Plantu et sa valise en cartoon

Jean Plantureux, alias Plantu. ©Sébastien Dolidon

Plantu prendra sa retraite fin mars. Regards croisés et illustrations choisies autour d'un journalisme pas comme les autres: celui de dessinateur éditorialiste.

Fin mars, Plantu quittera le Monde. À 70 ans, il referme sa valise en cartoon. Au même moment, à Libération, Willem rangera aussi ses crayons. "Ces départs marquent un tournant dans le métier, prédit Nicolas Vadot. C’est le début de la fin des dessinateurs éditorialistes attitrés historiques, une espèce en voie de disparition. En Belgique, heureusement, le dessin politique conserve une vraie valeur ajoutée et est défendu bec et ongles par mes deux rédacteurs en chef (L'Echo et le Vif)!" Pierre Kroll s’inquiète: "C’est un tournant, j’espère que son départ du Monde ne va pas nous entraîner tous dans le fossé." 

Nos dessinateurs de presse sont anxieux. Plantu l’était déjà début des années 90: "Quand j’ai rencontré Yasser Arafat en 91 et que je suis rentré à Paris, on m’a traité d’affreux terroriste… Et quand je suis rentré de Jérusalem après avoir vu Shimon Peres, on m’a traité d’affreux sioniste…" Son dessin réunissant ces 2 signatures ressemble à un traité de paix!

Le dessin signé par Yasser Araft et Shimon Peres, comme une possibilité de paix. ©Plantu

Pour des milliers de dessins publiés sur plusieurs décennies, il a évidemment connu plusieurs polémiques."J’ai eu quelques procès: il se trouve qu’à chaque fois, après deux ans de bataille, j’ai été relaxé. Mais ce sont des expériences que je ne souhaite à personne! Et vous imaginez ce que je vivrais, aujourd’hui, avec en plus les réseaux sociaux...?"

Effectivement, les temps ont bien changé. Deux faits récents ont marqué les esprits. Au printemps 2019, le New York Times publie le dessin d’Antonio Moreira Antunes représentant un Trump aveugle portant une kippa sur la tête et tenant en laisse un chien d’aveugle à tête de Benyamin Netanyahou, affublé d’un collier et d’une étoile de David.

Le dessin d’Antonio Moreira Antunes, que le New York Times a désavoué après l'avoir publié. ©Plantu

Suite au tollé sur les réseaux sociaux, la rédaction présente ses excuses, exprime ses regrets et déclare le dessin "clairement antisémite et indéfendable", arrêtant aussitôt sa collaboration avec tous ses dessinateurs de presse! Janvier 2021, au Monde, Xavier Gorce subit le même sort.

Le dessin à l'origine du départ de Xavier Gorce du Monde.

"L'humour est une désobéissance"

Son dessin, en lien avec l’affaire Olivier Duhamel, publié dans la newsletter du journal, montre une femelle pingouin se demandant: "Si j’ai été abusée par le demi-frère adoptif de la compagne de mon père transgenre devenu ma mère, est-ce un inceste?" Suite aux multiples réactions sur Twitter et Facebook, la rédaction n’assume plus, et présente ses excuses aux lecteurs pour ce dessin qui "n’aurait pas dû être publié" et qui "peut être lu comme une relativisation de la gravité des faits d’inceste, en des termes déplacés vis-à-vis des victimes et des personnes transgenres." 

"On doit militer pour le décalage (dans l’humour). Le sérieux est en train de nous envahir, c’est le cholestérol de l’imaginaire"
Plantu

Xavier Gorce claquera la porte sur-le-champ:  "la liberté ne se négocie pas". Plantu l’a immédiatement soutenu: "J’adore son style. On doit militer pour le décalage (dans l’humour). Le sérieux est en train de nous envahir, c’est le cholestérol de l’imaginaire", ajoute-t-il, reprenant une phrase que lui avait dite l’humoriste décédé l’an dernier, Guy Bedos.

Patrick Chapatte qui a dessiné au New York Times pendant plus de 20 ans, est cinglant: "Nous sommes dans un monde où les foules moralistes se rassemblent sur les médias sociaux et se soulèvent comme une tempête frappant les salles de rédaction." Natacha Polony, dans son édito du 21 janvier dernier (hebdo Marianne) dénoncera l’attitude du "quotidien de référence" (= le Monde) adoptant les nouvelles postures morales des défenseurs autoproclamés du "progrès". En l’occurrence, le progrès consisterait à interdire tout humour portant de près ou de loin sur une situation ayant pu entraîner une souffrance.

"Certains humoristes passent plus de temps à se justifier de leurs vannes sur les réseaux qu’à en concevoir de nouvelles."
Mathieu Noël
Humoriste français

Nous sommes désormais loin de la définition du rire établie par le philosophe Henri Bergson: "le rire s’adresse à l'intelligence et consiste en une anesthésie du cœur." Aujourd’hui, ce serait plutôt l’inverse, selon Mathieu Noël (humoriste français et animateur sur Europe1): "Le rire s'adresse au cœur et consiste en une anesthésie du cerveau! Du coup, poursuit-il dans cette interview au magazine QG, certains humoristes passent plus de temps à se justifier de leurs vannes sur les réseaux qu’à en concevoir de nouvelles."

"L’humour est toujours une désobéissance, alors la phrase du cœur et du cerveau, ironise Kroll, servez-la moi dans un sens et je vous dirai que je préfère l’autre sens et inversement, par humour…  Les deux, en fait, sont justes!Vadot réagit, lui, face aux… réactions: "Les gens oublient qu’on a le droit de choquer et d’être choqué(e), ils confondent la loi avec la morale. La loi vaut pour tous, la morale ne regarde que soi. Le dessin politique qui ne dérange jamais ne sert à rien. Le dessin est un espace de liberté et moi, cette liberté, je la prends."

"Le problème, finalement, n’est pas tant la liberté d’expression que le refus d’une posture religieuse qui impose à autrui les limites du Bien et du Mal."
Natacha Polony
Rédactrice en chef de l'hebdomadaire Marianne

Et Natacha Polony de bien cerner le problème: "Le problème, finalement, n’est pas tant la liberté d’expression que le refus d’une posture religieuse qui impose à autrui les limites du Bien et du Mal."

"La crise de la presse écrite", par Vadot.

Réseaux sociaux, diktats moraux

"Le jour où nous aurons enfin arrêté l’anonymat sur les réseaux sociaux, nous aurons sans doute fait un grand pas vers un rétablissement du débat démocratique."
Plantu

Plantu a évidemment aussi traité en dessin du pouvoir des réseaux sociaux.« C’est vrai que l’intolérance est en train de s’installer et quelques paumés sur les réseaux sociaux, heureusement minoritaires, croient faire la pluie et le beau temps, s'étant arrogé le droit d’être de nouveaux procureurs. Le jour où nous aurons enfin arrêté l’anonymat sur les réseaux sociaux, nous aurons sans doute fait un grand pas vers un rétablissement du débat démocratique. Imaginez ce qui serait arrivé aux juifs si en 1942 l’anonymat des réseaux sociaux avait existé? On ne parlerait pas de 6 millions, mais de bien davantage! C’est la raison pour laquelle j’ai réalisé ce dessin de Richelieu qui, pour moi, est l’inventeur des réseaux sociaux: "Donnez-moi 10 lignes écrites de la main du plus honnête homme et j’y trouverai de quoi le faire pendre!"

"Richelieu sur les réseaux sociaux", signé Plantu.

Est-il encore possible de dessiner en toute sérénité et de résister à la pression de la déferlante de tweets assassins? Si Vadot se contrefout des réseaux sociaux, refusant d’entrer dans tout débat, Kroll avoue qu’il lui arrive de ne pas mettre un dessin sur les réseaux sociaux: "Parce qu’il y sera décontextualisé, parce que je sais qu’il est d’un humour qu’appréciera 'mon' public et pas nécessairement 'tout' public. Il arrive aussi à mon rédacteur en chef (c’est plus grave!) de me refuser un dessin ou me demander de le modifier, en me disant que le "public" risque de ne pas bien comprendre. Or, il parle là des réactions sur les réseaux sociaux, pas de réactions des lecteurs auxquels je pense m’adresser, auxquels je voudrais m’adresser. Ce n’est pas à proprement parler une pression, mais ça traduit une peur des réseaux sociaux, une crainte qu’il ne soit pas le bon endroit pour y montrer quelque chose."

Désormais, le dessinateur de presse et son employeur ont tous 2 le même patron: les réseaux sociaux. Certains médias en arrivent du coup à avoir peur de tout ce qui pourrait déranger ailleurs même que chez eux! "Ce n’est pas à cause des réseaux que la RTBF a choisi de ne plus faire appel à moi pour dessiner en direct lors des débats, comme je le faisais depuis 30 ans, poursuit Kroll, mais c’est quand même plus confortable pour elle!" À ce sujet, Plantu disait à Kroll: "En Iran, on censure, mais c’est clair. C’est connu. Chez nous, on censure sans même s’en rendre compte…"

"On devra, un jour, indiquer sur la Une des journaux des avertissements comme sur les paquets de cigarettes."
Kroll

Passeport sanitaire d'humour

Le tableau est plus que sombre et l’étape suivante, Xavier Gorce l’a déjà imaginée dans ce dessin "Vous avez votre passeport sanitaire d’humour?", qui rejoint la réflexion de Mathieu Noël: "Comme les fours à micro-ondes, les traits d’esprit devront bientôt venir avec une notice!" Et Kroll de surenchérir: "On devra, un jour, indiquer sur la Une des journaux des avertissements comme sur les paquets de cigarettes: "Attention! Un dessin page 4 peut choquer les homosexuel.le.s. Attention! Un dessin page 17 peut choquer les gens d’origine subsaharienne et page 32 les malentendants … etc etc. C’est la suite logique de cette manie nouvelle des rédacteurs en chef de s’excuser auprès des lecteurs d’avoir publié ceci ou cela dès que ça choque quelqu’un!"

"Un dessin doit toujours être un poing dans la gueule!"
Siné

Peur de la censure, hantise du dérapage, le dessinateur de presse est sous pression constante, surtout s’il veut coller à cette définition donnée par Siné: "Un dessin doit toujours être un poing dans la gueule!"

C’est peu dire que la tâche sera rude pour les nouveaux cartoonists des deux quotidiens français. Libé vient d’engager la dessinatrice, Coco ( = Corinne Rey), rescapée des attentats de Charlie-Hebdo, pour succéder à Willem. Au Monde, Plantu a proposé pour le remplacer les artistes de Cartooning for peace, l’association qu’il a créée avec Kofi Annan, il y a 15 ans. Il est vraiment bon camarade, ce Jean Plantureux comme il se nomme dans la vie civile!

Adolescent, il avait reçu un prix de camaraderie décerné par les élèves eux-mêmes, il a toujours gardé ce sens du partage: "J’ai peut-être fait de la 'solidarité' sans le savoir avec mes confrères cartoonists, comme Monsieur Jourdain ne savait pas qu’il faisait de la prose ou des vers. En tout cas, je suis tellement fier de savoir que quand j’aurai fait mon dernier dessin au Monde, je serai remplacé par les artistes de Cartooning For Peace: les lectrices et les lecteurs y découvriront  des fenêtres ouvertes sur le monde entier. Ces dessinatrices et dessinateurs partageront leurs manières de sentir un événement depuis la Jordanie, la Russie ou le Vénézuela. Et leur regard graphique et éditorial donnera à la Une du Monde une saveur particulière et ce sera vraiment passionnant de voir le regard d’un Américain ou d’un Angolais sur nos pays, l’Europe, la crise sanitaire etc…" 

"Au Monde, on doit donner les dessins… 48 heures avant la publication! C’est comme ouvrir la bouteille de champagne deux jours avant de servir. Tu ne va pas en renverser partout, mais ce sera plat. Le dessin de presse va devenir de l’illustration, plus du tout un choix éditorial."
Vadot

"Cartooning for peace" signé Plantu.

Cet enthousiasme pour les futurs dessins en Une du Monde n’est pas vraiment partagé ni par Vadot: "Là, au Monde, on doit donner les dessins… 48 heures avant la publication! C’est comme ouvrir la bouteille de champagne deux jours avant de servir. Ok, tu ne va pas en renverser partout, mais ce sera plat. Le dessin de presse va devenir de l’illustration, plus du tout un choix éditorial. Que des dessins qui ne fâcheront personne. Et ça va finir comme au New York Times: au premier soubresaut, exit le dessin. » Ni par Kroll: "J’aime lire les dessins d’un dessinateur immergé dans une réalité sociale et politique, dans son pays, dans sa langue et souvent je porte peu d’intérêt à des dessins pensés pour être compris partout, jolis, choisis parmi cent."

Dessins décoratifs et distrayants

"Notre métier consiste à mettre de la distance par rapport au monde… et par rapport à nos propres opinions."
Vadot

Nos deux piliers du cartoon belge sont, on le voit, plus que pessimistes pour l’avenir du dessin de presse: "Des dessins décoratifs et vaguement distrayants existeront sans doute toujours, mais le métier d’éditorialiste-dessinant attaché à un média ou/et d’artiste prenant toujours un risque, comme peut-être très simplement d’être incompris, a bien des chances de disparaître", conclut Kroll. Vadot le rejoint partiellement: "Il n’y a pas vraiment de relève, pour diverses raisons: la presse écrite va mal, les jeunes sont soit anesthésiés intellectuellement par les réseaux sociaux, soit à l’inverse complètement radicaux et offensés en permanence. Or, notre métier consiste à mettre de la distance par rapport au monde… et par rapport à nos propres opinions." Il entrevoit malgré tout une lueur d’espoir: "L’avenir du dessin politique s’exprimera peut-être de plus en plus en mode 'pure player', hors de la presse, dans quelques années."

La censure vue par Kroll.

Puisque l’avenir du dessin de presse s’avère incertain, il est essentiel pour la liberté d’expression de manifester sa vitalité actuelle à travers le monde. Plantu en a pleinement conscience et dans 2 mois, à l’Abbaye de Stavelot, vous retrouverez plusieurs de ses cartoons dans l’expo de dessins politiques belges et internationaux (en compagnie de Kroll, Vadot, Cost, Geluck, Cécile Bertrand et Lectrr, entre autres…). Puis, il reviendra l’an prochain au Musée Hergé de Louvain-La-Neuve, où l’on saisira l’influence de l’univers de Tintin sur son travail. "J’adore la Belgique! Quand j’étais inscrit à l’Institut Saint-Luc de Bruxelles, à 20 ans, j’ai appris en trois mois ce que j’aurais dû apprendre en trois ans: j’exagère en réalité... Je ne pouvais pas payer les frais de l’école: j’y suis resté trois mois, alors que j’aurais dû y rester trois ans, et cela aurait été certainement davantage profitable pour ma formation de futur dessinateur!" En fait, l’avenir de Plantu sera belge ou ne sera pas!

"J’ai créé en Belgique une Fondation qui porte mon nom et qui se charge de mettre en lien les jeunes avec la culture (...) C’est la culture qui sauvera nos démocraties."
Plantu

Docteur honoris causa de l’université de Liège en 2013 et membre de l’académie royale de Belgique, il reviendra souvent chez nous: "J’ai créé en Belgique, il y a un peu plus d’un an une Fondation qui porte mon nom (*) et qui se charge de mettre en lien les jeunes avec la culture: nous arrivons à créer des rencontres avec des actrices, des acteurs, des peintres, des architectes, des professionnels de la cuisine et des sportifs. Nous faisons des ponts avec ces jeunes pour qu’ils se sentent plus proches de leurs passions. C’est la culture qui sauvera nos démocraties."

Bon camarade

Toujours ce goût du partage, de valoriser l’autre, comme en témoigne sa récente tournée des hôpitaux en France afin de rendre hommage au personnel soignant.

À se demander si on lui connaît un seul défaut… "Plantu est bon camarade, confirme Vadot, mais paradoxalement pour un dessinateur de presse, il déteste les conflits, impossible de se disputer avec lui. Il a aussi un côté gnan-gnan avec ses colombes de la paix, qui noient parfois le débat, mais ça part toujours chez lui d’un sentiment positif: c’est vraiment quelqu’un qui pense que l’homme est bon et que la société le pervertit. Il est le Rousseau du dessin de presse." Quant à Kroll, tout en pointant son "défaut d’être gentil", il tient à rendre hommage à Plantu: "On lui doit beaucoup parce qu’avoir, pendant des années, raconté le monde, dans le Monde, à l’aide de petits bonshommes gentiment ridicules, a contribué à donner au dessin de presse moderne ses lettres de noblesse et prolongé ce qu’il a toujours été."

(*) Fondation Plantu, pour tout contact: valentinomanuela@msn.com

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