Les humains sont-ils assez résistants pour survivre au XXIe siècle?

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À l’occasion de la sortie du troisième livre de Yuval Noah Harari, "21 lessons for the 21st century", The Financial Times remet en question les conceptions de l’historien. Entre pronostics provocateurs, ligne du temps évasive et ommission de l’Asie et de l’Afrique, l’ouvrage semble manquer cruellement de clarté.

Si l’état du monde vous déprime, il vaut peut-être mieux que vous ne lisiez pas l’ouvrage "21 lessons for the 21st century", le dernier livre de la star intellectuelle Yuval Noah Harari.

Dans ce livre, le courant libéral qui a inspiré et soutenu l’Occident pendant plus d’un siècle est déclaré mort, après les expériences fascistes et communistes qui furent reléguées dans les poubelles de l’histoire. De plus, nous sommes confrontés à trois catastrophes imminentes possibles: la destruction environnementale, la "disruption" technologique et les possibilités de divergences biologiques au sein de notre propre espèce.

Comme l’explique Harari, si nous réussissons d’une manière ou d’une autre à prévenir le réchauffement climatique, la fusion des technologies de l’information avec la biotechnologie pourrait rendre la majorité d’entre nous inadaptés au niveau économique et impuissants au plan politique. Cela pourrait même remettre en question notre qualification d’Homo sapiens en tant qu’espèce unique, après une période plutôt réussie de 70.000 années, que l’auteur décrit dans son précédent ouvrage "Sapiens: a brief history of humankind". Notre riche technocratie pourrait un jour – tout comme on s’injecte aujourd’hui du botox – être à même, à l’aide d’un peu de bio-ingénierie, de créer des surhommes et des immortels. "Si les data sont aux mains d’un petit nombre de personnes, l’humanité pourrait se retrouver subdivisée en plusieurs espèces", affirme-t-il non sans humour.

Les questions auxquelles vous n’avez pas de réponse sont généralement meilleures pour vous que des réponses que vous ne pouvez pas remettre en question.

Ces pronostics provocateurs et de grande envergure – pourtant tournés en dérision par certains experts – sont devenus son fonds de commerce. Ils lui ont valu de devenir une star littéraire pour le grand public et de bénéficier d’un club de fans à Davos, qui ne manque pas de faire appel à lui en tant qu’intellectuel de référence dans le monde déconcertant dans lequel nous vivons. Le génie de Harari qui consiste à combiner les visions de différentes disciplines – de l’histoire ancienne aux neurosciences en passant par la philosophie et l’intelligence artificielle – lui a permis de répondre à la demande populaire de comprendre d’où nous venons et la direction que nous sommes peut-être en train de prendre. Ses livres ont été traduits en 45 langues et se sont vendus à plus de 12 millions d’exemplaires.

Une riche technocratie pourrait un jour être à même, à l’aide d’un peu de bio-ingénierie, de créer des surhommes et des immortels.

En dépit de ce coup de balai historique, avec Harari, cela vaut toujours la peine de lire les textes en petits caractères. "Manifestement, la plupart des scénarios avancés ne sont que pure spéculation", dit-il à un moment donné, en nous conseillant de ne pas verser immédiatement dans la panique. "La panique est une forme d’hybris", ajoute-t-il, nous mettant en garde contre toute tentation hautaine de croire que nous sommes capables de prédire l’avenir. Certes.

En regardant les choses de plus près, la ligne du temps de Harari est aussi étrangement évasive. Certaines de ces évolutions pourraient se produire dans un siècle ou deux, si elles ont lieu! Et une fois de plus, bien entendu, les événements pourraient prendre des tournures différentes et inattendues, à l’image des caprices de Clio, la muse de l’histoire.

Pyrotechnie intellectuelle

Même si "21 Lessons" est illuminé par des flashs d’aventure intellectuelle et de verve littéraire, ce livre est probablement le moins éclairant des trois ouvrages écrits par le professeur d’histoire de l’Université hébraïque de Jérusalem. Bon nombre de ses grandes idées seront familières aux oreilles des lecteurs convaincus de ses deux autres épopées, "Sapiens" et "Homo Deus". Le fait qu’il répartisse ses arguments en 21 chapitres – couvrant des sujets aussi variés que la désillusion, la guerre, l’immigration, Dieu, la "post-vérité", la science-fiction et la méditation – signifie également que peu de réflexions sont explorées à fond et qu’aucun des thèmes n’est développé de manière adéquate.

Ceci dit, la pyrotechnie intellectuelle de Harari reste très divertissante lorsqu’il lance de nouvelles attaques contre ses bêtes noires: le nationalisme, le populisme et la religion.

Il se lance avec beaucoup d’énergie dans le débat sur les "fake news". Dans "Sapiens", Harari expliquait comment la société avait maintenu sa cohésion grâce à des créations fictives comme l’argent, la nation et la religion. Cela lui permet d’adopter une perspective plutôt optimiste sur le débat houleux qui fait rage actuellement sur les "fake news". "Lorsqu’un millier de personnes croit pendant un mois des histoires inventées de toutes pièces, ce sont des ‘fake news’. Lorsqu’un milliard de personnes y croient pendant mille ans, c’est une religion", explique-t-il.

Conscient de l’offense que de telles paroles sont susceptibles de provoquer, il ajoute rapidement que les fictions ne sont pas nécessairement nuisibles ni dépourvues de valeur: en stimulant les meilleurs côtés de la nature humaine, elles peuvent aussi être belles et inspirantes.

Au final, Harari ne nie pas que les "fake news" constituent un problème, nous adjurant tous de faire un effort pour découvrir nos propres préjugés et vérifier nos sources d’information. Ses deux règles de base sont: n’hésitez pas à payer le prix pour des informations fiables (une idée qui, nous l’espérons, sera approuvée par nos lecteurs) et informez-vous en lisant les résultats de recherches scientifiques pertinentes. Il exhorte également les scientifiques à s’exprimer davantage et à être plus imaginatifs dans la façon dont ils partagent leurs connaissances avec le grand public. "D’un point de vue politique, un bon film de science-fiction vaut bien plus qu’un article dans ‘Science’ ou ‘Nature’ (deux revues scientifiques généralistes de référence, NDLR)", écrit-il.

Le Brexit? Irrationnel

Les dogmatistes religieux ne sont pas les seuls à se retrouver dans la ligne de mire de Harari. Il se montre tout aussi féroce envers les nationalistes extrêmes en général et les "Brexiters" en particulier. Il rejette l’idée que le nationalisme est une composante naturelle et éternelle de la psyché humaine. Si l’on se focalise trop sur la nation, il sera plus difficile de se battre pour vaincre les défis mondiaux auxquels nous sommes tous confrontés, par exemple les changements climatiques. Tout en reconnaissant que l’identité nationale peut parfois être "une agréable échappatoire", elle peut condamner l’humanité et mener "la biosphère tout entière" au désastre.

Harari accuse le public britannique, ceux qui ont voté pour le Brexit, de mettre en danger la construction politique européenne, dont une des grandes qualités fut de mettre fin à des siècles de conflits sanglants. Le Brexit n’a fait que jeter une "clé anglaise dans la machine miraculeuse". Michael Gove, le supposé intellectuel de la campagne en faveur du Brexit, semble s’être aventuré sur un terrain qui tient Harari particulièrement à cœur et est ridiculisé pour avoir accordé la priorité à ses propres "sentiments" au détriment de la pensée rationnelle.

"L’Homo sapiens lui-même est probablement voué à disparaître."
Yuval Noah Harari
Historien et professeur

Cependant, les parties probablement les plus marquantes du livre portent sur les réflexions de Harari sur l’économie des "data" et la présence grandissante de l’automatisation dans nos vies. Dans une métaphore frappante, il suggère que nous, consommateurs digitaux, sommes aussi naïfs que les Amérindiens qui vendaient leurs précieuses terres aux conquistadors en échange de quelques breloques. La propriété et la régulation des données, écrit-il, "pourraient devenir la question politique la plus importante de notre ère".

Les grandes quantités de données que les sociétés technologiques sont en train d’ingérer leur permettent de mieux connaître nos habitudes, nos pensées et nos vies. Les Américains consultent leurs smartphones 8 milliards de fois par jour, fournissant ainsi de précieuses données à ces entreprises lors de chaque interaction.

La capacité des algorithmes intelligents à traiter toutes ces données signifie qu’ils réussiront de mieux en mieux à prédire nos vies et à prendre de meilleures décisions pour nous. Ce ne sera pas tant "Homme vs. machine" qu’"individu lent vs. réseau hyper-rapide". Nous, humains, pouvons tenter de nous rassurer en disant que nous conserverons toujours la domination suprême sur l’éthique et les sentiments. Mais Harari met aussi cette assertion en doute. Nos voitures sans chauffeurs peuvent être programmées avec des éléments d’éthique ajustables, tirés des ouvrages de nos grands philosophes, tandis que des capteurs biométriques interpréteront nos propres sentiments avec plus de précision que nous n’en sommes capables.

Lorsque les ordinateurs nous comprendront mieux que nous-mêmes, qu’est-ce que cela signifiera pour nos choix de carrière, d’amour et en matière de vote? Harari imagine un monde dans lequel Anna Karenine aurait consulté l’algorithme de Facebook avant de décider de s’engager avec le Conte Vronsky et où les systèmes d’intelligence artificielle définiraient les paramètres de notre prise de décision politique. Nos démocraties deviendraient alors à peine plus qu’un "spectacle de marionnettes émotionnel" (certains pensent que nous avons déjà atteint ce stade).

Bien entendu, Harari explore les limites extérieures de ces débats et arrive à des conclusions très spéculatives sur l’avenir de l’intelligence artificielle. "Après quatre milliards d’années de vie organique évoluant sur base de la sélection naturelle, la science inaugure l’ère de la vie inorganique dont la forme est déterminée par un design intelligent, dit-il. Dans le processus, l’Homo sapiens lui-même est probablement voué à disparaître."

Horizon étrangement limité

Ayant titillé le passé et l’avenir dans ses deux précédents ouvrages, Harari nous dit que son ambition pour "21 lessons" est de se concentrer sur "ici et maintenant". Mais son horizon semble étrangement limité, car il ne touche que brièvement l’Asie et l’Afrique, où vivent la majorité des humains.

Un des événements les plus significatifs du XXIe siècle est sans aucun doute la manière dont la Chine revendique son rôle de première économie mondiale, une position qu’elle a probablement occupée pendant 18 des 20 siècles passés.

À Pékin, un nouveau consensus, qui combine politique autoritaire, économie (majoritairement) capitaliste et dynamisme technologique, est en train de se répandre dans le monde entier et de gagner en popularité. Même le président américain actuel semble plutôt amoureux de ce modèle, en dépit de son irritation envers la Chine pour des raisons nationalistes.

Cela semble décidément bizarre qu’Harari soit tellement obsédé par l’Occident et qu’il ignore la plupart du temps l’Orient. Il serait fascinant de connaître sa vision sur l’évolution probable de la Chine, de l’Inde, de l’Asie du Sud-Est et de l’Afrique. Comme il ne se prive pas de dire: "Aujourd’hui, peu de personnes pourraient déclarer avec assurance que le parti communiste chinois se trouve du mauvais côté de l’histoire."

Le livre se termine sur une note personnelle intrigante, lorsque Harari réfléchit à sa propre vie et sur ce que signifie être homosexuel et juif dans notre monde moderne. Une de ses principales rédemptions personnelles fut la découverte de la méditation Vipassana en tant que mécanisme permettant de se centrer sur sa vie. Il nous explique qu’il médite chaque jour pendant deux heures et part en retraite un ou deux mois par an. Pour lui, la conscience est encore aujourd’hui un des grands mystères de l’univers, digne d’une exploration à la fois personnelle et professionnelle.

S’il y a un thème commun à tous les écrits de Harari, on peut sans doute le résumer en citant sa phrase: "Les questions auxquelles vous n’avez pas de réponse sont généralement meilleures pour vous que des réponses que vous ne pouvez pas remettre en question."

Ou bien, pour reprendre sa conclusion, il vaut mieux essayer de comprendre notre esprit avant que les algorithmes ne le fassent pour nous.

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