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interview

Susan Neiman, philosophe: "Les structures sociales dans lesquelles nous évoluons sont conçues pour nous infantiliser"

©Antoine Doyen

Dans son dernier ouvrage*, la philosophe américaine Susan Neiman, spécialiste des Lumières et directrice de l'Einstein Forum, fait ce constat: nous vivons dans un monde qui ne veut plus d’adultes, car il est obsédé par la jeunesse.

Susan Neiman fustige ce culte de la jeunesse nourri par une société qui nous infantilise et nous rend passifs. Selon elle, derrière cette tendance se cachent des enjeux politiques majeurs.

Que signifie grandir et être adulte pour vous?

Tout d'abord, c’est un processus permanent. C’est être capable de voir le monde comme il est et comme il devrait être. C’est accepter les incertitudes qui traversent nos vies; c’est peut-être même vivre sans certitudes, si ce n’est la certitude que nous courrons perpétuellement après ces certitudes. Grandir est une chose très difficile. Mais le problème, à première vue, n’est pas tant que c'est difficile; c’est que c'est ennuyeux. Grandir apparaît, dans notre société, comme un renoncement. Et tout est fait pour nous convaincre que notre vie sera de moins en moins heureuse après la vingtaine. Dans ces circonstances, il est normal que les gens ne veuillent pas devenir adultes! Le pire est que nous envoyons constamment ce message aux jeunes: "la jeunesse est le meilleur temps de la vie, profitez". Mais ce n’est pas vrai. 

"L’injonction à refuser de grandir me semble malsaine. C’est une espèce d'auto-persuasion permanente: nous nous convainquons qu'il n'y a rien à gagner en grandissant et que la jeunesse est le meilleur temps de la vie."

Pourquoi?

Différentes études menées dans une soixantaine de pays ont montré que l’âge où les gens sont les plus heureux est en moyenne 45 ans. Pour ma part, je connais peu de personnes qui voudraient revivre leurs vingt ans. La vingtaine est en réalité un âge très difficile, marqué par la crainte permanente d’échouer en matière amoureuse ou professionnelle. Ce n'est qu'en grandissant qu'on parvient à mieux relativiser les erreurs et accepter les incertitudes. C'est pourquoi l’injonction à refuser de grandir me semble malsaine. C’est une espèce d'auto-persuasion permanente: nous nous convainquons qu'il n'y a rien à gagner en grandissant et que la jeunesse est le meilleur temps de la vie. C'est extrêmement anxiogène. Nous préparons les jeunes à attendre très peu de choses de l'existence. Grandir est systématiquement assimilé à quelque chose de négatif, à une résignation et à un déclin. Et c'est pourquoi accepter de devenir adulte, dans ce contexte, se révèle très subversif. C'est une forme de résistance qui implique d'avoir le courage de penser par soi-même et de se fier à ses propres jugements.

"La glorification de la jeunesse a vraiment commencé au début du XXᵉ siècle. Les sociétés antérieures n'idéalisaient pas la jeunesse."

D’où vient ce culte de la jeunesse?

Nous sommes trop enclins à rattacher ce phénomène à une période précise: je pense, par exemple, à l’idée que le culte de la jeunesse serait un produit de la génération de 1968. Le succès de "Peter Pan" montre que le problème est plus ancien. La glorification de la jeunesse a vraiment commencé au début du XXᵉ siècle. Les sociétés antérieures n'idéalisaient pas la jeunesse. Descartes pensait que c’était un "grand malheur" d’avoir été enfant avant d’être adulte. La chute du taux de mortalité infantile a contribué à cette idéalisation: nous avons décidé d’avoir moins d’enfants, de leur consacrer plus d’attention. Mais de nombreuses sociétés plus traditionnelles - dans les cultures africaines, mais aussi asiatiques - n'idéalisent toujours pas la jeunesse et valorisent l'âge et l'expérience bien plus que nous.

"Les structures sociales dans lesquelles nous évoluons sont conçues pour nous infantiliser."

Les structures sociales ont-elles tendance à nous infantiliser?

Les structures sociales dans lesquelles nous évoluons sont conçues pour nous infantiliser. L’État a tout intérêt à nous empêcher de penser de manière indépendante. S’il cultive et exploite en ce sens nos pires tendances, c’est que des citoyens véritablement adultes ne valent pas les ennuis qu’ils causent. Il est plus facile de contrôler des enfants que des adultes.

Nos démocraties ne sont donc pas "matures", selon vous?

Les États-Unis, par exemple, ne sont absolument pas matures. D’ailleurs, ils ne sont plus tout à fait une démocratie. Mes espoirs sont plutôt tournés vers l’Europe. Hélas, il est très difficile aujourd’hui de trouver un Européen qui défend l’Europe...

"Les Européens cherchent à être infantilisés."

On a l'impression que, dans le contexte géopolitique actuel, les Européens ont précisément peur de devenir matures, de s’affirmer…

Oui, c'est vrai, il me semble que les Européens cherchent à être infantilisés. En se plaignant de n'avoir aucun pouvoir réel, ils tentent sans cesse de se convaincre que tout est entre les mains des États-Unis ou de la Chine. Si les Européens pouvaient arrêter de se chamailler, ils pourraient assumer un pouvoir et une responsabilité énorme.

"Une société dans laquelle la maturité serait l'idéal serait une société qui valorise toutes les étapes de la vie sans en privilégier une."

À quoi ressemblerait une société où la maturité serait l’idéal?

Ce serait une société dans laquelle l'éducation ne serait pas, comme l'ont dit Rousseau et Kant, un processus consistant à entraîner les enfants à rester immobiles et à écouter des bêtises afin de les habituer à écouter plus tard les bêtises des politiciens, mais plutôt à encourager leur curiosité naturelle et leur désir d'explorer le monde. Ce serait une société dans laquelle les "bullshit jobs", pour reprendre l'expression de David Graeber, disparaitraient au profit d'un travail significatif qui pourrait permettre aux gens de sentir qu'ils apportent une contribution au monde. Enfin, une société dans laquelle la maturité serait l'idéal serait une société qui valorise toutes les étapes de la vie sans en privilégier une. 

"Grandir, c'est aussi çà: apprendre à faire la part des choses entre les injustices qui méritent qu’on se mobilise et celles qu'il faut tolérer, avec lesquelles il faut faire avec."

L’éducation est en effet un enjeu majeur, comme vous le montrez dans votre livre. Vous écrivez à ce sujet: "comment éduquer des enfants dans un monde qui n’est pas ce qu’il devrait être?" Avez-vous la réponse à cette question?

C'est une question extraordinairement difficile et en tant que parent, je n'ai pas toujours réussi à y répondre correctement. Idéalement, vous voulez former votre enfant à être assez dur pour vivre dans le monde tel qu'il est, tout en lui permettant de conserver son indignation et sa frustration face à un monde qui n'est pas ce qu'il devrait être. C’est une question d’équilibre. Grandir, c'est aussi çà: apprendre à faire la part des choses entre les injustices qui méritent qu’on se mobilise et celles qu'il faut tolérer, avec lesquelles il faut faire avec.

"Concernant la question climatique, il y a aujourd'hui des jeunes qui sont plus matures que certains adultes."

La maturité n'est pas qu’une question d’âge. Prenons l'exemple de la question climatique: n’y a-t-il pas aujourd’hui des jeunes qui sont plus matures que certains adultes concernant ce sujet?

Je suis entièrement d’accord avec vous: concernant la question climatique, il y a aujourd'hui des jeunes qui sont plus matures que certains adultes. À l'inverse de la plupart des leaders politiques, ils regardent le monde tel qu’il est et anticipent comment il va devenir si nous ne faisons rien. La maturité, c’est aussi penser aux conséquences en se donnant une perspective à plus long terme. Il est choquant de voir que les leaders financiers sont uniquement focalisés sur le profit tandis que les politiciens ne semblent quant à eux se soucier que du fait de gagner des voix. Les jeunes sont, à raison, très en en colère devant l’inaction des gens de mon âge, car la crise climatique n’est pas devant nous: elle est déjà là.

"Le système économique nous distrait, nous infantilise avec toute une série de 'jouets'. Il nous abrutit en nous assujettissant à une multitude de microdécisions."

Le système économique contribue également à nous infantiliser, selon vous?

Le système économique nous distrait, nous infantilise avec toute une série de "jouets". Il nous abrutit en nous assujettissant à une multitude de microdécisions. Nos choix se limitent ainsi à l'achat d'une voiture, d’un smartphone, d'un lave-vaisselle, etc.  Étant donné que nos occasions de prise de décision sont entièrement mobilisées ailleurs, nous oublions que les décisions les plus importantes sont prises par d’autres: est-ce nous qui choisissons un monde où les compagnies pétrolières tirent profit du saccage de la planète? Où des femmes sont lapidées pour adultère et assassinées parce qu’elles veulent être scolarisées? Nos choix ont-ils la moindre influence sur ces réalités-là? Non, car le système économique nous place dans une position qui nous empêche de prendre les décisions véritablement importantes.

"Je déteste les émojis de la même manière que je déteste Walt Disney. Walt Disney a donné la version la plus kitch des émotions humaines."

Les nouvelles technologies ont-elles aussi tendance à nous infantiliser? Que pensez-vous, par exemple, de la mode des emojis? 

Je déteste les émojis de la même manière que je déteste Walt Disney. Walt Disney a donné une version complètement kitch des émotions humaines. Chez lui, les émotions sont toutes banales, plates et simplistes. Or, grandir signifie aussi enrichir sans cesse, en la nuançant, notre vie émotionnelle. 

*"Grandir. Éloge de l'âge adulte à une époque qui nous infantilise", Susan Neiman, Premier Parallèle, p.304, 21 €.

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