Que pèse vraiment la culture dans l'économie?

Premier événement de masse en mode "covid-proof": le concert de Sam Fender à Newcastle, le 12 août 2020. ©Photo News

Snobé par le Fédéral au début de la crise, le secteur culturel a brandi son poids économique: 5% du PIB, 3e employeur européen et 250.000 travailleurs en Belgique. Mais d’où viennent ces chiffres et quelle réalité recouvrent-ils? L’Echo a mené l’enquête.

tait en mai, en plein confinement. Cette étude-là est passée presque inaperçue. Elle était française, certes, mais tellement prémonitoire. Selon deux chercheurs CNRS, l’impact du covid-19 entre avril et fin août allait entraîner en France l’annulation de plus de 4.000 manifestations culturelles, et risquait de coûter jusqu’à 2,6 milliards d’euros à l’économie hexagonale. Nombre de municipalités et de commerçants locaux tirent en effet de précieuses ressources des festivals de l’été. Selon l’hypothèse la plus sombre de ce rapport, ces annulations allaient entraîner la suppression de 111.000 emplois. Quant aux engagements d’artistes, 238.000 contrats n’allaient pouvoir être honorés

2,6 milliards
Pertes en euros estimées pour l’économie française
...suite à l’annulation de 4.000 manifestations culturelles entre avril et août 2020, selon les projections de deux chercheurs du CNRS, publiées en mai.


Même en se gardant de toute extrapolation de ces chiffres à l’échelle belge,
le message, lui, pouvait être décalqué tel quel. Ce dont ne se sont pas privés pas les acteurs culturels, qui martèlent depuis le début de la crise sanitaire l’importance de leur empreinte économique. Le discours s’appuie sur deux enquêtes, une européenne et une belge, aux chiffres impressionnants. Elles datent toutes deux de 2014, année où, pour faire court, l’Europe s’agitait beaucoup sur la suppression des barrières nationales en matière culturelle et sur les subventions publiques.

Face à ce débat lourd de conséquences, le Groupement européen des sociétés d’auteurs et de compositeurs commandera à Ernst & Young un vaste audit sur les retombées économique de l’industrie culturelle. Son constat fut éloquent: la culture, en Europe, pèserait 536 milliards d’euros de revenus et représenterait 4,2% du PIB européen, ce qui en ferait… le troisième employeur européen!

«Beaucoup d’employeurs culturels ont choisi de licencier, de ne pas engager ou de mettre au chômage temporaire. Bilan? En juin, le secteur culturel comptait 24% de salariés en moins.»
Wim Demey
Customer Intelligence Manager chez Partena Professional

La seconde étude, elle, nous concerne directement. Elle est à la source du leitmotiv brandi aujourd’hui par les acteurs belges de la culture, affirmant représenter 250.000 emplois et 5% du PIB de la Belgique. Réalisé par Elisabetta Lazzaro (ULB) et Jean-Gilles Lowies (ULg), ce rapport de 70 pages a livré un constat édifiant sur l’importance économique des industries culturelles et créatives (ICC). En 2012, année de référence, l’emploi salarié dans les ICC en Belgique comptait 185.000 postes de travail, soit environ 5% de l’emploi salarié. Au niveau du nombre d’employeurs, les ICC comptabilisaient presque 22.000 employeurs, soit 8% du nombre total d’employeurs.

Quant aux indépendants, leur poids dans les ICC était tout aussi significatif, avec 56.000 assujettis actifs, soit 12,6% de l’ensemble des indépendants inscrits au niveau national. Dont 16.000 en Wallonie et 6.000 à Bruxelles.

Enfin, les industries culturelles réalisaient 48 milliards d’euros en chiffre d’affaires, soit 4,8% du PIB. «Une fourchette de 4 à 5% reste valable aujourd’hui», confirme Jean-Gilles Lowies (lire entretien ci-contre).

11 marchés culturels

Chiffres impressionnants, sans aucun doute, mais à préciser. Car le rapport d’E&Y embrassait en réalité onze marchés culturels», allant de l’architecture à la publicité en passant par la presse et le jeu vidéo… Même remarque pour l’étude belge, qui a retenu 12 domaines d’activités: architecture, arts plastiques, audiovisuel, design, enseignement culturel, livres et presse, loisirs culturels, mode, patrimoine, archives et bibliothèques, publicité, spectacle vivant et activités mixtes. La liste parle d’elle-même…

Or, si tous ces secteurs ont été impactés à des degrés divers en raison du brutal ralentissement économique, les principales victimes du rayon «culture» stricto sensu – celles qui ont été empêchées de travailler et qui se mobilisent depuis des semaines – appartiennent essentiellement à la création et au spectacle vivant au sens large – théâtres, orchestres, organisateurs de spectacles, festivals… Ces victimes-là, qui ont eu bien du mal à se faire entendre, ne sont pas 250.000. Nul ne sait d’ailleurs vraiment combien elles sont, l’absence de statistiques pointues en disant long sur l’intérêt public à leur égard. Le chiffre de 80.000 «artistes», qui revient souvent, est invérifiable.

4,2%
Part de la Culture dans le PIB européen
...pour 536 milliards de revenus annuels, ce qui ferait du secteur le troisième employeur européen, selon un audit d'Ernst & Young paru en 2014.

Cela n’oblitère de toute façon en rien la nature du message à l’égard des pouvoirs publics. Car oui, «la culture» et ce qui gravite dans sa sphère, cela pèse lourd, très lourd. Sur la scène et bien au-delà. Lorsque, début août, l‘Ancienne Belgique, salle mythique à Bruxelles, annonce devoir cesser sa collaboration avec 200 collaborateurs extérieurs, soit 30 équivalents temps plein, elle ne parle pas des artistes, mais de tout son personnel technique, logistique, horeca

Choc frontal

Pour se faire une idée des ravages subis par la culture confinée, et de la grande difficulté pour celle-ci de se relever dès cet été alors que nombre d’entreprises redémarraient, il faut se pencher sur les analyses de Wim Demey, Customer Intelligence Manager chez Partena Professional. Constats d’autant plus intéressants que Wim Demey a ciblé le monde culturel de manière très précise: cinéma et télévision, spectacle vivant, musées et organisation de festivals.

«Face à la déconsidération de nombreux politiques à notre égard, je pose la question: quel est le coût de la démocratie? Soutenir la consommation bio pour que la planète aille mieux, ce n’est pas subventionner les fast-food.»
Michel Kacenelenbogen
Directeur du théâtre Le Public

«Lors du confinement», rappelle Demey, «beaucoup d’employeurs culturels ont choisi de licencier, de ne pas engager ou de mettre au chômage temporaire. Bilan? En juin de cette année, le secteur culturel comptait 24 % de salariés en moins par rapport à juin 2019. Et toujours 14% de moins en juillet… D’autre part, le nombre d’heures prestées a baissé de 43 % en mai! Le recul était toujours de 18% en juillet.»
Ultime constat enfin de Wim Demey: «Alors que le pays se redresse et que, toutes activités confondues, le recul de l’activité (PNB) n’était plus que de 1,7% en juin, le secteur culturel connaissait encore un déficit d’activités de 22 %! Et toujours de 18% au mois de juillet. Et je ne vous ai parlé que des salariés. Or, nombre d’artistes, de musiciens, de comédiens ont un statut d’indépendant…»

250.000
Nombre d’emplois dans les industries culturelles et créatives (ICC) en Belgique
Selon le rapport publié en 2014 par Elizabetta Lazzaro (ULB) et Jean-Gilles Lowies (ULg).

Face à ce tableau quelque peu désespérant, on laissera à Michel Kacenelenbogen, le bouillant directeur du Théâtre bruxellois Le Public, le mot d’une fin toute provisoire: «On nous culpabilise volontiers sur ce que l’on coûte. Mais nous remplissons un certain nombre de missions d’utilité publique, qui forment l’un des piliers de la démocratie. Face à la déconsidération de nombreux politiques à notre égard, je pose la question: quel est le coût de la démocratie? Soutenir la consommation bio pour que la planète aille mieux, ce n’est pas subventionner les fast-food.»

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Snobé par le Fédéral au début de la crise, le secteur culturel a brandi son poids économique: 5% du PIB, 3e employeur européen et 250.000 travailleurs en Belgique. Mais d’où viennent ces chiffres et quelle réalité recouvrent-ils? L’Echo a mené l’enquête.

2. Jean-Gilles Lowies: "La culture est le thermomètre d’une démocratie"

Coauteur de l’étude de référence sur le poids économique de la Culture, en 2014, chargé de cours à l’ULg, Jean-Gilles Lowies remet en perspective la crise actuelle.

3. Stéphane Renard, journaliste: "La culture, otage de sa justification comptable"

Dans un monde où l’impact économique constitue le référent prioritaire de tant de décideurs, on n’a toujours pas compris pourquoi celui des acteurs culturels, maintes fois évoqué, n’a pas suscité de réaction plus rapide.

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