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Napoléon, une passion française… et belge

Les sociétés de reconstitueurs se veulent des passeurs de mémoire. ©BELGA

Le bicentenaire de la mort de Napoléon, à Sainte-Hélène, repose la question de la place qu'il mérite dans l'Histoire.

Le 5 mai 2021, il y aura tout juste 200 ans, s'éteignait sur une île minuscule balayée par les vents de l'Atlantique Sud celui qui, pendant vingt ans, avait transformé l'Europe en champ de bataille. La mort avait enfin vaincu Napoléon Bonaparte. À moins que ce ne soit l'inverse. Car l'histoire de Napoléon ne s'est pas arrêtée avec sa disparition. "Vivant, il a manqué le monde, mort il le possède", disait de lui Chateaubriand.

Pour ce faire, Napoléon s'est employé à façonner sa légende, parfois au prix d'une réécriture de l'Histoire, pendant les six dernières années de sa vie depuis son lieu d'exil, sous la bonne garde de son geôlier anglais Hudson Lowe.

Aujourd'hui, lorsqu'on interroge l'homme de la rue, Napoléon revient invariablement dans le top 3 des plus grands personnages de l'Histoire de France. Il reste un sujet inépuisable pour les éditeurs, écrivains et chercheurs. Napoléon demeure une passion française. C'est un personnage qui ne laisse pas indifférent, suscitant tantôt la fascination, tantôt la controverse, voire le rejet.

Isoler l'Angleterre

Ses admirateurs louent son incontestable génie militaire. Les campagnes de Napoléon sont toujours étudiées dans les académies militaires. Mais ses conquêtes ont eu un prix élevé. "Il a quand même quelques centaines de milliers de morts sur la conscience", rappelle Hervé Hasquin, historien et professeur honoraire de l'ULB. En outre, l'Empereur n'était pas infaillible. Il a perdu des batailles, il a abandonné ses soldats en Égypte et en Russie et, au final, il a mis son pays au banc des nations pendant une bonne partie du XIXe siècle.

On pourrait aussi se demander ce qui pouvait bien justifier une telle soif de conquêtes. "Son objectif premier n'était pas territorial", précise Alain Martin, président de l'Association belge napoléonienne, une société de recherche historique. "Les guerres de l'Empire étaient d'abord des guerres économiques contre la Grande-Bretagne, qui était la première puissance économique mondiale. Les coalitions successives étaient suscitées par la Grande-Bretagne pour dissuader Napoléon d'entreprendre un débarquement en Angleterre."

La politique étrangère de Napoléon visait avant tout à écarter les Anglais des affaires du continent. "Les deux guerres que Napoléon déclencha lui-même furent celles contre l'Espagne et la Russie. Dans les deux cas, c'était pour forcer l'application du blocus continental visant à asphyxier l'Angleterre. Comme Napoléon remportait la plupart des batailles, il augmentait son territoire, mais c'était davantage une conséquence qu'un objectif en soi."

C'est d'ailleurs pour mieux se concentrer sur l'Angleterre et les affaires européennes que Napoléon a bradé la Louisiane en 1803 pour une bouchée de pain, permettant aux jeunes États-Unis d'Amérique d'augmenter leur territoire de 50%.

Si certains vont jusqu'à comparer Napoléon à Hitler, Alain Martin y voit avant tout "une méconnaissance historique totale". "La France sous Napoléon ne vivait pas sous la terreur. Il y a eu un certain nombre d'arrestations et des exécutions, dont celle du duc d'Enghien. En revanche, c'était un État policier où la liberté d'expression était restreinte. Napoléon était un dirigeant autoritaire, mais pas un dictateur. À la limite, je parlerais de dictature de salut public. À partir de 1810, il était devenu un autocrate et prenait très peu de conseils."

Le Code civil

Son héritage sociétal est tout aussi considérable, sans pour autant faire l'unanimité. Napoléon a beaucoup œuvré à l'organisation de la cité. Paris lui doit l'Arc de Triomphe, le palais Brongniart, l'église de la Madeleine, ses premiers égouts et les ramassages d'ordures. Il a crée le baccalauréat, les bourses d'étude, la circulation à droite et la numérotation des immeubles, pairs à droite, impairs à gauche.

Hervé Hasquin tient cependant à relativiser ces réalisations. "La plupart des grandes réformes sont antérieures à Napoléon. Les départements datent de 1795. Le système décimal n'est pas de lui, et les règles scolaires sont l'œuvre de Lavoisier, Condorcet et Sieyès."

"Lorsqu'on attribue à Napoléon d'avoir exporté les idéaux révolutionnaires, c'est une construction a posteriori."
Alain Martin
Association belge napoléonienne

De même, lorsqu'on attribue à Napoléon d'avoir exporté les idéaux révolutionnaires, c'est une construction a posteriori, estime Alain Martin. "Certes, il avait pressenti l'avènement du nationalisme et du libéralisme. À Sainte-Hélène, il les a soigneusement incorporés dans son histoire pour se faire le porteur de ces idées nouvelles."

Le legs le plus célèbre de Napoléon est le Code civil. Dans ses Mémoires rédigés à Sainte-Hélène, il dit: "Ma vraie gloire n'est pas d'avoir gagné quarante batailles. Waterloo effacera le souvenir de tant de victoires. Ce que rien n'effacera, ce qui vivra éternellement, c'est mon Code civil."

"Le Code civil, réalisation remarquable, représente aussi un fameux retour en arrière concernant le statut de la femme, au nom de la préservation de la famille patriarcale. Il faudra plus d'un siècle pour réparer cela."
Hervé Hasquin
Historien

Cette bible du droit rassemble toutes les lois relatives aux personnes et aux biens. Promulgué en 1804, il s'impose à tous les territoires alors administrés par la France, parmi lesquels les provinces belges. L'administration hollandaise, puis la Révolution belge de 1830 n'y changeront rien. Les lois ont certes évolué au fil du temps, mais le Code Napoléon reste la base de notre droit.

Hervé Hasquin relativise toutefois: "Le Code civil est une réalisation remarquable dans laquelle Napoléon a mis beaucoup du sien. Mais ce serait oublier que le Code civil représente aussi un fameux retour en arrière concernant le statut de la femme, au nom de la préservation de la famille patriarcale. Il faudra plus d'un siècle pour réparer cela."

Un autre retour en arrière, qui constitue aujourd'hui chez certains un véritable point de fixation, est opéré avec le rétablissement de l'esclavage en 1802. Hervé Hasquin invite cependant à replacer cette décision dans son contexte: "L'esclavage avait été aboli par l'Assemblée nationale en 1794, mais la majorité de la société n'y était pas favorable. En rétablissant l'esclavage, Napoléon n'a fait que se rallier à l'opinion dominante et au lobby des planteurs dans les colonies. Les villes de Nantes et de Bordeaux ont participé à la traite négrière et au commerce triangulaire au XVIIIe siècle, de même qu'un certain nombre de capitalistes belges de l'époque."

Accueil triomphal en Belgique

Dans les provinces belges, l'avènement de Napoléon était bien accueilli, car il ramenait la paix et la stabilité après les troubles causés par la Révolution. Son voyage en Belgique, après la conclusion du Concordat en 1802, fut triomphal.

Ce qui a fait basculer l'opinion belge, c'est la conscription. "Celle-ci était à peu près acceptée tant que les victoires s'enchainaient, mais après l'échec de la campagne de Russie et avec la crise économique des années 1810, le soutien de la population belge s'est effrité", explique Hervé Hasquin. Sauf à Liège, qui était et reste encore une région francophile. Jusqu'en 1794, la principauté de Liège était indépendante des Pays-Bas autrichiens et faisait partie du Saint-Empire germanique.

"Si Napoléon avait gagné à Waterloo, nous serions peut-être restés français 25 ans de plus et le flamand aurait probablement disparu de la Belgique."
Hervé Hasquin
Historien

La politique linguistique de l'Empereur passait mal en pays flamand, rappelle Hasquin. "Avec la Révolution française prévalait le respect de la diversité linguistique. Napoléon choisit de mener une politique de francisation à outrance. Il n'avait rien contre les Flamands, il appliquait la même politique aux langues régionales en France. Si Napoléon avait gagné à Waterloo, nous serions peut-être restés Français 25 ans de plus et le flamand aurait probablement disparu de la Belgique comme il a disparu du nord de la France."

Expansion économique de la Wallonie

Par contre, l'ère napoléonienne était synonyme en Belgique d'une forte expansion économique. "La Wallonie était, avec l'Angleterre, la région d'Europe où la révolution industrielle était la plus avancée", souligne Hasquin. "Le blocus continental a offert des débouchés colossaux à nos industries. Le moteur économique de l'empire français, c'était la Wallonie. En 1805, le département de Jemappes (l'actuelle province de Hainaut, NDLR) possédait autant de machines à vapeur que la France. Les départements de Jemappes et de l'Ourthe (l'actuelle province de Liège, NDLR) produisaient autant de charbon que la France. Napoléon a aussi procédé à l'agrandissement du port d'Anvers, pour des raisons économiques et stratégiques."

"Le blocus continental a offert des débouchés colossaux à l'industrie wallonne."
Hervé Hasquin
Historien

Enfin, un héritage de Napoléon que les Belges ont conservé et que les Français ont abandonné, c'est le financement des cultes. Celui-ci a été instauré par décret en 1808-1810. Les Hollandais l'ont conservé et la Constitution belge l'a repris. En France, la loi de 1905 a remplacé les décrets napoléoniens, sauf en Alsace-Lorraine où le système a été conservé.

Le business des reconstitutions

De la période napoléonienne, la Belgique a conservé la tradition des reconstitutions de batailles. Michel Lefebvre est le président des Amis de Ligny, une association active dans l'évocation historique et l'étude de l'ère napoléonienne. C'est à Ligny que Napoléon a remporté sa dernière bataille, le 16 juin 1815, deux jours avant la bataille de Waterloo.

"Les reconstitueurs restituent aussi fidèlement que possible les combats de l'époque."
Michel Lefèbvre
Président des Amis de Ligny

"Même si les sociétés hébergent de vrais passionnés, il ne faut pas être historien pour y entrer. Les reconstitueurs restituent aussi fidèlement que possible les combats de l'époque", explique Michel Lefebvre. Les principales séquences des reconstitutions sont les tirs d'artillerie, les charges de cavalerie et les corps-à-corps.

Les reconstitueurs ne doivent pas être confondus avec les marcheurs de l'entre Sambre-et-Meuse, qui s'inscrivent dans une tradition religieuse qui remonte au Moyen Âge. Les gens se costumaient pour accompagner une relique. Un temps interdites, ces marches ont connu une seconde jeunesse au XIXe siècle, et parmi les participants se trouvaient des vétérans de Napoléon, qui ressortaient leurs uniformes pour l'occasion. Plus tard s'y sont ajoutés des uniformes du Second Empire et des zouaves pontificaux.

La reconstitution est un business à part entière. "Certains fabricants d'armes réalisent des reproductions à l'identique, notamment en Pologne où les prix sont encore raisonnables. Mais si vous voulez prendre le rôle de colonel des hussards à cheval, c'est très onéreux", prévient Michel Lefebvre. Beaucoup choisissent dès lors de louer leurs uniformes.

"Les napoléonistes veulent généralement rejoindre des régiments français prestigieux. Mais c'est difficile d'y entrer. Une alternative, c'est de rejoindre un régiment prussien, même si ce n'est pas très valorisant. En Wallonie, les Prussiens n'ont jamais été considérés comme des héros. Et inviter des Prussiens de Prusse, c'est un autre budget."

Michel Lefebvre loue la camaraderie qui règne au sein des sociétés de reconstitueurs, ainsi que l'esprit de fête, mais sans excès. "L'alcool commence à être supprimé un peu partout. Être alcoolisé en manipulant des armes munies de baïonnettes, c'est tout de même dangereux." Le bivouac constitue le véritable lieu de convivialité où les reconstitueurs peuvent transmettre leur passion au public.

Face à l'Histoire

Une passion que certains ont du mal à saisir, voire désapprouvent au nom du politiquement correct. Pour Alain Martin, la question ne devrait pas se poser en ces termes: "On commémore Napoléon parce qu'il a tenu un rôle majeur dans l'Histoire. Être un passeur de mémoire n'a rien de politiquement correct ou incorrect. Laissons aux historiens le soin d'examiner les faces sombres du personnage." Même si, admet-il, l'historiographie de Napoléon s'est souvent inscrite dans ce qu'elle voulait prouver.

"Laissons aux historiens le soin d'examiner les faces sombres du personnage."
Alain Martin
Association belge napoléonienne

Ce n'est pas un hasard si la place de Napoléon dans l'histoire fait toujours autant débat. "Dans tous ses actes, il pensait à la postérité et a laissé une empreinte, poursuit Alain Martin. Il se référait à de grandes figures de l'antiquité comme César ou Alexandre. D'ailleurs, il n'avait pas peur de la mort, pourvu qu'elle soit glorieuse. En revanche, il avait peur d'une mort déshonorante, d'être lynché par la foule par exemple. C'est pourquoi il a toujours veillé à ce que les Parisiens soient nourris."

Pour Hervé Hasquin, la passion que suscite Napoléon découle sans doute simplement de ce que "l'Empereur des Français est parvenu à remplacer auprès de son peuple le besoin de bien-être par celui de gloire".

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