chronique

Lettre aux académiciens français

Cécile Berthaud

Mesdames et Messieurs les Immortels,

Véritablement, on ne peut vous accuser de tapage médiatique. Elles sont rares les occasions où vous prenez la parole, si ce n’est pour annoncer un fauteuil vacant, la personne élue pour occuper ledit fauteuil, et, annuellement, le lauréat du Grand Prix du Roman. Toutefois, de temps en temps, vous assumez votre rôle de défenseurs de la langue française en vous fendant d’un communiqué de presse pourfendant un choix de langage.

Cet hiver, vous avez porté la voix hors des ors de l’Académie, mais toujours sur du velours en partageant votre "réprobation" face au slogan en anglais – "Made for sharing" – de la candidature de la ville de Paris pour les Jeux olympiques de 2024. Une moue déçue et amère face à une décision pour laquelle vous n’aviez de toute façon pas voix au chapitre.

Cet automne, point de violons, point de sanglots longs. Mais tout suffocants et blêmes, face au vent mauvais vous vous emportez. Et dans une tirade étranglée, vous nous prévenez: devant cette "écriture inclusive", "la langue française se trouve désormais en péril mortel, ce dont notre nation est dès aujourd’hui comptable devant les générations futures". Que l’on trouve l’écriture inclusive ridicule ou laide ou utile ou porteuse de valeurs, il y a de quoi être sidéré par tel emportement. Avec ce cri d’orfraie, "alerte, danger de mort!", vous creusez votre propre tombe devant nos têtes d’atterrement. Qu’il vous semble indispensable de réagir face à cette pratique, libre à vous évidemment. Mais point besoin de verser dans l’hystérie.

Avec ce cri d’orfraie, "alerte, danger de mort!", vous creusez votre propre tombe devant nos têtes d’atterrement.

Tant qu’à faire les choses, autant bien les faire, n’est-ce pas? C’est la ligne que vous défendez pour votre dictionnaire, dont la 9e édition, en cours, s’étale sur des dizaines d’années de rédaction. Alors pourquoi, dans votre communiqué de presse, vous vous laissez aller à la facilité de la mauvaise foi? "On voit mal quel est l’objectif poursuivi" [par l’écriture inclusive] écrivez-vous dans le premier paragraphe. C’est petit et inélégant.

Vous évitez soigneusement, tout au long de votre texte, le sujet qui est mis sur la table par l’utilisation par certains de l’écriture inclusive. Pas une seule occurrence des termes "féminin" et "féminisation" dans votre déclaration. Parce que vous souhaitez rester sur le terrain orthographique et syntaxique et ne pas aller sur le terrain politique? Soit, si c’est cela, mais assumez-le, formulez-le. À jouer les durs d’oreille – quel objectif, quel objectif? semblez-vous ahaner – vous passez pour lâches.

Je ne crois pas que vous pourrez vous soustraire au débat longtemps. Mais je crains que vous ne soyez point fort portés sur le sujet. Vous avez choisi comme exemples de terminaisons féminines, dans l’entrée du terme "féminin" de votre dictionnaire, "amante", "diablesse", "bienfaitrice". Soit la débauchée, la tentatrice et la sainte. Il y a pourtant "garante", "abbesse" et "monitrice". Comme vous le savez mieux que quiconque, les mots ont un poids.

Avec, Mesdames les quatre académiciennes, Messieurs les trente académiciens, mes salutations.

Cécile Berthaud

©AFP

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