Les fondations de l’esprit à l’Academia Belgica de Rome

©Academia Belgica Facebook

Visiter l’Academia Belgica à Rome, abritée dans un somptueux bâtiment années 30, c’est voyager à travers la culture, l’histoire et la connaissance. Rencontre avec sa directrice, Sabine van Sprang.

Nichée rue Homère, en lisière d’un parc de la Villa Borghèse, flanquée de deux pins géants dignes de Respighi, en lointain vis-à-vis de la majestueuse Galleria d’Arte Moderna, l’Academia Belgica est un îlot de connaissance dans cet archipel romain qui réunit notamment la Villa Médicis française, l’Académie d’Égypte, le Koninklijk Nederlands Instituut, l’académie de Roumanie, le Swedish Institute et l’Académie du Danemark. Cette légation du savoir, membre d’un réseau unique au monde de 38 académies et instituts de 19 pays présents à Rome, fondation d’utilité publique, accueille chercheurs et artistes belges et organise colloques, conférences et concerts — le cycle Orphéade soutenu par les conservatoires belges, reçoit leurs meilleurs élèves. Son budget est d’environ 500.000 euros (contre 1,5 million pour les Suédois et 8 millions pour les Français). L’Academia est l’une des deux académies belges, l’autre, la Fondation Biermans-Lapôtre, est à Paris, Cité Universitaire.

En 1902, le royaume crée l’Institut historique belge à Rome (IHBR), consacré à l’étude de l’Italie et de Rome de l’Antiquité à nos jours. En 1930, la princesse Marie-José de Belgique épouse le prince Umberto d'Italie et alloue une partie de la souscription nationale au couple princier à la Fondation nationale Princesse Marie-José (FNPMJ), qui accueille artistes et historiens. Depuis 2018, elles ne font plus qu’une au sein de l’Academia, devenue Centre pour l'Histoire, les Arts et les Sciences à Rome.

Du Vatican à l’Agneau mystique

Le bâtiment érigé entre 1937 et 1939 par les architectes Cipriani, Italiens renommés, et Jean Hendrickx (l’auteur de la gare du Nord), d’allure luxueuse avec ses marbres verts et noirs de Belgique abrite dans ses salles de travail (et dans l’espace des résidents à l’épreuve des bombes, symptôme de sa période de construction) de studieuses missions.

Nous franchissons la porte flanquée de deux plaques funéraires antiques de la bibliothèque à colonnades conçue par Jean Hendrickx, aux 80.000 volumes et fonds d’archives alimentés par des sommités, tels le médiéviste gantois Henri Pirenne (1862-1935) et l’archéologue Franz Cumont (1868-1947). Trois chercheurs masqués sont au travail (notamment sur un manuscrit alchimique du xive siècle).

Sabine van Sprang, dans le hall d’entrée de l’Academia Belgica qu’elle dirige, d’allure luxueuse avec ses marbres verts et noirs de Belgique.

La directrice en poste depuis l’an passé, Sabine van Sprang, conservatrice détachée de Musées royaux, expose les travaux du lieu: «Nos activités se décident en accord avec notre conseil scientifique de 18 universitaires, en collaboration avec le Fonds Wetenschappelijk Onderzoek (Le Conseil flamand de la recherche), le Fonds de la recherche scientifique (FNRS) et la Fédération Wallonie-Bruxelles. Nous accueillons nombre de chercheurs qui travaillent aux archives vaticanes, notamment celles de Pie XII (relire L’Echo du 19/11/20), ouvertes le 2 mars dernier, en partenariat avec la KULeuven. En 2019, nous avons reçu 220 chercheurs, surtout en sciences humaines, mais en février, Erika Vlieghe, l’infectiologue de l’hôpital d’Anvers, spécialiste du Covid, en séminaire avec l’université Sapienza, était des nôtres».

«Nous offrons à des chercheurs et étudiants aux moyens par définition limités de travailler et séjourner en leur donnant accès à des sources uniques.»
Sabine van Sprang
Directrice de l'Academia Belgica

Nous sommes loin de la fin des années 1980, où l’Academia était menacée d’extinction. «Nous offrons à des chercheurs et étudiants aux moyens par définition limités de travailler et séjourner en leur donnant accès à des sources uniques comme le fonds Cumont, spécialiste des religions orientales dans la Rome antique et du culte de Mitra, auquel Mariemont consacrera en 2022 un colloque auquel nous sommes associés. Nos recherches sur l’édifice de l’Academia se mènent avec la KULeuven et l’IRPA, l’Institut royal du patrimoine artistique, dans le cadre d’un vaste travail sur l’architecture de nos ambassades.»

Fonds Baillet Latour

Une recherche au long cours sur les gravures hollandaises dans les collections publiques italiennes, cofinancée par le Fonds Baillet Latour, a déjà puisé dans quatre bibliothèques romaines, dont la Vaticane. En 2019, une conférence sur la restauration de l’Agneau mystique attirait près de 100 personnes, un colloque sur Breughel et l’Italie associait l’université de Gênes et en 2021, un autre, sur St-Augustin, unira les académies danoise, hollandaise et la Belgica.

L’autre mission de l’Academia est culturelle, «en lien avec nos deux Communautés compétentes». Les bourses de recherche sont d’un à trois mois, une part du travail universitaire se menant en amont. Les bourses d’artistes, attribuées par Promotion des Lettres et Passa Porta, la maison internationale des littératures à Bruxelles, supposant, elles, une immersion dans Rome, durent cinq mois.

L’Academia accueille des expositions de ses boursiers, comme en 2019 Chantal Vey (une Française résidente belge), avec son «Contre-corrente» inspiré par Pier-Paolo Pasolini. Une bourse cinéma avec mécénat privé, retardée par le Covid, verra le jour en 2021. Enfin, deux ouvrages seront publiés en mars 2021 sur l’influence des gravures flamandes et hollandaises sur les Italiens et sur le port antique d’Ostie. «En cette période où nous devons repenser le monde, il est essentiel d’offrir un tel lieu de pensée», conclut la directrice de cette maison de l’esprit.

Gauthier Oushoorn.

Deux artistes en résidence

Gauthier Oushoorn
L’ombre, personnage principal

Dans son atelier sur le toit de l’Academia Belgica, cet artiste gantois mène deux travaux parallèles. Un film, en collaboration avec Ingel Vaikla, rééditera la traversée des motocyclistes dans «Fellini: Roma» et les sites de l’architecture rationaliste, le stade olympique, le musée de la Civilisation romaine ou l’EUR (lieu de l’exposition universelle de 1942), leurs phares projetant des ombres mouvantes sur les édifices. Oushoorn recrute vingt motards, «tâche ardue!», lance-t-il.

L’autre volet compose une série de dessins explorant le clair-obscur, objets en verre, surfaces de peau, structures en marbre, et leur réception de la lumière. Ces deux travaux sur l’ombre seront exposés dans le grand hall de l’Academia. Enfin, lui qui a déjà créé de fascinants tiroirs d’eau, il prépare deux installations inspirées des qanats persans, ces aqueducs, à Rouen et en mer du Nord.

Lise Duclaux
La passion des plantes étrangères

La Française (et Bruxelloise d’adoption) Lise Duclaux lit notre destin humain dans les plantes, dont elle prélève des images. Elle arpente Rome dans les pas des botanistes et d’Hubert Robert, peintre des ruines. «Dans nos régions, ce sont les mêmes plantes qui poussent», produits de millénaires d’échanges, qui se retrouvent, éparses, sur sa table de travail, puzzle de photos et dessins qui entreront dans un livre. «Je remonte le fil de leur circulation invasive. Je ne m’éloigne jamais de l’Academia, tant je trouve dans les murs romains de spécimens qui m’arrêtent. J’ai déniché cet ail de Naples ou cet alanthus altissima, arbre de Paradis (ou ‘Monte-au-ciel’) près du Musée Étrusque, ou ce platane du XVIe siècle dans la Villa Borghese, ‘un arbre étranger, écrivait Pline l’Ancien, importé pour faire de l’ombre’».

Elle s’émerveille de l’ingéniosité de la Cymbalaire des murs (que l’on appelle «Ruine de Rome», partout — sauf à Rome), dont on agrémentait les murs des demeures. En plein Covid, elle perçoit l’ironie urticante de l’ortie douteuse et de la propagation des systèmes racinaires.

'Motion', Lise Duclaux (2015). ©Lise Duclaux

Lire également

Publicité
Publicité

Messages sponsorisés