Samuel Tilman: "Une culture qui cesse de se raconter est amenée à disparaître"

Pour Samuel Tilman, il est primordial de continuer à permettre aux artistes de s’exprimer et de raconter qui nous sommes. ©Ava du Parc

Fer de lance du combat des artistes précarisés par la crise Covid, le producteur indépendant Samuel Tilman plaide pour une politique culturelle forte qui garantirait sa qualité et sa diversité.

Très actif depuis quelques mois via l’action "No culture no future" (qui a fait déferler la mire sur les réseaux sociaux), le producteur et réalisateur Samuel Tilman a été invité fin mai à s’exprimer devant la Chambre et à rencontrer les différents ministres responsables des questions culturelles. Des mesures d’urgence sont sur la table (gel du statut d’artiste, accès au chômage temporaire, cumul du droit d’auteur), mais Samuel Tilman prêche surtout pour une réflexion transversale et globale sur l’avenir de la culture dans notre pays.

La crise Covid: mauvaise nouvelle ou occasion unique de se réinventer?

Les deux. C’est une très mauvaise nouvelle: ça va affaiblir un secteur déjà précaire. Le positif: ça met enfin les acteurs culturels au centre de l’agenda politique. Il y a un effet loupe sur un secteur qui risque de s’écrouler. Ça a permis de regarder dans les yeux toute une génération d’artistes qui pourrait être sacrifiée sur l’autel Covid. Ceux qui n’ont pas de statut, ni de bonne couverture sociale, les jeunes qui sortent des écoles… Si on rate ce rendez-vous historique, on repart pour des années d’inertie, avec le pourrissement de la situation. Il faut qu’on inscrive la culture dans une vraie politique publique, au-delà des enjeux urgents.

Pour vous la culture n’est pas là pour décorer, elle pèse lourd…

Un dessinateur de BD qui ne peut plus payer son loyer à cause du Covid, qui arrête tout, et va préparer des colis chez Amazon, c’est une perte difficile à quantifier pour la collectivité, mais une perte énorme. Ce que le politique ne comprend pas toujours, c’est qu’en supportant le monde culturel par des aides, et aussi par des statuts accordés aux artistes, l’état est garant d’une certaine diversité, d’une certaine qualité, et aussi d’une certaine identité belge. Le danger, quand les aides diminuent ou que les statuts ne sont pas bien protégés, c’est une génération sacrifiée, avec un pays bâillonné et une culture muette.

Le danger, quand les aides diminuent ou que les statuts ne sont pas bien protégés, c’est une génération sacrifiée, avec un pays bâillonné et une culture muette.
Samuel Tilman
Producteur et réalisateur

Que se passe-t-il quand des artistes par centaines sont brusquement appauvris par une crise comme celle-ci? Ou qu’ils ne sont plus soutenus par une politique publique culturelle forte? Ils prennent une autre voie. Sans artistes, le public n’a plus qu’à se rabattre sur l’offre existante, mais elle ne nous "crée" pas, ne nous représente pas. On se rabat sur des plateformes au contenu mondialisé, et on prend le tout venant par facilité. Adieu Stromae, adieu Poelvoorde, adieu les milliers de voix entremêlées qui font notre précieuse culture belge.

On n’a pas assez conscience de la fragilité de notre culture?

En tant que producteur indépendant, je remarque une uniformisation alarmante des schémas narratifs, où on imite les Anglo-saxons. Prenez les docus à la mode: qu’on nous parle de scandale alimentaire ou de la colonisation, c’est toujours le même schéma, avec tout condensé dans les trois premières minutes, musique invasive et effets à tout bout de champ. Des procédés qui laissent le spectateur passif, infantilisé.

Le danger, quand les aides diminuent ou que les statuts ne sont pas bien protégés, c’est une génération sacrifiée, avec un pays bâillonné et une culture muette.
Samuel Tilman
Producteur et réalisateur

L’idée politique de se dire "on laisse faire le marché, que le meilleur l’emporte" est dangereuse. Il ne faut pas que le marché soit le seul prescripteur de nos goûts. Le Centre du Cinéma, aidé par l’état, a plus que jamais sa place pour nourrir la création. Deux canaux doivent se compléter. La culture s’est toujours emparée de l’actualité et des enjeux de société pour la raconter. Avec cette crise, on va assister à une nouvelle évolution des formes dans tous les arts, je suis curieux de voir comment les artistes vont raconter le monde de demain. Mais aidons-les à le faire vraiment.

La crise amplifie le repli, la peur, le confort de son petit chez-soi…

D’où l’importance de la salle, des festivals, des lieux publics. On y est beaucoup plus critique, à l’écoute, en éveil. On s’y crée un avis sur la musique, sur le propos, on subit moins. Le risque de la télévision ou du streaming, c’est qu’il doit remplir l’espace. On n’a plus de la production originale, mais de la "re"-production, on décline ce qu’on sait faire à l’infini. Il faut générer du débat public, du questionnement. Une culture qui cesse de se raconter est amenée à disparaître.

Comment s’est installé votre dialogue avec le politique?

Logo de l'action "No culture no future" qui circule sur les réseaux sociaux.

J’ai eu beaucoup de mal à faire comprendre certaines réalités – et pas seulement face à des membres de la N-VA. On est parfois face à une pensée ultra libérale qui ne saisit pas les enjeux. Bien sûr, c’est complexe, mais on s’attend à ce que le politique décrypte les phénomènes complexes, c’est son métier, et en matière économique, il s’en donne les moyens. En culture, j’entends des choses aberrantes où le sous-entendu est toujours le même: "les cultureux sont des parias qui ont envie d’être au chômage". On me dit: un romancier qui écrit des romans qui ne se vendent pas, pourquoi n’abandonne-t-il pas, après un, deux, trois, quatre romans? Il faut faire comprendre qu’à ce compte-là, on peut mettre tout van Gogh à la poubelle, et les trois-quarts de l’art mondial par la même occasion. Et que même dans cette vision utilitariste, le 5e roman sera peut-être un nouvel Harry Potter, qui va injecter des milliards dans la société.

L’avenir, c’est quoi? Repli sur les valeurs sûres ou nouvelle donne?

"Le combat à ne surtout pas perdre, c’est celui qui veut assimiler culture et marché, culture et rentabilité."
Samuel tilman
Producteur et réalisateur

 J’espère que les financiers ne vont pas se rabattre sur les grosses comédies "rassurantes", sous prétexte qu’il faut "distraire les gens". D’autres pistes existent, plus personnelles, plus exigeantes, plus ambitieuses, plus vraies. Le combat à ne surtout pas perdre, c’est celui qui veut assimiler culture et marché, culture et rentabilité. Les artistes doivent sortir des archétypes que le néolibéralisme a rentrés dans les têtes et que toute crise amplifie: comme quoi le marché serait le critère de sélection de ce qui doit exister. Les artistes doivent s’exprimer, nous raconter qui nous sommes, aujourd’hui plus que jamais. Encourageons-les.

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