Pour la peintre belge Cindy Wright, la mort est un conte de fées

©Cindy Wright

La plasticienne s’inscrit dans la haute tradition de la nature morte flamande tout en peignant notre vie.

Après "Dead Poetry" (poésie morte, ou poésie de la mort) en septembre 2018, Cindy Wright propose, à Blankenberge, "Another Fairytale" (un autre conte de fée), mais, à plus d’un titre, elle continue le même récit plastique, où le spectacle de la mort devient un jeu d’enfant – même si ce jeu d’enfant est pratiqué par une adulte.

L’artiste belge peint donc des animaux morts qui ne respirent plus mais semblent pourtant "respirer sous une fine couche de peinture". Un éminent historien d’art anglais a dit de l’une de ces dix pièces qu’elle était l’une des meilleures natures mortes existantes à ce jour. Pourquoi un tel éloge (justifié)? C’est que Cindy Wright, quand elle peint la mort selon un motif canonique de la haute tradition flamande, peint notre vie, sous toutes ses formes, une vie que la mort, sous toutes ses formes, vient immobiliser.

Rappelons que nature morte, dans les langues anglo-saxonnes, se dit "vie immobile": still life en anglais, stilleven, en néerlandais. C’est cette vie immobile que nous montre la plasticienne. Mais au contraire des créatures mortes de la tradition, tuées par l’action de la nature ou par une intervention humaine individuelle (la chasse), les bêtes montrées ici sont frappées d’un autre mal: victimes de la transformation industrielle du monde, de la poubellisation collective de notre planète, de phénomènes naturelles cataclysmiques causés par la masse (in)humaine et l’ignorance collective.

À cet égard, si nous faisons nôtre le jugement élogieux de notre historien anglais, la pièce la plus frappante de Cindy Wright, parmi cette nouvelle série, est sans doute celle où l’animal mort est quasi-invisible, un oisillon niché dans un berceau de plastique, un nid mortifère qui protège son cadavre autant qu’il l’enferme et l’étouffe, et qui gît au sol comme un simple sac plastique jeté là par un crétin d’humain.

Qui veut voir la menace?

Le texte du catalogue décrit ce tableau en ces termes: "une brume flottante de film plastique d’emballage sans intérêt… un superflu étourdissant. Le petit oiseau est mort. Le nuage est un agglomérat de cellophane superflu". Cela s’intitule "Il était une fois". C’est donc bien un conte de fées, mais un conte pour adulte, qui dépeint l’obscénité absolue de l’humanité incapable de comprendre sa place dans le monde. Le nuage de plastique au-dessus de l’oiseau mort ne flotte pas, il est inscrit, gravé, bloqué devant un fond bleu qui pourrait être le ciel et la mer, mais qui est un fond abstrait. Ce nuage est intriqué, froissé, plissé, c’est un labyrinthe translucide et oppressant. Immanquablement, on ne peut qu’y voir un cerveau en suspens, un esprit du monde, une entité qui exerce son pouvoir vide sans répondre de rien.

Cette vision de plastique est proprement terrifiante mais, comme toujours chez Cindy Wright, elle est d’une douceur étrange, non démonstrative, silencieuse. En effet, dans les langues anglo-saxonnes, still ne signifie pas seulement l’immobilité, mais aussi la tranquillité, le silence. C’est de ce mélange de mort, de silence et de paix que naît l’inquiétante étrangeté recherchée par Cindy Wright. "Nous vivons dans des sociétés protégées, à l’abri des désastres, mais c’est une illusion, car sous la surface des apparences, quantité de signes inquiétants" sont là pour qui veut les voir.

Ces signes, Cindy Wright les retranche, les abrite. Ainsi le lapin sous cloche de "Once upon a time" (2015), en position fœtale, semble regarder le spectateur. Il est comme Blanche-Neige dans son cercueil de verre. Dans "Carbon magic" (2019), une grande toile directement inspirée des vanités, une boule de cristal trône sur une pile de journaux annonçant le tragique incendie du Musée national du Brésil et la vague d’incendies de forêts qui ont ravagé la planète. "Nous sommes coupables de faire partie de la destruction. Comme dans un conte, tout ce qui semble beau peut devenir laid. Peindre la mort est un geste de tact, parce que j’aime la vie et tout ce qui en fait partie." La mort comprise.

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