interview

Michael De Cock (KVS): "Nous faisons partie de la solution, nous ne sommes pas le problème"

Michael De Cock devant "son" KVS. ©saskia vanderstichele

À la veille du Codeco, 90 lieux culturels ont annoncé leur ouverture entre le 30 avril et le 8 mai. Le KVS rouvrira pour sa part dès ce lundi. Entretien politique avec son directeur, Michael De Cock.

Michael De Cock n’aura pas attendu le Comité de concertation de ce vendredi 23 avril pour annoncer des représentations publiques de «Jonathan» devant 50 personnes masquées (lire ci-dessous). Un coup de force qui est commué en événement-test pour analyser, au moyen de capteurs disséminés dans sa salle, la qualité de l’air en fonction de la jauge. Des protocoles stricts existent depuis l’automne 2020, mais sont restés lettre morte depuis sept mois. Et c’est assez, dit-il en substance, réclamant que le Fédéral associe enfin le secteur culturel à la gestion du risque pour réparer une société défaite par la pandémie.

Quelle a été l’origine de votre démarche? Un coup de sang ou une longue réflexion concernant la possibilité de déconfiner le KVS, et plus largement le secteur culturel?

Un peu des deux, en fait. En tant que théâtre, nous avons pris nos responsabilités durant cette crise. Nous avons joué à l’extérieur, nous avons adapté toute la programmation. Nous avons joué dans les écoles, les hôpitaux. Nous avons constamment changé notre fusil d’épaule. Nous avons mis en place des protocoles. Les études scientifiques l’ont démontré: si les spectateurs portent un masque et qu’il y a une bonne aération, nous pouvons garantir la sécurité d'un point de vue sanitaire. Un spectateur assis à l’extérieur ou à l’intérieur, c’est la même chose. C’est pourquoi nous avons pris la décision de rouvrir.

En rouvrant vos portes, il s’agit de poser un geste fort en pointant notamment le silence du politique à l’égard de la culture?

Depuis octobre jusqu’aujourd’hui, il n’y a plus eu un mot des politiques au sujet de la culture. Pourtant, le secteur tout entier n’a pas arrêté de crier...

Mais vous avez tout de même reçu immédiatement le soutien de Philippe Close…

Oui, nous avons été immédiatement soutenus par la ville de Bruxelles, par Philippe Close. Mais il n’empêche: à en croire certains, la déconfinement de la culture serait synonyme d’apocalypse… 

Michael De Cock au KVS. ©saskia vanderstichele

Vous voulez mettre le politique au pied du mur?

Les occupations au National et à la Monnaie ainsi que notre décision de rouvrir font, je crois, avancer les choses. Il faut mettre la culture sur la table. La culture fait partie de l’humanité, elle permet de rassembler. On ne peut pas couper une société de son humanité. On ne peut pas demander aux gens de bosser et puis de rester chez eux. Que voyons-nous? Les trains bondés en direction de la côte, les rassemblements au bois de la Cambre, etc. Il ne faut pas s’étonner que les gens se rassemblent de plus en plus. Ils ne tiennent plus. De son côté, le monde de la culture ne cesse de répéter la même chose: nous faisons partie de la solution, nous ne sommes pas le problème.

"Pourquoi attendre si longtemps pour mettre en place des événements tests? Pour nous, il s’agit moins d’un acte de désobéissance civile que de prendre nos responsabilités. Nous sommes des professionnels."
Michael De Cock
Directeur du KVS

Mais, d'un point de vue démocratique, c'est une image désastreuse: vous êtes obligés de poser un acte de désobéissance civile pour vous faire entendre…

Nous ne cherchons pas le bras de fer avec les autorités. Nous savons bien que la situation pourrait être très dangereuse si tout le monde ouvre n’importe comment. Ce que l’on demande c’est que le politique prenne en compte la culture et réfléchisse à comment organiser autrement les choses. Force est de constater qu’après quinze mois de pandémie, ce sujet n'est toujours pas sur la table. Pourquoi attendre si longtemps pour mettre en place des événements tests? Pour nous, il s’agit moins d’un acte de désobéissance civile que de prendre nos responsabilités. Nous sommes des professionnels. Nous voulons nous organiser en dialogue avec les autorités.

Mais vous savez que vous allez créer un effet boule de neige…

Oui, mais nous ne voulons pas inscrire notre action dans le cadre d’une désobéissance. Personne ne va laisser le KVS ouvrir seul, cela va de soi. Nous voulons trouver des solutions en tant que citoyen, avec l’ensemble du secteur. Je ne connais aucun artiste qui ne soit pas conscient de ce qui se passe dans les hôpitaux. Mais personne ne sait comme la situation sanitaire va évoluer. L’année prochaine, qu’allons-nous faire? À l’automne? Il faut laisser travailler ceux qui peuvent travailler et soutenir ceux qui ne le peuvent pas.

Vous demandez au politique d’être plus pragmatique et cohérent?

Oui, nous ne sommes pas pris au sérieux par le politique. C’est choquant, honteux même. J’ai du respect pour les politiciens et je suis conscient que la situation est très difficile à gérer, que l’on ne peut pas faire n’importe quoi. C’est pourquoi nous voulons rester dans le dialogue avec le politique. Mais les tensions sont palpables. Il faudrait peu de choses pour que la situation dérape. Ce qui m’énerve particulièrement c’est ce discours qui consiste à dire aux artistes: «Soyez créatifs». Ce n’est pas aux autres à dire aux artistes ce qu’ils doivent faire. De notre côté, nous avons fait un saut immense dans le streaming et nous avons réinventé complètement le système des captations. Nous avons innové à tous les niveaux.

Ce n’est pas un hasard si le monde du théâtre porte en quelque sorte ce mouvement?

Ce n’est pas un hasard, en effet. Le théâtre est un lieu populaire. Tout citoyen doit pouvoir entrer dans un théâtre. C’est notre tâche de réinventer un futur possible, une autre société. De manière plus générale, c’est la tâche de la culture d’être visionnaire. Il faut commencer à guérir la société. Un pas vers cette guérison, c’est l’ouverture des lieux culturels où les gens peuvent se rencontrer en sécurité, partager des émotions. La culture peut contribuer activement à cette guérison sociale. Elle peut nous permettre de nous retrouver au sens strict, mais aussi au sens plus large: la culture va nous aider à refaire société.

"Ce n’est pas aux autres à dire aux artistes ce qu’ils doivent faire. De notre côté, nous avons fait un saut immense dans le streaming et nous avons réinventé complètement le système des captations. Nous avons innové à tous les niveaux."
Michael De Cock
Directeur du KVS

Quelles leçons le secteur culturel devra-t-il, selon vous, tirer de cette crise?

Le covid renforce les inégalités, au niveau culturel notamment. Ceux qui ont beaucoup de moyens peuvent survivre et se réinventer. Ceux qui n’ont pas de statut ont tout perdu. Dans des périodes de crise comme celle-ci, il y a un mouvement naturel de repli sur soi, car on sait qu’il y a un risque de coupes budgétaires. En tant que grande institution, nous sommes dans une position privilégiée et nous devons donc adopter une démarche solidaire: il ne faut pas perdre les artistes indépendants de vue. À plus long terme, il ne faudra pas non plus oublier les relations qui se sont créées entre le Nord et le Sud durant cette crise, en sachant que le monde de la culture n’est pas le plus fort pour s’unifier…

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