Orwell et le totalitarisme | Série 2/4

Propagande totalitaire du régime soviétique ©Belga

La pensée politique d’Orwell ne se trouve pas seulement dans la dystopie "1984" ou la satire du régime soviétique "La Ferme des animaux", mais aussi dans ses articles et ses essais. Sa conception du totalitarisme est plus que jamais d’actualité.

En 1946, dans un texte intitulé "Pourquoi j’écris", Orwell fait le bilan : "Tout ce que j’ai écrit d’important depuis 1936, chaque mot, chaque ligne, a été écrit, directement ou indirectement, contre le totalitarisme et pour le socialisme démocratique tel que je le conçois." Orwell n’est pas un théoricien. S’il y a indéniablement une visée politique dans son oeuvre, son ambition est surtout de "faire de l’écriture politique un art à part entière".

On ne trouvera pas chez lui une définition du totalitarisme ou une description en bonne et due forme des régimes totalitaires mais, en revanche, il va décrire, avec une précision chirurgicale, l’ensemble des mécanismes intellectuels et psychologiques de destruction de l’expérience et de contrôle de la pensée. Or, ces mécanismes peuvent être qualifiés de "totalitaires" au sens où ils ont pour objectif une domination totale de l’esprit de chacun, notamment via la dénaturation du langage: "La relation entre les habitudes de pensée totalitaire et la corruption de la langue est un sujet important, qui n’a pas été examiné comme il le devrait."

"Tout ce que j’ai écrit d’important depuis 1936, chaque mot, chaque ligne, a été écrit, directement ou indirectement, contre le totalitarisme et pour le socialisme démocratique tel que je le conçois."
George Orwell
Dans "Pourquoi j'écris" (1946)

Pour Orwell, le totalitarisme est donc moins un Etat en particulier qu’un dispositif: "Le plus effrayant dans le totalitarisme n’est pas qu’il commette des atrocités mais qu’il détruise la notion même de vérité objective: il prétend contrôler le passé aussi bien que l’avenir." Dans un autre texte, il compare ainsi l’Église du Moyen Âge et le totalitarisme moderne: "Dans l’Europe médiévale, l’Église vous dictait ce que vous deviez croire, mais elle vous laissait au moins conserver une même croyance du berceau à la tombe. Ce qui caractérise l’État totalitaire, c’est qu’il régente la pensée, mais ne la fixe pas. Il établit des dogmes intangibles, puis les modifie d’un jour à l’autre. Il a besoin de dogmes parce qu’il a besoin de la soumission absolue de ses sujets, mais il ne peut éviter les changements, dictés par les impératifs de la politique de la force. Il se proclame infaillible et, en même temps, s’emploie à détruire l’idée même de vérité objective." Bien sûr, les régimes totalitaires ont pris des libertés avec leur idéologie (on peut penser à tous les arrangements du régime soviétique avec la réalité), mais ces dernières constituaient tout de même leur socle.

La fin de toute politique

Dans "1984", le pouvoir ne s’embarrasse plus d’idéologie, à tel point qu’il est permis de se demander si le concept d’idéologie — ainsi que celui de politique — est encore adéquat pour décrire le fonctionnement d’un régime qui fait à ce point abstraction de la vérité en faisant barrage à la pensée. Voilà toute l’actualité d’Orwell: il met en scène un totalitarisme absolu et effrayant qui, parce qu’il n’est plus porté par une idéologie particulière, marque en quelque sorte la fin de toute politique. C’est pourquoi, lorsqu’il emploie le mot "totalitaire", il a surtout en tête des types de pratiques et d’institutions, mais aussi des idées défendues par certains intellectuels. Pour lui, le phénomène totalitaire ne se limite pas aux États dits totalitaires (il peut donc survivre à leur disparition) et s’immisce au sein même des démocraties les plus libérales.

"Le plus effrayant dans le totalitarisme n’est pas qu’il commette des atrocités mais qu’il détruise la notion même de vérité objective."
George Orwell

Pourtant Orwell ne tomba jamais dans la facilité (très répandue aujourd’hui) consistant à assimiler démocratie et totalitarisme. Comme il l’écrivait, "sur le papier, il est très simple de démontrer que la démocratie 'n’est que' (ou 'n’est pas meilleure que') le totalitarisme. Cependant, l’argument sous-entendu d’un bout à l’autre est qu’une différence de degré n’est pas une différence."

"1984" et la fable de la "Ferme des animaux" représentent une charge violente contre les élites intellectuelles. Si les deux romans font bien entendu écho aux deux grands régimes totalitaires du XXe siècle, ils décrivent surtout un phénomène bien plus profond et qui nous concerne toujours: une élite intellectuelle pervertie qui, sous couvert d’une volonté de transgression, ne cherche qu’à accroître son pouvoir en se coupant de l’homme ordinaire.

George Orwell, notre contemporain

Il s’apprête à faire son entrée dans la Pléiade et son roman dystopique "1984" est devenu un mythe. "Big Brother" et "novlangue" font désormais partie du vocabulaire courant. À la croisée de toutes les grandes problématiques actuelles, George Orwell est, plus que tout autre auteur du vingtième siècle, notre contemporain. Mais pourquoi le monde d'aujourd'hui est-il donc orwellien?

1/4: Orwell et le "1984"

2/4: Orwell et le totalitarisme

3/4: Orwell et le socialisme

4/4: Orwell et l'écologie

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