Stonehenge ou la voix des pierres

©BELGAIMAGE

Depuis sa redécouverte au XVIIe siècle, Stonehenge, avec ses pierres gigantesques comme disposées par les mains d’un facétieux géant, déchaîne les imaginations.

Stonehenge. Grand lieu de rassemblement pour des druides avides de sacrifices humains? Cathédrale édifiée à un dieu cosmique de la fécondité – où d’innombrables phallus pétrifiés ensemenceraient la Terre-Mère?

Quand il découvre le lieu en petit comité à 6 heures du matin, c’est l’échelle du monument qui saute au visage du bienheureux visiteur. Plus on avance, plus le temple semble s’éloigner, tout en prenant de la majesté. On l’a déjà aperçu, le temple: depuis la nationale qui passe à 200 mètres, créant des ralentissements permanents. Puis les linteaux sont apparus: le haut des pierres affleure à l’horizon, mais on ne les mérite pas encore. Le petit bus se gare, on peut enfin grimper vers Stonehenge.

On est très loin, ici, des allées de Carnac. Avec tout le respect qu’on leur doit, les menhirs du Morbihan ont perdu de leur superbe et de leur mystère au fil des années, alors que les autorités multipliaient les clôtures, afin de dissuader les bambins d’escalader les cailloux – quand ils n’y gravaient pas "Allez les bleus".

Stonehenge fut aussi un gros coup de pub pour IBM dans les années 1960.

Ici, les trilithes, ces groupes de trois mégalithes formés de deux colonnes et d’un linteau, culminent à plus de 7 mètres. Et le fameux cercle formé de portiques successifs possède un diamètre d’environ 30 mètres.

Pour l’amateur de vieilles pierres, le caractère résolument "construit" rappelle bien plus les pyramides (le temple bas de Kephren), la tombe d’Agamemnon à Mycènes, ou bien le tumulus de Newgrange, en Irlande. On comprend que ce gigantisme, combiné à la multitude de pierres disposées selon des axes étranges, ait déchaîné les spéculations.

Tout (re)commence en 1963, quand Gerald Hawkins fouille le site et ne dénombre pas moins de 165 "alignements". Il faut dire que l’ensemble mégalithique est complexe, et fait partie d’un programme gigantesque (sur des dizaines de km²) comptant des structures plus petites, et des tumuli par centaines. La "légende Stonehenge" prend vie à l’échelon mondial lorsque l’archéologue s’allie à IBM pour entrer ses données dans l’un des plus puissants ordinateurs de l’époque.

Le coup de pub est énorme, à la fois pour le site et pour le pourvoyeur en matériel informatique, lorsque le verdict tombe: alignées sur le solstice (ce que l’on sait depuis toujours), les pierres permettent de calculer les phases de la lune, les éclipses solaires, et des milliers d’autres choses fantastiques… et jusqu’à l’âge du capitaine. C’est en tout cas la critique que fera en 1966 richard Atkinson, autre archéologue britannique. Il dénonce les relevés approximatifs de son confrère et sa volonté de tout expliquer.

©Thomas Dutour

Toute récente découverte

Aujourd’hui, les esprits se sont calmés. Un peu trop. Plus personne dans le domaine scientifique n’ose donner son avis, de peur de passer pour un hurluberlu. Néanmoins, les récentes avancées en datation isotopiques permettent de lever un peu le voile. Une étude internationale publiée jeudi dans la revue Scientific Report (Nature) – et à laquelle l’ULB et la VUB ont participé – montre qu’au moins 10 des 25 personnes enterrées autour du site n’étaient pas originaires de la région, mais des montagnes Preseli à 200 km de Stonehenge. C’est d’ailleurs de là que vient une partie des pierres utilisées. Ce qui illustre l’importance des déplacements dans le néolithique tardif.

Mais nombre de questions restent en suspens. Quelle était la mentalité des contemporains de Stonehenge? Quelles techniques devaient-ils maîtriser? Quelle foi partageaient-ils? Les nombreux lecteurs du récent best-seller mondial "Sapiens, une brève histoire de l’humanité" (Yuval N. Hariri, Albin Michel, 2015) ont leur petite idée: la révolution agricole du Néolithique a fait merveille, et certains lieux produisent beaucoup plus d’aliments que le besoin de leur population. La spiritualité va donc trouver une incarnation physique inégalée. Les mégalithes vont pousser un peu partout en Europe, avec un faible pour les lieux dominants et les côtes atlantiques.

Parmi les visiteurs du site, peu ont pris la peine de lire la notice Wikipedia – ce qui leur aurait pris à peu près le même temps que de réserver leur place VIP. On s’ébahit donc devant la "majesté". La taille. La bizarrerie d’un programme architectural d’autant moins visible que des linteaux gisent au sol, et que le site a servi de carrière pendant des millénaires. On se demande à quels dieux bizarres on pouvait bien croire. On prend des photos pour se rassurer, pour que ça rentre dans l’écran du smartphone, que ça devienne petit, qu’on puisse glisser Stonehenge dans la poche. Et puis on rentre chez soi avec le sentiment du devoir accompli. On a fait Stonehenge.

Ceux qui ont "fait Stonehenge" pour de bon, il y a 4.000 ans, croyaient qu’il y a une vie après la mort. Ils voulaient y croire. Comme nous tous qui partageons l’étrange lot d’être venu à la conscience sur cette planète ("Sapiens", encore), et qui cherchons une transcendance à notre animalité.

Stonehenge n’est sans doute pas le lieu de l’inhumation d’un roi, d’un prêtre ou d’un guerrier, mais le lieu de l’Inhumation en tant que concept, et de tout ce qu’elle implique: la croyance en un au-delà, le retour à quelque chose qui nous crée et qui nous attend, la butte primordiale symbolisée par tant de temples à travers le monde.

Tout comme la pyramide n’est pas seulement le tombeau du pharaon, mais le Tombeau, l’incarnation de la croyance collective en un au-delà sacré, Stonehenge a pu être à la fois temple et sépulture. Et le culte qui y était célébré à chaque solstice d’hiver, alors que la lumière entrait dans l’édifice jusqu’à frapper symboliquement la pierre du grand trilithe, racontait sans doute simplement dans un décorum complexe la victoire de la vie sur le néant.

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