est être lucide."

La fin de l’épopée maya laisse, elle aussi, sans voix. La seule période classique de l’histoire des Mayas s’étend sur près de sept siècles. Le territoire couvrait le Guatemala, le Belize, le sud-est du Mexique, et une partie du Honduras et du Salvador, soit plus de dix fois la superficie de la Belgique. Et, on le sait, leurs connaissances étaient développées: astronomie, mathématiques, écriture, architecture, routes, agriculture, etc. Les climatologues ont levé un coin du voile en relevant que plusieurs épisodes de sécheresse avaient eu lieu à partir de 760. C’est le début de la fin. Explication suffisante pour les uns, insuffisante pour les autres, qui arguent que les Mayas savaient s’accommoder des sécheresses et gérer leurs ressources naturelles, mais qu’ils vivaient, par contre, de fréquents épisodes de conflits militaires entre cités. Le processus de déclin est probablement complexe, avec plusieurs facteurs imbriqués amenant au fil du temps l’abandon définitif de ces imposantes cités.

L’Île de Pâques, faux mystère

On doit avancer prudemment quand on cherche à expliquer la naissance, le fonctionnement et la disparition de civilisations anciennes. L’Île de Pâques est, à cet égard, un très bon exemple. Ce confetti de la taille de Bruxelles-Capitale ornant le sud-est du Pacifique et loin de tout a connu pendant des siècles les activités prospères d’un peuple agricole. Les Pascuans intriguent particulièrement par leur écriture océanienne unique et les célèbres statues colossales qui sont aujourd’hui comme un emblème: les moai. Comment un peuple vivant sur des terres très fertiles et capable de transporter et d’ériger des statues de plusieurs mètres de haut et de 6 tonnes en moyenne a-t-il pu s’étioler? Le très grand nombre de moai couchés au sol a fait très tôt penser qu’il y avait eu conflit(s).

Suggestions de lecture

"Île de Pâques: le grand tabou"  Nicolas Cauwe (2011)

Versant Sud, 144 p., 24,50 euros.

L’archéologue belge et directeur de fouilles sur l’île de Pâques fait le point sur les découvertes faites en douze ans, balayant certains des mythes les plus ancrés.

"Comment tout peut s’effondrer"  Pablo Servigne, Raphaël Stevens (2015)

Seuil, 301 p., 19 euros.

Les inventeurs du terme "collapsologie" se penchent sur la possible fin de notre civilisation industrielle. "L’effondrement est l’horizon de notre génération, c’est le début de son avenir. Qu’y aura-t-il après? Tout cela reste à penser, à imaginer, et à vivre…"

"Effondrement"  Jared Diamond (2006)

Gallimard, 648 p., 30 euros.

"Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie." L’ouvrage du géologue et biologiste américain a marqué les esprits et nourrit les débats. Encore aujourd’hui.

Si le peuple pascuan en est venu à s’entre-tuer, quelle en fut la cause? Est-ce que des sécheresses à répétition auraient fait douter les habitants de l’efficacité des moai pour attirer la clémence des dieux et se seraient alors révoltés contre les prêtres, tout en abattant les colosses? Est-ce que le déboisement – avéré – aurait entraîné de profondes perturbations de l’écosystème, rendant les sols moins fertiles, provoquant famine et in fine guerre civile?

C’est la théorie de Jared Diamond, géologue et biologiste américain, dont le livre "Effondrement" ("Collapse") paru en 2006 a eu un grand retentissement. Dans son idée, les Pascuans amenaient les statues des carrières de tuf à leur emplacement choisi en les faisant rouler sur des troncs d’arbres. Les rivalités de tribus pour avoir toujours la plus haute statue les auraient conduites à abuser de l’exploitation forestière jusqu’à sa disparition. Entraînant donc faillite de l’écosystème. Ce qu’il appelle un écocide. Le peuple aurait donc lui-même provoqué sa perte en détruisant son environnement naturel. Ce qui peut faire écho à notre situation contemporaine.

Mais la majorité des experts de l’Île de Pâques réfutent aujourd’hui cette théorie du suicide écologique. Parmi eux, l’archéologue belge Nicolas Cauwe qui y a dirigé des fouilles pendant plus de vingt ans. "Le déboisement a frappé l’imagination des chercheurs. Il est réel ce déboisement, il n’y a aucun doute là-dessus. Deux nuances doivent être prises en compte. C’est la forêt naturelle, c’est-à-dire primaire, qui disparaît, pas les arbres. Il y avait des plantations organisées d’arbres. C’était moins riche et moins diversifié, c’est sûr. Et puis, on a déboisé pour cultiver. Ce déboisement n’est pas un signe que cela allait mal pour la société. Au contraire, cela a permis un développement agricole, souligne-t-il. Quand on colonise une île, c’est quelques centaines de personnes qui arrivent. Au début, le développement démographique est très lent, puis il prend de l’ampleur et on doit s’y adapter. Il fallait nourrir davantage de personnes et les Pascuans vont grignoter la forêt pour leur agriculture. C’est logique et commun à tous les peuples agricoles du monde. Les études montrent qu’ils étaient mieux nourris dans cette période de déboisement que dans les autres îles polynésiennes, à la même époque."

Pour autant, les Pascuans n’ont pas tué leur forêt. "Les paléoclimatologues du Muséum de Toulouse ont étudié les impacts de La Niña, un phénomène climatique naturel. Ils ont établi qu’il y a eu, dès le XIVe siècle, une série de crises, dues à ce phénomène, qui ont dépassé les dix ans. L’élévation des températures a fait augmenter le taux de salinité dans l’air. Et des forêts fragilisées ont du mal à résister à cela", expose le chercheur. C’est donc sous l’effet de la civilisation – qui se portait bien – et de phénomènes naturels que la forêt primaire a disparu. "Cela a modifié les habitudes des habitants et cela ne s’est certainement pas fait sans mal, mais il n’y a eu ni guerres fratricides, ni famines. Le déboisement a été un phénomène marquant de l’histoire des Pascuans, mais pas la tragédie qu’on a voulu en faire. Il s’est produit sur 2,5 siècles. Et la réponse s’est développée sur un siècle. C’est tout de même 4 à 5 générations, ils ont eu le temps de se retourner", ajoute Nicolas Cauwe.

L’idée qu’il y aurait eu des conflits sur l’île parce les moai sont aujourd’hui au sol est inexacte. En les étudiant sérieusement, les chercheurs ont constaté qu’elles n’ont pas été saccagées ou renversées. Elles sont en tuf, une matière volcanique extrêmement fragile. Si elles avaient été jetées au sol, les proéminences, comme le nez, auraient forcément été brisées. Ce n’est pas le cas. Les nez sont intacts. "Elles ont été déposées, couchées pas basculées. Certaines sont fendues. Mais les morceaux sont restés en parfaite connexion. Les moai étaient déposées face contre terre. Ce qui crée, avec le ventre et la tête un porte-à-faux. C’est une matière qui ne résiste pas à cela et qui se fend sous l’effet de son propre poids", explique l’archéologue.

Les Pascuans étaient une civilisation bien portante qui s’était adaptée aux transformations démographiques et climatiques. La seule fois où ils ont failli disparaître, c’est au contact du monde occidental: maladies, exploitation, esclavagisme ont failli avoir raison des Pascuans au milieu du XIXe siècle.

Des confusions

Mais les Pascuans sont bel et bien là aujourd’hui. L’île compte 7.000 habitants, dont une majorité de descendants du peuple autochtone, le reste étant des Chiliens. Ils vivent de leur île, parlent pascuan, ont leur aéroport, leurs écoles, magasins, médecins, ingénieurs. Bref, c’est une société moderne qui s’est fort développée ces 50 dernières années et qui vit en partie du tourisme. Touristes qui viennent parfois voir… l’écocide (qui n’a pas eu lieu…).

"Le déboisement a été un phénomène marquant de l’histoire de l’Île de Pâques, mais pas la tragédie qu’on a voulu en faire."

Et il en va de même des Mayas. Ils n’ont pas disparu. Ils sont aujourd’hui entre 6 et 10 millions, pour la plupart au Guatemala, mais aussi un peu au Mexique. Avec leur langue et leur culture.

On confond souvent perte d’hégémonie d’une civilisation et sa disparition. Beaucoup se sont transformées, adaptées en fonction des circonstances, éparpillées, ont modifié leur structure sociale, leur religion. Ce qui ne veut pas dire que ces peuples ont été rayés de la carte. Leur aura n’est plus la même.

Le terme de disparition, et plus encore celui d’effondrement, est entendu comme un phénomène soudain. Si cela nourrit la fascination et le fantasme, ce n’est bien souvent pas le cas. Les processus multifactoriels, complexes de changement se déploient sur des dizaines d’années, voire des siècles.

À notre tour?

Peut-on superposer le possible effondrement de notre civilisation à celui de civilisations passées? L’exercice est difficile et périlleux. D’une part, parce qu’on n’a pas déterminé le, ou plutôt les pourquoi elles se sont éteintes. D’autre part, parce que l’échelle n’est pas la même. Du local on est passé au global, de la consommation nécessaire à la surconsommation, et cela dans un court laps de temps. On serait, en fait, dans une situation bien pire. Sans précédent.

C’est le point de départ de la réflexion de Pablo Servigne, agronome et biologiste de formation, et Raphaël Stevens, écoconseiller, exposée dans "Comment tout peut s’effondrer". Ils se disent "catastrophistes". "Pas dans le sens où l’on se dit que tout est foutu, où l’on sombre dans un pessimisme irrévocable. Plutôt dans le sens où l’on accepte que des catastrophes puissent survenir: elles se profilent, nous devons les regarder avec courage, les yeux grand ouverts. Être catastrophiste, ce n’est ni être pessimiste, ni optimiste, c’est être lucide", expliquaient-ils à la sortie de leur ouvrage, au magazine Basta.

Pour eux, "neuf frontières vitales à la planète ont été identifiées: le climat, la biodiversité, l’affectation des terres, l’acidification des océans, la consommation d’eau douce, la pollution chimique, l’ozone stratosphérique, le cycle de l’azote et du phosphore et la charge en aérosols de l’atmosphère. Sur ces neuf seuils, quatre ont déjà été dépassés, avec le réchauffement climatique, le déclin de la biodiversité, la déforestation et les perturbations du cycle de l’azote et du phosphore." Le bouleversement est en marche. Et si, selon eux, il est plus que probable qu’il signe la fin de la civilisation industrielle, cela ne signifie pas forcément la fin de l’humanité. "(…) ce que nous sommes en train de vivre n’est pas un événement homogène et brutal. Ce n’est pas l’apocalypse. C’est une mosaïque d’effondrements, plus ou moins profonds selon les systèmes politiques, les régions, les saisons, les années." Tout cela est à regarder en face pour envisager, penser, imaginer notre futur.

La Nasa, elle non plus, n’est pas très optimiste sur la poursuite ad vitam de notre mode de vie actuel. Le Goddard Space Flight Center, son centre de recherche scientifique, établissait en 2014 que notre civilisation touche à sa fin. Principalement à cause de la surexploitation des ressources et de la répartition très inégale des richesses.

Et finalement, a-t-on besoin d’exemples du passé pour être conscients qu’au train où vont les choses, ce n’est pas durable éternellement. Et que nos vies, nos sociétés, nos civilisations sont faites de transformations. S’adapter, l’être humain sait le faire. Mais dans cette échelle spatiale et temporelle inédite, le saura-t-il?

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