Notre patrimoine olfactif à portée de nez grâce au projet Odeuropa

Le Heritage Science Lab du University College de Londres prélève ici les composés chimiques responsables de l’odeur d’un livre ancien. ©HMaghoub

Qui n’a jamais rêvé de sentir les parfums des temps passés? Quelles étaient les odeurs que sentaient les Européens au XVIIe ou au XIXe? Une équipe composée d’une quarantaine de scientifiques européens vient de lancer le projet "Odeuropa" afin de recréer le patrimoine olfactif de l’Europe.

Rassemblant des historiens, des conservateurs, des chimistes, des spécialistes en IA ou encore des archéologues, le projet «Odeuropa» vise à créer une encyclopédie complète des odeurs de l’histoire européenne. S’étendant sur trois ans, financé par le programme EU Horizon 2020 à hauteur de 2,8 millions d’euros, le projet a pour objectif de faire entrer l’odeur dans le patrimoine culturel européen. Nous avons tendance à l’oublier, mais les senteurs, les effluves et les parfums, qu’ils soient désagréables ou enivrants, font bien partie de notre culture. Pour pouvoir nous repérer dans les dédales de cette dernière, il faut aussi savoir user de notre nez…

«Le Covid-19 a illustré les effets désorientants et démoralisants de la perte d’odorat sur la vie des gens. Il a également montré que nous pouvons finir par manquer les odeurs que nous rencontrons au jour le jour.»
Inger Leemans
Historienne d’art, cheffe du projet

«L’odorat est au cœur de notre vie quotidienne et de notre bien-être», nous explique Inger Leemans, historienne d’art, cheffe du projet. «Le Covid-19 a illustré les effets désorientants et démoralisants de la perte d’odorat sur la vie des gens. Il a également montré que nous pouvons finir par manquer les odeurs que nous rencontrons au jour le jour. Nos réactions spontanées et affectives à certains parfums et odeurs sont directes et puissantes. De plus, nos sens sont des instruments importants pour la formation de l’identité, la communication interculturelle et la formation de la communauté. Pour les historiens, ce sont des qualités intéressantes: notre sens de l’odorat peut servir de moyen essentiel pour connecter les gens à leur passé et à d’autres cultures. Grâce aux sens, les gens peuvent également se rapporter aux sensibilités d’autres groupes. Ils sont des portes d’entrée communes au passé des personnes de cultures, de sexes, de races ou de religions différentes.»

«Le parfum des objets et des lieux nous raconte leur histoire», ajoute la scientifique Cecilia Bembibre, spécialiste de la préservation de l’héritage olfactif. «Par exemple, si un vieux livre sent d’une certaine manière, nous savons que le papier dont il est fait peut se dégrader rapidement, ou s’il sent la nourriture, il peut avoir été conservé dans une cuisine. De même, une salle de bal dans une maison historique, même si vide aujourd’hui, peut encore dégager une légère odeur de fumée provenant de tous les feux qui y ont été brûlés au cours des siècles pour garder les gens au chaud. Ce sont comme des indices de détective. La science du patrimoine que nous voulons développer avec ‘Odeuropa’ doit nous aider à comprendre et à interpréter ces indices afin que nous puissions préserver les odeurs, ainsi que les histoires importantes qu’elles véhiculent.»

«Le parfum des objets et des lieux nous raconte leur histoire.»
Cecilia Bembibre
Spécialiste de la préservation de l’héritage olfactif

Un sens sous-estimé

Si nous avons tous en tête le fameux roman de Patrick Suskind «Le parfum» ou l’expérience sublime de la madeleine de Proust, il faut bien reconnaître qu’à côté de l’ouïe et de la vue, l’odorat semble bien être un sens mineur, largement sous-estimé dans notre culture. Nous avons le son et l’image des siècles précédents, mais pas l’odeur. Que sentait le Paris de Baudelaire? Que respirait le peintre William Turner à Londres? La révolution industrielle a-t-elle introduit de nouvelles odeurs? Certaines senteurs, très présentes auparavant, ont-elles disparu aujourd’hui dans nos rues? «L’olfaction est intimement liée aux émotions et donc il s’agit d’un sens très intime», nous explique Caro Verbeek, historienne d’art et curatrice, spécialiste des odeurs. «Il y a beaucoup plus de récepteurs pour l’odorat que pour la vue ou l’ouïe. D’autre part, les sens ne sont pas destinés à opérer de manière isolée, mais se renforcent mutuellement: ce que nous voyons influence ce que nous entendons, et ce que nous sentons influence ce que nous voyons, par exemple.»

«Les cinq sens», lithographie de Louis-Léopold Boilly (1761-1845). ©Wellcome Collection

Inger Leemans précise: «Nos sensibilités aux odeurs changent constamment et peuvent présenter de grandes variations selon l’âge, le sexe, la culture et le temps. Je définirais l’odeur comme une expérience sensorielle, combinée avec des réponses émotionnelles et des connaissances: sentir est une manière d’apprendre.» Une manière d’apprendre, qui demande précisément à être cultivée…

Mais comment conserver une odeur par principe si fragile et si volatile? «Cela va vous surprendre, mais certains parfums peuvent durer plus longtemps que certains tableaux», nous apprend Caro Verbeek. «Surtout lorsque les substances odorantes sont conservées dans un espace sombre, frais et sec, tout comme des toiles. J’ai senti des flacons de parfum et des médicaments anciens et j’ai toujours pu détecter le cumin, le romarin et la myrrhe qui ne se détériorent pas vraiment avec le temps. Bien sûr, de nombreux parfums sont très volatils. Ainsi, au lieu de simplement préserver un parfum, il peut être nécessaire de le reconstruire ou de le recréer.» Et c’est précisément l’un des enjeux de ce projet: «La longue période couverte par le projet (du XVIIe siècle aux années 1920, NDLR) signifie que certaines sources d’odeurs ont disparu, tandis que d’autres sont encore disponibles pour nous», détaille Cecilia Bimbere. «Reproduire des odeurs qui existent et qui sont valorisées aujourd’hui, comme celle des livres anciens et des bibliothèques historiques, des plats patrimoniaux, le parfum d’un lieu particulier, etc., implique une approche différente de celle de recréer des odeurs d’un passé lointain, où les sources ont disparu ou vieilli au point que l’odeur est différente. Dans le premier cas, nous utilisons une approche de science du patrimoine, qui combine chimie analytique et techniques sensorielles pour capturer, comprendre et documenter l’odeur, qui peut ensuite être préservée et reproduite

«L’olfaction est intimement liée aux émotions et donc il s’agit d’un sens très intime.»
Caro Verbeek
Historienne d’art et curatrice, spécialiste des odeurs

L’odorat sous forme numérique

C’est pourquoi l’intelligence artificielle a aussi un rôle précis à jouer dans ce projet: «Pour rechercher des odeurs dans les textes et les images, nous utiliserons des méthodes d’intelligence artificielle, en particulier le ‘machine learning’, décrit Marieke Van Erp, spécialiste en technologie sémantique et en intelligence artificielle. «Grâce au ‘machine learning’, nous ‘apprenons’ à l’ordinateur à reconnaître les références aux odeurs. Pour ce faire, nous demandons d’abord aux gens de ‘marquer’ des passages de textes qui font référence à une odeur, par exemple ‘sent le citron’ et ‘sent le cuir’. À partir de là, l’algorithme d’apprentissage automatique recherchera des passages similaires pouvant également faire référence à une odeur. Pour reconnaître les odeurs dans les images, le processus est en grande partie le même, sauf que nous fournissons à l’algorithme d’apprentissage automatique un ensemble d’images dans lequel nous avons indiqué quelles sections représentent un objet odorant et quel type d’objet (par exemple une fleur, ou un animal, et encore plus précisément, une rose ou un lys, un cheval ou un chien). Représenter l’odorat sous une forme numérique est très difficile et ce sera l’une des principales contributions du projet dans le domaine de la recherche sur le web sémantique. Nous combinerons les informations que nos systèmes d’IA ont extraites de textes et d’images sur les odeurs, avec des informations issues de bases de données de chimie et de parfums pour fournir une description multidimensionnelle d’une odeur liée à certaines époques et à certains lieux.»

Présentation du projet "Odeuropa"

C’est donc aussi la chimie qui sera convoquée, comme nous l’explique encore Cecilia Bembibre: «Nous prélèverons un échantillon des composés organiques volatils (COV), les composés chimiques responsables de l’odeur, que l’on retrouve dans l’air autour de l’objet historique. Cet échantillon est amené au laboratoire et nous utilisons des techniques de chimie analytique telles que la chromatographie en phase gazeuse pour séparer et identifier les composés chimiques afin d’obtenir des informations qualitatives et quantitatives sur la composition chimique de l’odeur. De plus, nous étudierons comment l’odeur est interprétée par les gens, en demandant à des panels d’analystes de noter l’odeur en termes de caractère, d’intensité et d’agrément. Pour cette analyse sensorielle, nous utilisons également des instruments, tels qu’un chromatographe-olfactomètre en phase gazeuse, qui permet aux analystes de sentir chaque composé chimique séparément.»

Tous ces parfums et toutes ces effluves ainsi récoltés, répertoriés et recréés, pourront enrichir l’expérience muséale mais aussi constituer des «expositions» à part entière. D’autres expériences de diffusion pourraient être également menées, notamment dans l’espace urbain, afin de sensibiliser le public à ce sens finalement si méconnu. Il se pourrait bien que grâce à ce projet de grande ampleur nous découvrions que notre histoire et notre passé, auxquels nous avons parfois tant de mal à nous reconnecter, se trouvent tout simplement sous notre nez.

Le parfum de la Bourse d’Amsterdam

Quel était le parfum de la Bourse d’Amsterdam au XVIIe siècle? «En collaboration avec Jorg Hempenius d’Iscent, nous avons développé le parfum de la Bourse d’Amsterdam au XVIIe siècle», explique Inger Leemans. «Je fais des recherches sur l’histoire culturelle de la négociation d’actions et je m’intéresse à la manière dont le commerce est influencé par l’espace et les parfums. Le ‘parfum historique’ que nous avons conçu est une combinaison de différentes senteurs: billets, bois et pierre du bâtiment de la bourse, air frais (la bourse était un marché ouvert), eau de rivière (la bourse a été construite de l’autre côté de la rivière Amstel donc les bateaux pouvaient flotter sous le bâtiment), l’odeur de corps de marchands, les épices exotiques comme le clou de girofle et la muscade car les marchands allaient et venaient entre la Bourse et les entrepôts du port où les épices étaient stockées. Avec ce parfum, nous avons donc tenté de recréer une impression historique de la Bourse.»

Lire également

Publicité
Publicité
Publicité

Messages sponsorisés

Messages sponsorisés