interview

Vincent de Coorebyter: "La culture n’est pas forcément un enjeu populaire"

Selon Vincent de Coorebyter, un des problèmes du secteur culturel est qu’il "n’a pas de relais fort et institué comme le Boerenbond, l’Union des classes moyennes ou encore les trois fédérations régionales de l’horeca". ©saskia vanderstichele

Le philosophe et politologue Vincent de Coorebyter analyse les raisons pour lesquelles le secteur culturel peine à être entendu par le monde politique.

Le Codeco de ce vendredi sera crucial pour le monde culturel qui, après de nombreuses actions (notamment les rassemblements du week-end dernier autour du hashtag #stillstandingforculture), demande une réouverture immédiate du secteur avec un calendrier précis. Le philosophe et politologue Vincent de Coorebyter, ancien directeur du CRISP, nous explique pourquoi le monde culturel peine à se faire entendre par le monde politique.

Pourquoi le secteur culturel éprouve-t-il des difficultés à se faire entendre par le monde politique?

Ce n’est pas propre à la culture: les différentes composantes de la société n’ont pas la même capacité à peser sur la décision politique. Le monde de la culture a beaucoup de mal à se faire entendre et commence seulement à bénéficier d’un relais médiatique puissant qui va peut-être avoir un impact bénéfique. Pour autant, cet univers n’a pas été totalement abandonné, notamment avec le droit passerelle et le maintien de subventions. Le débat concernant le statut de l’artiste a été relancé par certains partis. Mais il est vrai que la culture n’a jamais été considérée comme essentielle.

Du point de vue de la N-VA, la culture est assimilée à la gauche et à des valeurs comme celles du multiculturalisme ou du métissage. Elle n’est donc pas soutenue.

Comment expliquer cette situation?

Peut-être est-ce dû à la place problématique de la culture dans l’identité nationale en Belgique. En Flandre, la culture pourrait être un emblème de l’identité flamande. Mais, du point de vue de la N-VA, la culture est assimilée à la gauche et à des valeurs comme celles du multiculturalisme ou du métissage. Elle n’est donc pas soutenue. Du côté francophone, la culture n’est pas un patrimoine partagé. Certains la veulent wallonne, d’autres, bruxelloise, tandis que d’autres encore estiment qu’elle est une forme de l’identité francophone. Ce n’est pas un enjeu partagé, de manière forte et égale, par l’ensemble du monde politique. À l’inverse, en France, le patrimoine culturel est une grande cause nationale. Ce qui n’a pas empêché le monde culturel d’être traité de la même manière…

De nombreuses études ont montré que la culture est un secteur économiquement porteur. Si on prend en compte ce paramètre, comment expliquer le désintérêt du monde politique pour ce secteur?

Ces démonstrations du poids économique de la culture ne font pas mouche et ne parviennent pas à s’inscrire dans l’esprit de tous les décideurs politiques. Le réflexe premier n’a pas été de préserver et de relancer la culture. Elle n’a pas semblé constituer un enjeu aussi essentiel pour le PIB et la relance économique que d’autres domaines. La raison est sans doute qu’il est difficile de tracer les contours du monde de la culture, qui se caractérise par une grande disparité. Aux yeux de certains, ce poids économique de la culture est en fait un mélange de métiers et de pratiques dont il n’est pas si simple de voir qu’ils ne font qu’un. Kinepolis est-il la même chose qu’une troupe de théâtre locale? Les emplois du spectacle vivant sont-ils comparables aux emplois dans la chaine du livre? Pour certains, l’argument du poids économique de la culture consiste en réalité à mélanger des pommes et des poires.

Le monde culturel manque-t-il tout simplement de relais politiques?

La culture n’est pas organisée de la manière la plus efficace. Elle n’a pas de relais fort et institué comme le Boerenbond, l’Union des classes moyennes ou encore les trois fédérations régionales de l’horeca. La culture est victime de la diversité de ses pratiques, mais aussi de son éclatement institutionnel. Le niveau fédéral gère certaines institutions comme Bozar, tandis que d’autres organismes sont gérés par les communautés, les régions, les communes ou les provinces. Cela ne facilite pas une unité d’action et de revendication.

La culture n’est pas organisée de la manière la plus efficace. Elle n’a pas de relais fort (...). Elle est victime de la diversité de ses pratiques, mais aussi de son éclatement institutionnel.

Et puis, il y a l’éclatement des statuts des différents acteurs culturels: il y a des secteurs purement publics, des associations privées subsidiées ou encore des opérateurs privés à vocation commerciale plus ou moins forte. Cet univers, d’une diversité considérable, a donc du mal à se faire entendre en tant que secteur au profit duquel on pourrait prendre des décisions répondant à des préoccupations partagées. La multiplicité des pratiques et des enjeux contribue à l’affaiblissement du monde culturel et ne favorise pas sa structuration.

C’est pourquoi il doit se limiter à des actions symboliques?

C’est en effet la raison pour laquelle le monde culturel en appelle aux médias et aux citoyens. Il doit passer par ce type de revendications parce que les tentatives de se faire entendre par des voies plus classiques n’ont manifestement pas suffi.

Mais les choses semblent quand même évoluer suite à ces actions. Ce lundi, la ministre Bénédicte Linard a déclaré que la situation sanitaire permettait une reprise progressive de la culture…

Comme je le disais précédemment, la culture n’est pas abandonnée à son sort. Mais elle ne parvient pas à démontrer qu’elle est aussi essentielle que d’autres domaines ou d’autres métiers, comme les coiffeurs par exemple. Il me semble que la culture souffre aussi du fait d’être assimilée au loisir. Nous sommes rentrés dans une civilisation du loisir, du temps libre. Cette assimilation, largement inconsciente, de la culture au loisir a permis de la mettre entre parenthèses. C’est à ce titre qu’elle a été considérée comme "non essentielle". On peut se passer de culture pendant des semaines, mais pas de soins ou d’alimentation.

L’assimilation, largement inconsciente, de la culture au loisir a permis de la mettre entre parenthèses. C’est à ce titre qu’elle a été considérée comme "non essentielle".

La culture est ainsi enfermée dans ce piège langagier qui consiste à penser qu’il y aurait de "l’essentiel" et du "non-essentiel". "Non essentiel" résonne comme "facultatif" ou "superflu". C’est un raisonnement binaire, et par conséquent absurde. Ce qui est "non essentiel" peut être tout à fait utile, y compris socialement, psychologiquement. La culture, c’est du lien social, de la découverte, une interrogation sur soi, sur la société et sur le monde dans lequel on vit. La culture est en prise directe sur les réalités. On ne peut pas se passer durablement de culture sans dommage.

Ce besoin de culture n’est-il pas en train de devenir une revendication partagée par l’ensemble de la société?

C’est un autre piège dans lequel la culture tombe malgré elle. Sociologiquement, depuis Bourdieu, la culture est vue comme une préoccupation des classes supérieures. Les grands consommateurs de culture sont des personnes qui ont un niveau d’instruction et des revenus supérieurs à la moyenne. La culture n’est pas forcément un enjeu populaire. On a rarement vu de grandes manifestations exiger le droit à la culture. Cependant, elle n’est pas coupée des réalités sociales. Il existe des lieux culturels ou des organisations qui s’adressent spécifiquement aux plus précaires. Mais, dans la perception collective, la culture fait figure de privilège de classe. C’est pourquoi, aux yeux des nombreux politiques, il faut d’abord se préoccuper des plus fragiles avant de se préoccuper de la culture. L’importance de la culture pour la société et pour les individus est jugée moins grande. On comprend plus facilement qu’il est nécessaire d’aller chez le coiffeur ou d’aller prendre un verre dans un café que de pratiquer une activité culturelle.

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