"On pensait qu’en Belgique on ne se soulève pas, eh bien si!"

L'occupation du Théâtre National. ©Tim Dirven

Attentifs à la démocratie, les artistes qui occupent le Théâtre National dénoncent, depuis le 19 mars, l’abandon du secteur culturel par le pouvoir fédéral et veulent faire des émules en Belgique.

Après les groupes de travail de la matinée, un joyeux brouhaha règne au Théâtre National à l’heure du déjeuner. Devant le théâtre, on veille à éviter les regroupements. À l’intérieur, on accueille et on renseigne tous ceux et celles qui passent la porte, et on rappelle les règles de sécurité… Alors que le mouvement baptisé "Occupation Odéon" s’est étendu à environ 70 lieux culturels en France, l’institution dirigée par Fabrice Murgia accueille et héberge depuis une semaine les artistes et techniciens du secteur des arts vivants qui ont choisi de l’occuper, rapidement rejoints par un collectif de sans-papiers (USPR) et soutenus amicalement par l’actrice Corinne Masiero, qui a défrayé chronique en se dévêtant aux César.

Une occupation pacifique lancée spontanément à l’initiative des comédiens Denis Laujol et Emilienne Tempels, avec le soutien immédiat de Fabrice Murgia et toute l’équipe du théâtre: «On en avait vraiment marre de l’immobilisme dans lequel on vit depuis un an», explique Denis Laujol. «Tout le monde pensait qu’en Belgique on ne se soulève pas, et bien si!»

Après un démarrage sur les chapeaux de roue à 200 personnes, vendredi 19 mars, à 16h, le mouvement s’est peu à peu structuré et respecte scrupuleusement le protocole sanitaire pour bien montrer que les lieux culturels ne sont pas des foyers de contamination et n’ont pas de raison de rester fermés.

"Nous revendiquons nos métiers, le rêve, comme étant essentiels. L’évocation de la crise sanitaire ressemble de plus en plus à un prétexte pour empêcher l’émergence de toute critique ou contestation."
Émilienne Tempels
Comédienne

La réouverture de ces vecteurs de liens sociaux n’est pas la seule revendication des artistes, qui ont choisi dès le départ d’ouvrir le débat sur «tout ce qui nous rend malheureux, à savoir l’absence d’échanges réels depuis le début de la pandémie», rappelle Denis Laujol. De son côté, Émilienne Tempels souligne les dangers qui guettent actuellement la démocratie: «Nous en avons assez, d'entendre la même chanson en boucle. Nous revendiquons nos métiers, le rêve, comme étant essentiels. L'évocation de la crise sanitaire ressemble de plus en plus à un prétexte pour empêcher l'émergence de toute critique ou contestation. Nous occupons le Théâtre National pour pouvoir nous rassembler physiquement, ce qui nous est interdit depuis un an; pour échanger ailleurs qu'à travers des logiciels avec leurs algorithmes, ailleurs qu'à travers ces technologies mortifères

Occupation du Théâtre National. ©Tim Dirven

Désobéissance civile

Une action «coup de poing» qui pourrait en arriver à la désobéissance civile par l’art mais ne doit pas, par ailleurs, décrédibiliser le travail des fédérations professionnelles travaillant dans l’ombre depuis des mois pour tenter de négocier la réouverture des théâtres, et qui est sur le point de parvenir à un accord sur le statut d’artiste.

"On en avait vraiment marre de l’immobilisme dans lequel on vit depuis un an. Tout le monde pensait qu’en Belgique on ne se soulève pas, et bien si!"
Denis Laujol
Comédien et initiateur de l'occupation

Denis Laujol insiste: «On respecte énormément leur travail. Ces deux choses sont complémentaires». Rejoints cette semaine par plusieurs de ces fédérations, les artistes présents au TN ne comptent pas en rester là: «On a envie d’aller dans d’autres théâtres en Flandre et en Wallonie, qui sont prêts à nous accueillir même s’ils ne peuvent pas le crier haut et fort.» Quant au durcissement des restrictions sanitaires mis en place pour les semaines à venir, il ne stoppera pas le mouvement mais permettra de limiter le nombre de personnes présentes sur place et de réfléchir plus concrètement aux actions à mener à court terme, comme aux revendications à plus long terme.

«Nous allons regrouper nos forces pour élaborer une stratégie en vue des dates du 19 avril et du 1er mai», déclare le comédien et metteur en scène, qui affirme que des politiciens devraient bientôt venir sur place pour les rencontrer.

Occupation du Théâtre National. ©Tim Dirven

La démocratie à l’œuvre

Concrètement, ce grand mouvement d’occupation est aussi l’occasion d’un bel exercice démocratique en temps réel, par la force des choses: tous les soirs, à 18 heures, a lieu une assemblée générale, rebaptisée «états généreux» dans un esprit de convivialité et d’inclusion, avec une grande attention portée à la parité entre hommes et femmes, notamment dans les temps de parole: «L’idée est que le Théâtre National redevienne une agora citoyenne où tout le monde est bienvenu», déclare la comédienne Marie-Aurore D’Awans.

Denis Laujol renchérit: «Je viens d’une génération qui regardait avec beaucoup d’ironie des mouvements comme Nuit debout ou les Indignés, et je me retrouve entouré de gens plus jeunes que moi qui ont totalement assimilé ces fonctionnements. Voir l’intelligence collective à l’œuvre, c’est magnifique! Quand ça marche, c’est drôlement bon! On parvient à régler toutes sortes de questions épineuses par petits groupes, jusqu’à ce qu’une pensée commune se dégage assez naturellement. C’est vraiment réjouissant, même si ça ne marche pas à tous les coups.»

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