Rendre ou ne pas rendre: l'Afrique reprendra-t-elle ses esprits?

©Africa Museum

Appelant à une conférence internationale pour rendre à l’Afrique une part de ses trésors, le président Macron remet en jeu un pilier de nos sociétés: leur mémoire culturelle. Débat, à une semaine de la réouverture du Musée de Tervuren.

Le musée est une fenêtre entre les sociétés humaines. Invention égyptienne, sa variante moderne est née entre Renaissance et Siècle des Lumières. Ses collections sont le fruit de dons et d’échanges, de guerres et de pillages. En Belgique et en France, ceux du Quai Branly et de Tervuren sont les premiers concernés par ce mouvement.

Le 28 novembre 2017, à Ouagadougou, Emmanuel Macron demandait que "d'ici cinq ans, les conditions soient réunies pour des restitutions temporaires ou définitives du patrimoine africain". Dans sa lettre de mission à l’universitaire activiste sénégalais Felwine Sarr et à l’historienne de l’art Bénédicte Savoy, il restait prudent: le retour des œuvres dans leur pays d’origine revêtirait "différentes formes". Il insistait sur un "dialogue transparent et participatif avec […] musées, juristes, organisations internationales, marché de l’art, universitaires".

Rapport macron

Une Valse à trois temps

Le rapport Sarr-Savoy, commandité par Emmanuel Macron, recommande la restitution de trois catégories d’objets provenant de campagnes militaires, de missions scientifiques ("sauf preuves explicites du consentement des propriétaires") ou acquis après 1960 grâce à un trafic illicite.

1. Novembre 2018 - 2019

Restitution de pièces symboliques principalement au Sénégal, au Bénin et au Nigeria, et adoption d’une législation ad hoc.

2. Printemps 2019 - Novembre 2022 

Inventaire, partage numérique, concertation.

3. Novembre 2022 -… 

Pérenniser le processus de transfert et les entités responsables.

Le rapport Sarr-Savoy a préféré se centrer sur des restitutions "sèches", en résumant la colonisation et les crimes commis par les Européens en termes parfois abscons et idéologiquement connotés par ce que l’essayiste Pascal Bruckner appellerait un "sanglot de l’homme blanc". Au-delà de la notion ambiguë de patrimoine culturel, propre à l’imaginaire occidental et qu’ignoraient les sociétés africaines traditionnelles, le rapport insiste sur ce passé qui ne passe pas, de la domination coloniale.

Certes, c’est un moment essentiel de l’histoire du continent africain, nous a confié le professeur Hamady Bocoum, directeur du Musée des Civilisations noires de Dakar, "qui a son importance pour le musée que je dirige, sans être centrale pour nous, Sénégalais. Nous préférons inscrire notre civilisation contemporaine, qui englobe la décolonisation, dans la très longue séquence des civilisations noires. L’histoire de l’Afrique, ce sont 7 millions d’années. Gardons-nous d’essentialiser ces 150 années coloniales. Si l’Union africaine accepte l’intangibilité des frontières issues de la colonisation, elles n’en ont pas moins eu des conséquences catastrophiques. Et, dans les musées européens, des pièces inaliénables sont protégées par une loi qui est le fait du prince. Si le prince change, la loi peut changer."

Masque pwo (Tshokwe) servant au rite d’initiation masculine. ©Africa Museum

Ceci inspire une question essentielle à David Lebard, collectionneur, membre de l’influente Société des Amis du Quai Branly: "Si l’on entend restituer une pièce sculptée jadis en Côte d’Ivoire pour le chef d’une ethnie du Cameroun, à qui la renverra-t-on?" Hamady Bocoum distingue les pièces issues de "pillages coloniaux" ou de campagnes militaires, et le reste. Le rapport Sarr-Savoy dresse la liste, de la Corée à la Tanzanie et du Congo belge à l’Indonésie, des affrontements qui ont alimenté les musées au XIXe siècle. L’intitulé du Musée du Quai Branly – Jacques Chirac ("des arts et civilisations d'Afrique, d'Asie, d'Océanie et des Amériques") atteste l’ampleur de ce patrimoine humain détenu par les nations développées. "On ne peut réécrire l’histoire, admet Hamady Bocoum, et défaire tout ce qui a été fait." Toutefois, "des objets symboles, à la charge émotionnelle puissante, comme le trône du roi Béhanzin exposé au Quai Branly, dont la détention marque l’humiliation de l’identité collective africaine", réclamé par le Bénin, doivent être "restitués immédiatement". Pour le reste, le débat reste ouvert, pour "un accès concerté à ces objets". Ainsi, lié par conventions avec le Quai Branly et Tervuren, Bocoum consulte d’autres directeurs de musées africains.

"Nous préférons inscrire notre civilisation contemporaine, qui englobe la décolonisation, dans la très longue séquence des civilisations noires. L’histoire de l’Afrique, ce sont 7 millions d’années. Gardons-nous d’essentialiser ces 150 années coloniales."

Pour le Belge Yves-Bernard Debie, qui se félicite de ce discours mesuré ("Hamady Bocoum a aussi l’art du contre-pied"), la loi n’est pas que le fait du prince, mais de traditions juridiques sédimentées. Avocat international engagé auprès de collectionneurs et de musées européens, il tempête: "Le rapport est d’une violence inédite envers les musées de France. Faisant fi du principe d’inaliénabilité des collections muséales", M. Macron veut restituer le " patrimoine africain à l’Afrique. A-t-il le droit de décider seul ? De réelles consultations ont-elles été menées? Seule compte la vision d’un passé colonial, de ses blessures et d’un remède à bon marché sur fond de repentance: la restitution de biens prétendument tous spoliés." Art du contre-pied, le 27 novembre, à Dakar, le ministre de la Culture, Abdou Latif Coulibaly, a souhaité la restitution par la France de "toutes les œuvres identifiées comme étant celles du Sénégal".

Le Monde Afrique | Felwine Sarr: «La restitution des œuvres africaines n’est pas un geste du prince»

Une Afrique hors d’Afrique

La partie engagée ne concerne pas un continent unifié, mais plusieurs Afrique. L’un des inspirateurs du président français, Lionel Zinsou, comme lui ancien associé-gérant à la banque Rothschild, ancien Premier ministre béninois, préside la Société des Amis du Quai Branly (mais plusieurs sociétaires voient un conflit d’intérêt dans ses liens économiques et politiques avec le Bénin). Si la Fondation Zinsou (que dirige sa fille Marie-Cécile) ou le musée des Civilisations noires de Dakar ont les moyens d’accueillir des collections, ce n’est pas le cas de celui de Kinshasa. Viviane Baeke, conservatrice au musée de Tervuren, a vu, à l’Institut des Musées Nationaux du Congo (IMNC, Kinshasa), "les cadenas les plus solides forcés par des voleurs descendus des toits", et des animaux en bois de divination Lélé et Itombwa tomber en poussière, rongés par les termites. Guido Gryseels, directeur de Tervuren, confirme: "Paul Bakwa Lufu, directeur de l’IMNC, préfère une aide de l’Europe au patrimoine existant", 50.000 pièces "conservées dans des conditions déplorables". Sans capacités de conservation, ces retours n’auraient pas de sens. Gryseels souligne: "À ce jour, aucun musée ne réclame de restitution totale. Surtout demandeurs d’un inventaire, certains souhaitent compléter leur collection ou des restitutions d’archives sur support numérique."

"Parmi les élites africaines, dans des sociétés tournées vers la consommation et le développement, l’intérêt pour les arts traditionnels, qui les renvoie à un état ancestral peu valorisant à leurs yeux, est faible."

David Lebard nuance: "La Fondation Zinsou est un cas isolé. Parmi les élites africaines, dans des sociétés tournées vers la consommation et le développement, l’intérêt pour les arts traditionnels, qui les renvoie à un état ancestral peu valorisant à leurs yeux, est faible. Et les cultures-berceaux de ces pièces ont disparu: le cadre rituel d’une statue d’ancêtre Songye s’est effacé. On en admire le génie, l’humanité, la spiritualité, sans en connaître l’histoire."

Droit Les conventions internationales

1899 La Convention de La Haye interdit "le pillage et la prise de biens culturels lors de campagnes militaires".

1970 La convention de l’Unesco empêche l’importation, l’exportation et le transfert de propriété illicites des biens culturels.

1995 La convention UNIDROIT régit les biens culturels volés ou illicitement exportés.

Pour Yves-Bernard Debie, le processus français modifie le paysage européen, interroge la légitimité des collections muséales africaines, "sans rien changer au statut du musée de Tervuren. La Belgique n’a pas attendu Macron pour aborder le partage et la présentation de ce patrimoine". Aux Pays-Bas, les musées d’Ethnologie de Leyde (le plus ancien d’Europe), Afrika (Berg en Dal), Wereldmuseum (Rotterdam) et Tropenmuseum (Amsterdam), formant l’ensemble du Musée national des cultures du monde, enquêtent sur la provenance de 440.000 pièces. Le juriste souligne: "La Hollande agit avec mesure. Cette politique, prévue par son Code de l’Institut pour la protection du patrimoine culturel, inscrite dans un partage des œuvres, se limite aux ‘butins de guerre’ et aux biens de valeur culturelle supérieure dans le pays d’origine à celle du pays d’accueil."

Pipe des potiers Twa, fumée par les Tustsis du Rwanda dans les années 30. ©Africa Museum

Et le domaine privé? "Chacun est dans son rôle, résume Hamady Bocoum, marchands et collectionneurs bonifiant leurs possessions", en protégeant collections ou clientèles. Didier Claes, seul marchand de père belge et de mère congolaise, apprécié des collectionneurs, souvent en Afrique, a ses clients en Europe. Et il confirme: "Les collectionneurs africains sont très rares". Pour lui, en six mois, la mission Sarr-Savoy n’a pu que bâcler. "Seul marchand entendu par Sarr-Savoy, je n’ai pas été écouté. Devant le Parlement bruxellois, le 16 octobre, je soulignais que les restitutions sont un enjeu moral et symbolique avant d’être matériel. Aucun continent n’a été traité comme l’Afrique, qui a droit à une partie de son patrimoine. Ce sujet réclamerait deux ans de travaux, mais ce rapport infantilise les Africains, inquiète le domaine privé, déstabilise les musées et risque de semer le trouble dans les sociétés africaines. Un objet de l’empire Luba devrait-il être restitué à la chefferie ou à l’État congolais?"

Enfin, "n’oublions pas la diaspora africaine: 350 millions d’Africains, une Afrique hors d’Afrique, qui a accès à son histoire, justement exposée, cristallisée dans ces objets muséaux. J’ai appris l’histoire de l’Afrique en fréquentant le musée de Tervuren."

L’Afrique veut de l’Europe

Conservateurs et chercheurs ont mission de protéger ces collections. Julien Volper, conservateur à Tervuren, qui redoute une dérive, signale que la Flandre réclame à Paris "Le Triomphe de Judas Macchabée", Rubens dérobé à la cathédrale de Tournai par… les grognards napoléoniens. "Mes collègues des musées allemands et français sont atterrés." L’Europe est ici confrontée à un retour du refoulé et à ses maux identitaires: les colonies et leur perte n’ont pas fini de la hanter. La sécurité des collections en cas de restitution n’en soulève pas moins une réelle interrogation. Abdou Sylla, chercheur nommé en 1996 contrôleur des musées de l’IFAN-CAD sénégalais (Institut fondamental d'Afrique noire - Cheikh Anta Diop, fondé en 1936), a sillonné les musées du continent. Il a pu constater l’ampleur de réseaux et de méfaits jamais visés par aucune enquête, touchant les musées de l’ex-Zaïre, du Cameroun, du Nigeria, du Tchad, d’Angola, d’Abidjan, et conclut dans son rapport que "les musées africains qui n’ont jamais été pillés constituent l’exception qui confirme la règle."

Statue khaaka "Mère de clan" (Suku) de la chefferie de de Mutangu. ©Africa Museum

Le rapport Sarr-Savoy relie conquête et anthropologie, réduite à un instrument de domination. Lévi-Strauss était pourtant tout sauf un trafiquant… Maurice Godelier, figure tutélaire de l’anthropologie française, maître-assistant du même Lévi-Strauss, directeur scientifique du Musée du Quai Branly de 1997 à 2000, énonce quelques principes nourris par cinquante ans d’études et de terrain. Les deux-tiers des objets du monde non-occidental, rappelle-t-il, sont en Occident, dont 70.000 au Quai Branly et 120.000 à Tervuren. "L’enjeu des restitutions a toujours été de permettre aux peuples originels de se réapproprier l’objet afin de lui ‘restituer’ sa présence rituelle ou sacrée. Je suis plusieurs fois intervenu en ce sens, notamment en 2010, en défendant devant le Sénat français les restitutions des ossements maoris." Pourtant, la position de Jean-Marie Djibaou, indépendantiste néo-calédonien assassiné en 1989, lui paraît sage: "À Paris, voyant les réserves du Musée d’Océanie, il déclarait: ‘Ces objets peuvent rester là, ce sont les ambassadeurs de notre culture’. Abstraction faite de quelques excès gauchistes, je retiens de ce rapport la volonté d’engager un processus relationnel pour des restitutions concertées."

Spécialiste des civilisations du Pacifique, amoureux de l’Afrique, Godelier connaît les réserves des grands musées, les collections privées et leur chausse-trapes comme sa poche. Il sait que le musée ethnographique d’Osaka a pu acheter des pièces fausses, "qui sentaient la peinture fraîche". Il se souvient que le Quai Branly a pu acquérir auprès d’un très grand marchand bruxellois une tête Nok nigériane du XIIe siècle dont le Nigéria a demandé la restitution à Jacques Chirac. Il n’ignore pas qu’un ministre de la Culture nigérian organisait le trafic des œuvres dont il réclamait la restitution aux Européens. Il sait que les pièces Dogon rendues dans une région dominée par Daech seraient détruites. Nombre de ces objets ont été façonnés en plusieurs exemplaires, ce qui faciliterait des restitutions partielles.

"Il existe, selon une étude récente, 500 musées en Afrique, dont seule une dizaine ont capacité à préserver la vie matérielle de ces objets. Un préalable fondamental s’impose donc à ce processus."

Enfin, "il existe, selon une étude récente, 500 musées en Afrique, dont seule une dizaine ont capacité à préserver la vie matérielle de ces objets. Un préalable fondamental s’impose donc à ce processus. Cinq ans, c’est trop court. Un étalement sur vingt ans permettrait d’aider la mise à niveau des institutions destinataires." Certains objets cardinaux sont vitaux pour la recomposition d’un héritage, mais il est non moins essentiel que des pièces restent au Quai Branly ou au British Museum, conclut-il. "Après tout, si le Louvre Abou Dhabi existe, c’est bien que l’Afrique veut de l’Europe."

BX1 | Le Musée de l'Afrique centrale à Tervuren rouvrira en décembre, visite en avant-première

 

Lire également

Publicité
Publicité
Publicité
Publicité

Contenu sponsorisé

Partner content