Qu'est-ce qui pousse les animaux à migrer?

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Mammifères, oiseaux, poissons et même insectes: nombreuses sont les espèces à effectuer chaque année d’imposantes migrations, souvent au prix de leur vie. La science cherche à comprendre les mécanismes de cette ronde infernale et vitale.

Le ballet est immuable depuis des milliers d’années. Des troupeaux de millions de gnous et de zèbres tracent un cercle de poussière de plusieurs centaines de kilomètres à travers la savane. Dans les eaux chaudes des Caraïbes, les grands mâles cachalots sont immanquablement exacts au rendez-vous fixé par les femelles et les petits, pour une parade nuptiale d’une grande tendresse après 8.000 km de nage en solitaire. Partis du nord du Canada, les papillons monarques descendent en un automne les 4.500 kilomètres qui les séparent des forêts mexicaines de Michoacán. 4.500 kilomètres pour un être de quelques grammes à peine!

Ce ne sont que quelques exemples des grandes migrations animales qui se répètent inlassablement de génération en génération. Plusieurs centaines d’espèces terrestres, aériennes, ou marines, des mammifères, des insectes, des poissons ou des mollusques se livrent à ces grandes transhumances. Ils sont mus par la recherche de nourriture, des impératifs de reproduction, des contraintes climatiques ou plus fondamentalement, par la protection de l’espèce.

Force commune

Dans la savane du plateau du Serengeti, ils sont plusieurs centaines de milliers de gnous, de zèbres et de gazelles mêlés. Dans ces grandes plaines herbeuses, ils sont partout, tantôt en files compactes et étirées, tantôt en petits groupes épars répartis sur des kilomètres carrés. À cheval sur la frontière entre le Kenya et la Tanzanie, ces grandes plaines sont d’une richesse animale extraordinaire. Ces centaines de milliers d’individus, poussés par une force commune, marchent, avancent en permanence, suivant la pluie qui leur assure leur nourriture. La marche est rythmée par les combats et les parades des jeunes mâles qui roulent des mécaniques, gonflés de testostérone. Quelques semaines plus tard, les femelles mettront bas dans la plaine. Jusqu’à 500.000 naissances en quelques jours à peine. Et quelques semaines pour ces petits pour grandir et se développer. Et résister!

La sterne arctique peut parcourir près de 70.000 km par an durant ses migrations d’un pôle à l’autre.

De tels troupeaux de gnous et de zèbres drainent dans leur sillage quantité de prédateurs comme les lions, les hyènes et les vautours, à l’affût d’un jeune qui s’éloignerait un peu trop de son groupe, d’un adulte affaibli ou isolé. Et quand le groupe traverse la rivière Mara, ce sont des milliers de gnous qui mourront noyés ou dévorés par les crocodiles qui attendent ce passage annuel. Seul un jeune sur cinq ou six bouclera le premier cycle de cette ronde sans fin.

Dans le cas des gnous, la motivation de cette migration est claire, c’est la recherche de la nourriture qui les pousse vers l’avant. Et c’est l’apprentissage du groupe qui transmet, de génération en génération, le parcours et la manière de survivre à cette épreuve.

Effort énorme

Mais les motivations des animaux migrateurs ne sont pas toujours aussi "simples". Outre la nourriture, l’autre grande cause des migrations animales est le climat. La plupart des oiseaux migrateurs que l’on connaît dans nos contrées descendent vers le sud durant l’hiver pour rester dans des températures clémentes durant la période hivernale.

Rien de simple dans ces migrations pourtant, qui représentent un effort énorme pour des volatiles qui ne font parfois que quelques dizaines de grammes mais qui alignent plusieurs milliers de kilomètres de voyage. Ainsi, le traquet motteux, 25 grammes tout mouillé, a élu domicile en Alaska pour sa reproduction. Mais c’est en Afrique de l’Est qu’il passe l’hiver. Soit un périple qui le mène à travers toute l’Eurasie via le détroit de Bering, puis le désert d’Arabie pour atteindre le Kenya: 14.500 km à tire d’ailes. Et c’est encore peu de choses comparé à la sterne arctique qui peut parcourir près de 70.000 km par an durant ses migrations d’un pôle à l’autre. Dans le même ordre d’idées, la barge rousse, cousine de la bécasse, descend d’une traite de la pointe de l’Alaska jusqu’en Australie. Neuf jours de vol ininterrompus pour un oiseau qui n’a rien de marin!

Reproduction

Le crabe rouge de l’île de Christmas, dans le Pacifique, ne parcourt, lui, que 8 kilomètres, mais il lui faut un bon mois pour effectuer le trajet entre la forêt qui lui sert de refuge et la plage, souvent au péril de sa vie. Déshydratation, fourmis voraces, routes, falaises, noyades sont autant de dangers. Totalement adapté à la vie terrestre et à l’air libre, le crabe rouge doit cependant procréer en mer. Les mâles et femelles survivants se rencontrent sur la plage pour féconder les œufs qui seront ensuite disséminés dans l’eau de mer. Les millions de bébés crabes feront le chemin inverse bravant les mêmes périls.

Qu’est-ce qui pousse ces animaux à entreprendre de tels périples, souvent au péril de la vie d’une bonne partie du groupe, tant l’épreuve est rude? La science s’est beaucoup penchée sur ce sujet pour en déflorer progressivement le mystère. À force de suivis de plus en plus précis, on peut aujourd’hui comprendre les mécanismes de la migration, ses causes et son fonctionnement.

Première constatation, le principe même de la migration est largement inscrit dans les gènes des espèces concernées.

De génération en génération

Quand les saumons effectuent des voyages de plusieurs centaines de kilomètres, passant des océans à la rivière qui les a vus naître, cette réaction ne leur a jamais été apprise par leurs aînés. Même "pulsion" pour certaines tortues qui retournent pondre sur la plage de leur naissance ou pour les crabes rouges de Christmas.

Plus étrange encore, les papillons monarques effectuent une migration de 4.500 kilomètres qui les mène des forêts de Michoacán jusque dans le nord des Etats-Unis et au Canada. Mais cette migration du sud vers le nord s’effectue en plusieurs mois et sur quatre générations. La durée de vie de ces papillons est de deux mois en été et de sept mois en hiver. La première génération effectue le "grand saut" du nord vers le sud, de septembre à novembre avant d’hiverner. En mars, cette première génération se reproduit et initie le voyage de retour qui sera achevé par les deux générations suivantes. La quatrième génération boucle la boucle.

Les albatros retrouvent, d’année en année, leur nid et leur compagne… au nez.

Dans le même ordre de "bizarreries", l’anguille argentée quitte les mers froides du nord de l’Europe pour s’en aller procréer dans la mer des Sargasses au grand large de la Floride et des Caraïbes. Un voyage de plusieurs milliers de kilomètres qui s’effectue souvent sur plusieurs années et sans apprentissage.

Parcours immuable

Quelle que soit l’espèce, le parcours emprunté par les migrateurs est souvent immuable. À tel point que les prédateurs s’adaptent et se postent sur le parcours. Des études menées sur des migrations de coucous au départ de l’Angleterre ont par ailleurs relevé que les individus qui tentaient de prendre un raccourci pour rejoindre les lieux d’hivernage africains s’exposaient à davantage de risques. La route classique passe par l’est, survolant l’Italie avant de rejoindre la Tunisie. Le survol de l’Espagne est néanmoins plus court, mais visiblement plus dangereux. Les rares individus à le tenter n’arrivent pas à bon port en raison d’un parcours plus difficile et moins riche en nourriture.

À noter que les modifications climatiques peuvent avoir une influence sur ces migrations. Les cigognes, qui descendent généralement jusqu’en Afrique de l’Ouest en hiver, s’arrêtent aujourd’hui beaucoup plus fréquemment au Portugal, s’épargnant ainsi plusieurs centaines de kilomètres.

Ce sont en général la longueur des jours et de l’ensoleillement, de même que des modifications hormonales qui détermineront la date de départ pour la transhumance hivernale. Avec, en prélude, des modifications morphologiques parfois importantes. La plupart des grands migrateurs emmagasinent des réserves de graisse importantes qui leur permettront d’effectuer ce grand saut quasiment sans s’alimenter. Mais ces modifications peuvent aller plus loin encore. Ainsi, la barge rousse renforce les muscles de ses ailes au détriment de son système digestif durant la migration. Les papillons monarques ne développent leurs organes reproducteurs qu’une fois arrivés au Mexique. Avant, ce serait du poids inutile… Or, dans cet exploit sportif, tout est question de gestion de l’énergie pour tenir la distance.

Repères...

Reste à comprendre comment les animaux se repèrent pour parcourir ce trajet que, bien souvent, ils n’ont jamais effectué. La science tâtonne encore.

Pour les animaux à la longévité la plus longue et qui ont la possibilité d’effectuer plusieurs fois le cycle migratoire, la part de la mémoire est évidemment importante. C’est le cas notamment pour les gnous et les zèbres qui les accompagnent. L’intelligence collective du groupe intervient également dans ce cheminement. C’est également le cas de certains oiseaux qui utilisent des repères visuels comme balises sur leur parcours. Avec le danger que la pression urbanistique et la présence humaine ne viennent modifier le paysage et ces précieux repères.

Outre la mémoire de l’environnement, les migrateurs se guident aussi grâce à la position du soleil et des étoiles pour s’orienter et certains sont même capables de distinguer les plans de polarisation de la lumière, ce qui les aide même en cas de couverture nuageuse.

Mais la vue n’est pas le seul sens mis en exergue pour guider les migrateurs. Les oiseaux marins utilisent beaucoup leur odorat pour se repérer. Très sensibles olfactivement, les albatros, qui peuvent planer des heures durant dans l’immensité des mers du sud, se localisent par les odeurs portées par les vents. Ils seront ainsi capables de revenir sur l’île qui les a vus naître pour y retrouver leur nid et leur compagne. Une fidélité qui peut durer une trentaine d’années! Les saumons également utilisent leur odorat pour "sentir" la présence de sels minéraux dans l’eau qui leur permettra de reconnaître l’entrée de leur rivière de ponte.

Pour l’ouïe, ce sont les cétacés qui sont les plus forts, capables de s’appeler et de se reconnaître à des kilomètres grâce à leur chant ou les cliquetis.

... magnétiques

Mais le "sens" le plus important pour la plupart des espèces est le "GPS interne", en d’autres termes, la sensibilité au champ magnétique terrestre. Exemple le plus connu: les pigeons voyageurs dotés d’une véritable boussole dans le bec. Mais ils ne sont pas les seuls. Bon nombre de migrateurs aviaires ou marins y sont également sensibles.

Des expériences ont été menées sur certains oiseaux en modifiant le champ magnétique local sur leur parcours à l’aide de puissants aimants. Résultat, les rousserolles suivies ont dévié de leur trajectoire normale. Autre expérience menée sur des étourneaux: capturés dans le nord de l’Europe durant leur trajet vers les îles britanniques, ils ont été relâchés en Suisse. Les individus adultes ont bifurqué et remis le cap sur l’Angleterre, tandis que les plus jeunes ont poursuivi leur route à l’azimut… pour se retrouver en Espagne.

Mais la plupart des migrateurs combinent évidemment plusieurs de ces sens pour se repérer et s’orienter. C’est le cas notamment des papillons monarques. Les fragiles insectes ont livré depuis peu le secret de leur capacité d’orientation. On connaissait déjà leur faculté de s’orienter grâce à la position du soleil, mais ce n’est pas la seule. Le papillon dispose aussi d’un circuit neuronal capable de combiner la direction à suivre, la position du soleil et son horloge interne, dont la cadence varie en fonction de la position du soleil. Il dispose ainsi d’un véritable GPS horaire dont les scientifiques essayent d’ailleurs de s’inspirer.

Les migrations animales présentent encore de nombreuses zones d’ombre qui animeront encore les chercheurs et les scientifiques. Mais elles méritent aussi d’être mieux comprises pour être mieux protégées. On l’a dit, la pression humaine sur l’environnement, l’urbanisation, l’agriculture, les routes maritimes, modifient de plus en plus un cycle pourtant quasiment éternel.

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