Marie du Chastel, l’énergie disruptive

©Valentin Bianchi

C’est sa place de leader dans le secteur numérique, à l’intersection des arts, des sciences et des technologies, qui lui valu à Marie du Chastel le prix de la Femme francophone de l’année 2020. Pour cette geek qui a manqué de modèles féminins, c’est une consécration. Mieux: une opportunité de visibiliser les challenges que cette ambitieuse a fixés pour le Kikk Festival de Namur.

"Meet, Microsoft, Zoom, Jitsi, Whereby, Skype... as you wish", me répond Marie du Chastel. Pour l’interview, on devrait y arriver. Depuis les locaux namurois du Kikk, la curatrice parle vite et d’une voix décontractée. Cigarette à la main, elle balade d’abord le téléphone sur le balcon du bureau. Puis, une fois la dernière bouffée envoyée dans l’air de décembre, elle s’installe confortablement dans un sofa d’une salle de réunion.

Le mois dernier à Tunis, elle a reçu des mains d’Anne Hidalgo le prix de la Femme francophone de l’année 2020, remis par l’Association internationale des maires francophones (AIMF) qui rassemble près de trois cents villes de toute la Francophonie. Dans son discours de remerciement, la trentenaire démarre en butant sur quelques mots, avant de trouver son flow et de décrire avec détermination son parcours et les défis des nouvelles technologies auxquels elle s’attèle.

Le Kikk à son image

C’est par là aussi que nous commençons: de quoi rêvait la jeune Marie? "À 18 ans, je voulais faire des études en informatique. Tout le monde m’a dit que j’étais dingue, que j’allais être en minorité, que les débouchés seraient masculins, que ce serait trop dur. Bêtement, j’ai écouté mon entourage. J’ai fait l’Ihecs et un master en pub. Mais tous mes projets, je les faisais en HTML."

"Marie, c’est une machine, avec une capacité de traction incroyable. Elle va vite, trop vite parfois, mais surtout elle tire et propose énormément."
Gilles Bazelaire

À la sortie, Marie du Chastel n’a aucune envie de travailler dans la pub: "J’ai refait un master à Londres en médias interactifs. Les cours étaient complètement expérimentaux. Les smartphones n’existaient pas encore, mais on pouvait déjà connecter des objets, les hardwares se démocratisaient, c’était une époque hyper excitante." Ce qui la mettra sur la voie du Kikk où elle atterrit quatre ans plus tard, après un passage dans une agence belge "qui, en gros, fait des systèmes connectés" et à laquelle elle donnera sa démission: "Quand le côté créatif a disparu, je suis partie".

Elle avait rencontré les futurs cofondateurs de la galaxie Kikk Gilles Bazelaire et Gaëtan Libertiaux lors de la première édition du festival où elle donnait une conférence. "Le courant était bien passé", résume-t-elle. Marie du Chastel devient la première employée de l’ASBL avec pour tâche d’organiser la deuxième édition en 2012: "Au début, elle répondait au besoin, elle avait compris ce que nous avions en tête. Mais, assez vite, elle a imposé une patte essentielle et fait grandir le festival. Elle l’a façonné à son image. Je lui reconnais énormément de valeur par rapport à ça", nous confie Gilles Bazelaire, collègue et aujourd’hui ami de Marie du Chastel.

©Valentin Bianchi / Hans Lucas

"À la base, j’étais très intéressée par les liens entre technologies et arts. Depuis mes 14 ans, j’écoute de la musique électronique. J’ai vécu cette période où elle a évolué vers des choses plus événementielles ou expérimentales, comme le mapping", se souvient la trentenaire. Mais, en 2012, il faut d’abord trouver de l’argent pour stabiliser l’association: "Je passais mon temps à faire des dossiers. Au bout de la cinquième édition, plusieurs partenaires publics nous ont accordé leur confiance et on a développé le financement privé du festival. À côté, on avait lancé Trakk (espace de fablab et coworking pour les industries culturelles et créatives au cœur de Namur, NDLR) qui est soutenu par les fonds Feder, ce qui a permis de gagner en légitimité et pérennité."

La femme qui disrupte Namur

Aujourd’hui, le Kikk engage quatorze personnes, principalement des femmes, pour un festival de renommée internationale mêlant de façon unique le monde de l’art, de la recherche, du code, de l’entrepreneuriat et du design. 2021 verra les dix ans de l’édition (reportée) de novembre ainsi que l’inauguration du Pavillon, ancien espace de la Belgique lors de l’exposition universelle de Milan en 2015, reconstruit en haut de la Citadelle pour devenir le premier lieu d’exposition permanent du Kikk.

"Si ces systèmes sont mal foutus, ils répètent les biais déjà présents dans la société. Si les bases de données sont biaisées, les algorithmes vont développer des logiques qui vont empirer les discriminations."
Marie du Chastel

Marie du Chastel décrit l’écosystème qu’elle a participé à forger comme reposant sur quatre piliers: le festival, le Trakk, le Pavillon et la plateforme de soutien aux artistes. "On n’a jamais le temps de communiquer sur ce dernier volet, mais, depuis quatre ans, on est là pour les jeunes artistes via des résidences, des appels à projets, etc.", affirme celle qui a également intégré le comité d’acquisition des œuvres de la collection Kanal-Centre Pompidou.

"Marie, c’est une machine, avec une capacité de traction incroyable. Elle va vite, trop vite parfois, mais surtout elle tire et propose énormément", commente Gilles Bazelaire. "C’est quelqu’un qui nous emmène et avec qui on sait qu’on va aller au sommet. C’est riche et épuisant à la fois", sourit-il. Décrite comme extrêmement curieuse et généreuse ("elle emmagasine tout et transmet sans limites"), attachante, mais aussi polarisante ("car elle ne connaît pas l’entre-deux"), Marie du Chastel était la boule d’énergie disruptive dont Namur avait besoin. C’est le bourgmestre qui a proposé sa candidature au fameux prix. "J’étais surpris qu’elle accepte, mais à partir du moment où le dossier était envoyé, j’étais persuadé qu’elle allait gagner. C’était la candidate parfaite", ajoute Gilles Bazelaire.

©Valentin Bianchi / Hans Lucas

Féminisme et diversité

"Je crois que j’ai gagné pour deux raisons", avance Marie du Chastel, pragmatique. En résumé, son féminisme et l’Afrikikk: "Depuis le début, j’attache une grande importance à la représentativité et à la diversité dans la programmation. C’est lié à mon parcours: si j’avais vu plus de femmes dans la technologie, j’aurais peut-être gagné quelques années. Parmi les conférences du Kikk, il y a toujours des sujets plus engagés. L’an passé, on a accueilli un cycle de conférences afrocyberféministes pour parler des biais de genre des intelligences artificielles et de cyberharcèlement. Je n’écris pas moi-même sur ces sujets sur les réseaux sociaux. Je préfère faire passer ça par des gens qui ont des trucs à dire".

Pourtant, elle en a des choses à dire! Intarissable, le débit de parole de Marie du Chastel s’accélère encore sur les défis éthiques des nouvelles technologies. Elle me parle des casques de réalité virtuelle non adaptés aux crânes féminins, des accessoires Kinect qui ne reconnaissent pas les peaux foncées, des voitures autonomes qui décident qui privilégier entre la piétonne âgée ou le jeune homme au volant en cas d’accident, des applis de prêts bancaires qui discriminent les clients en fonction de leur quartier de résidence: "Si ces systèmes sont mal foutus, ils répètent les biais déjà présents dans la société. Si les bases de données sont biaisées, les algorithmes vont développer des logiques qui vont empirer les discriminations."

"En Europe, on se fourvoie avec nos fablabs. Notre approche consiste à créer du besoin, un segment marché, alors qu’en Afrique, c’est l’inverse: on répond à une problématique."
Marie du Chastel

Quant à l’Afrikikk, "c’est un projet en évolution au sein du Kikk sur la créativité des pays africains et de la diaspora, lancé il y a deux ans avec la commissaire Delphine Buyse basée à Dakar". Projet né d’une prise de conscience: "Je me suis rendu compte qu’en Europe, on se fourvoie avec nos fablabs. Notre approche consiste à créer du besoin, un segment marché, alors qu’en Afrique, c’est l’inverse: on répond à une problématique dans un rayon de dix kilomètres autour de soi. Ça peut être le recyclage des composantes électroniques, la mesure de la qualité de l’eau. On a vachement à apprendre de ça."

Dans l’art numérique, c’est pareil: "L’imaginaire africain a été colonisé, mais depuis plusieurs années, on assiste à une réappropriation qui passe notamment par le traditionalisme et l’ésotérisme. Cela donne des concepts comme l’afrofuturisme ou l’afroféminisme, avec des discours que je veux mettre en valeur parce qu’ils sont super intéressants."

Namur, son hub créatif

Trakk, espace de travail partagé: 16, avenue Reine Astrid, 5000 Namur.

Kikk Festival, plateforme créative qui explore les cultures digitales. Du 5 au 8 novembre, à Namur.

Le Pavillon, centre d'exposition: Esplanade de la Citadelle, 5000 Namur

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