Orwell et l'écologie | Série 4/4

En 1946, George Orwell se retire à Barnhill, une ferme isolée au nord de l’Écosse, dans les Nouvelles-Hébrides. Il y restera jusqu’à la fin de sa vie. ©Â© FLPA/Konrad Borkowski

Tout au long de son œuvre, Orwell fut un critique de l’industrialisation, du progrès et de la mécanisation. Bien qu’il ait principalement analysé l’impact de ce système sur l’homme, il a aussi anticipé ses effets dévastateurs sur la Nature.

En 1946, sur l’île de Jura, située au nord de l’Écosse, dans les Nouvelles-Hébrides, George Orwell se retire dans une ferme isolée: Barnhill. Mais ce retrait ne doit pas être interprété comme une fuite: dans ce paysage sauvage où l’empreinte de l’homme semble absente, Orwell s’attelle à l’écriture de son chef-d’œuvre, "1984". Cette mise au vert est bénéfique pour rédiger (son fils raconte qu’il s’enferme des heures dans son bureau), mais aussi pour se rapprocher d’une vie plus concrète. Il partage ainsi son temps entre l’écriture et le jardinage. En parallèle, il tient un journal de bord: "Domestic Diaries". Il y relate le quotidien de cette existence paysanne et autonome.

Quelles étaient au fond les valeurs défendues par Orwell? Bernard Crick, l’un des biographes de l'auteur anglais lève le voile sur sa personnalité: "l’amour de la nature, le dégoût pour la production de masse, fabriquer, réparer et faire fonctionner les choses soi-même, l’éloge du franc-parler, les bonnes choses du passé, la décence, la fraternité, l’individualité, l’égalitarisme".  Derrière ce retrait du confort moderne, on trouve sa lutte contre l’industrialisation.

Critique de l’industrialisation

Au cœur des deux grands totalitarismes du XXe siècle, on observe, selon Orwell, la course à l’industrialisation. On connait bien sûr l’alliance entre Hitler et les grands industriels allemands. Le fascisme allemand s’est en effet développé au sein d’une société de masse, urbaine et industrielle qui, frappée de plein fouet par la crise économique n’a eu de cesse de chercher à reprendre le contrôle en mettant en place un système de répression, n’hésitant pas à saper les fondements démocratiques de ses institutions politiques. De son côté, la dictature bolchevique a été façonnée par une élite bureaucratique soucieuse d’imposer l’urbanisation et l’industrialisation à un pays reposant presque entièrement sur l’agriculture et la paysannerie.

"Le conditionnement des masses est une science née au cours des vingt dernières années, et nous ne savons pas encore jusqu’où iront ses progrès."
George Orwell en 1938

Hostile au mythe du progrès et au machinisme, Orwell a perçu comment l’alliance du capitalisme et des logiques techniciennes nous menait droit dans le mur. "1984" semble ainsi être la description d’un monde qui apparait comme la conséquence directe d’un capitalisme effréné et d’une démesure industrielle. Big Market et Big Brother sont frères. Selon lui, le développement sans précédent des sociétés industrielles aboutit à une toute-puissance technoscientifique et à la destruction de la liberté. "L’Inquisition a échoué", notait-il en 1938, "mais l’Inquisition n’avait pas à sa disposition les moyens qui sont ceux de l’État moderne. La TSF, la censure et la presse, l’éducation standardisée et la police secrète ont tout changé. Le conditionnement des masses est une science née au cours des vingt dernières années, et nous ne savons pas encore jusqu’où iront ses progrès." 

Orwell, le Hippie

Si Orwell était tant fasciné par l’homme des classes populaires et sa "décence ordinaire", c’est parce qu’il voyait en lui un rempart contre cette modernité devenue complètement folle. Grâce à son "sens viscéral de l’égalité et de la simplicité", l’homme "ordinaire" remet du sens dans ce monde. Son mode de vie, à la fois simple, dur et solidaire, semblait, aux yeux d’Orwell, beaucoup plus louable que la "vie molle et compliquée" d’une bonne part de ses contemporains. Plus encore, il considérait la simplicité et l’autonomie matérielle comme les conditions mêmes de l’autonomie politique. Il appréciait cette éthique concrète de l’ouvrier ou du paysan qui consiste simplement à bien faire et à ne pas trop parler. 

Orwell a parfaitement vu que le mode industriel était en passe de détricoter le monde ordinaire et qu’il s’impose partout, jusque dans l’esprit.

A-t-il voulu retrouver ce mode de vie à la fin de son existence? Dans "L’autre vie d’Orwell", Jean-Pierre Martin interprète son retrait à Barnhill comme "un non au monde tel qu’il va" et "un oui à la nature". Il compare le romancier anglais aux "babas des années soixante-dix installés dans les Cévennes". Orwell, précurseur des hippies? Aurait-il été un défenseur de la décroissance et un écologiste avant l’heure? Contrairement à d’autres auteurs qui très vite envisagent les conséquences catastrophiques des logiques technocapitalistes sur la Nature, Orwell semble surtout être attentif à leurs effets dévastateurs sur l’homme. Ce qui l’inquiète, c’est la déshumanisation. Il a parfaitement vu que le mode industriel était en passe de détricoter le monde ordinaire et qu’il s’impose partout, jusque dans l’esprit. La vie ordinaire représente donc un outil pour penser librement. Orwell a rêvé d’un homme vivant au sein d’un monde à sa mesure. Dans sa ferme, lorsqu’il jetait un œil par la fenêtre et apercevait la lande déserte, sans doute était-il déjà en train de comprendre que la Terre, sous l’effet des logiques techniciennes et industrielles, allait devenir de moins en moins habitable.

George Orwell, notre contemporain

Il s’apprête à faire son entrée dans la Pléiade et son roman dystopique "1984" est devenu un mythe. "Big Brother" et "novlangue" font désormais partie du vocabulaire courant. À la croisée de toutes les grandes problématiques actuelles, George Orwell est, plus que tout autre auteur du vingtième siècle, notre contemporain. Mais pourquoi le monde d'aujourd'hui est-il donc orwellien?

1/4: Orwell et le "1984"

2/4: Orwell et le totalitarisme

3/4: Orwell et le socialisme

4/4: Orwell et l'écologie

George Orwell ©© World History Archive

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