interview

Yves Hanosset, coordinateur de Patrimoine à roulettes: "Tout le monde vaut de l’or!"

Yves Hanosset, coordinateur de l'ASBL de médiation culturelle Patrimoine à roulettes. ©Manuel Lauti

"L'empreinte de l'ange" est le premier projet du collectif d'entreprises namuroises de Prométhéa. Un triangle d'or moulé aux empreintes digitales des démunis.

Dernier-né de la galaxie Prométhéa, le nouveau collectif d’entreprises mécènes de Namur Namosa a choisi le premier jalon du futur parcours d’artistes qu’il ambitionne de créer dans la ville et le crédite de 14.000 euros pour le réaliser d’ici le 17 octobre, date de la Journée internationale du refus de la misère. "L’empreinte de l’ange", le projet de l’ASBL Patrimoine à roulettes qui l’a emporté, a en effet une forte dimension sociale en proposant de garnir un pignon de la place de l’Ange de feuilles d’or, moulées aux empreintes digitales de Namurois dans la précarité. "Tout le monde vaut de l’or", revendique d’ailleurs Yves Hanosset, coordinateur de Patrimoine à roulettes, qui avait déjà obtenu, en 2019, le prix Akcess de Prométhéa, avec le Musée d’Ixelles, pour "Musée comme chez soi", un projet novateur qui transférait des pièces du musée chez les habitants du quartier.

Travailler pour un collectif d’entreprises, ça vous change par rapport à vos commanditaires habituels?

Non, dans la mesure où nous sommes toujours à la recherche d’opportunités de financement pour les projets qui nous intéressent. Et c’est à chaque fois une décision d’équipe. L’une d’entre nous avait déjà travaillé à Namur et avait envie de plancher sur ce projet. Quatre de nos membres se sont retrouvés un dimanche en balade dans Namur et ont jeté leur dévolu sur la place de l’Ange avec une proposition de base: une intervention dans l’espace urbain à base de feuilles d’or qui rappelleraient les dorures de la fontaine de l’Ange et sa trompette de la félicité, et aussi la torture de Jan Fabre qui surplombe la ville. Mais si l’esthétique était là, il nous manquait un lien avec Namur et son milieu culturel. C’est là que notre Namuroise de cœur s’est souvenue de la collaboration qu’elle avait eue il y a 19 ans avec le mouvement d’éducation permanente LST (pour Luttes, Solidarités, Travail, NDLR) qui travaille avec des personnes en situation de précarité. On n’y parle d’ailleurs pas de "précaires" mais de "militants".

"Une intervention dans l’espace urbain à base de feuilles d’or qui rappelleraient les dorures de la fontaine de l’Ange, et aussi la torture de Jan Fabre qui surplombe la ville."

Était-ce important cette dimension sociale dans le cadre d’un collectif d’entreprises qui voulaient initialement créer un parcours d’artistes dans la ville?

L’an passé, nous avons réalisé un parcours de Land art en Haute-Savoie avec des personnes porteuses d’un handicap mental et des bénévoles. Ce fut un déclic. Dans notre équipe, il y a des plasticien.ne.s qui ont leur propre démarche personnelle, mais on s’est dit que nous voulions aussi développer cet aspect de création collective, d’autant que les financements sont difficiles à trouver. Personne n’est payé au sein de Patrimoine à roulettes. L’argent que l’on reçoit, c’est pour les déplacements, les matériaux, etc. La dimension sociale était donc importante dès le départ et – nous l’avons appris après coup – a été aussi un élément déclencheur auprès des entreprises membres de Namosa.

Modélisation de "L'empreinte de l'ange".

Travailler l’or avec des personnes sans argent ne pose-t-il pas un problème éthique?

Chez LST, ils nous ont rassurés sur ce point: c’était au contraire très important parce que "tout le monde vaut de l’or"! C’est aussi redonner la parole à ces personnes et rendre visible une réalité que l’on a tendance à ne pas vouloir voir. Toute la métaphore se situe à ce niveau-là. J’en ai la chair de poule rien que d’en parler.

Comment allez-vous travailler avec les "militants" de LST?

Notre philosophie, c’est la coconstruction avec les institutions qui nous engagent. C’est à nouveau le cas. Nous allons constituer des équipes mixtes: des paires constituées de membres de Patrimoines à roulettes et des cadres de LST avec lesquels les militants ont l’habitude de travailler dans leur maison ouverte. La cadre commence à se dessiner. Laisser son empreinte, ce n’est pas du tout anodin pour les militants qui se trouvent là-bas…

"C’est aussi redonner la parole à ces personnes et rendre visible une réalité que l’on a tendance à ne pas vouloir voir."

Il y a une notion de contrôle judiciaire?

Oui, on est parti vraiment là-dessus, sur le vécu ressenti lorsque l’on appose son empreinte. "L’empreinte de l’ange", le nom donné à l’œuvre, c’est aussi le renflement entre la bouche et le nez sur laquelle on porte le doigt pour intimer au silence. Il y a cette idée que l’on doit se taire, qu’on n’existe pas. Ces ateliers vont se faire sur base de discussions et de réalisations. On va avoir besoin de milliers d’empreintes, donc. On se demande si les militants ne devraient pas repartir chez eux avec le matériau nécessaire – la plastiline – pour qu'ils puissent prendre les empreintes de leur famille, de leurs amis, afin que ce soit beaucoup plus large. On pourrait même imaginer que les militants interviennent dans l’espace public pour prendre l’empreinte de Namurois dans la rue. Mais ça, ce n’est pas gagné, car ils devraient alors se montrer…

Ils deviendraient alors eux-mêmes les porteurs du projet…

C’est ça l’objectif. En termes plus philosophiques, nous ne cherchons qu’à être des déclencheurs. À eux ensuite de s’approprier le projet.

Réaction

Pour Paul-Édouard Aubry, managing director d’Artone et président du collectif d’entreprises namuroises de Prométhéa, la dimension sociale de "L'empreinte de l’ange" s’inscrit pleinement dans la philosophie du mécénat des 14 entreprises de Namosa.

"Notre idée, en proposant d’implanter des œuvres dans l’espace public, c’était justement de donner un accès à la culture pour tous, y compris pour ceux qui en sont privés. Dans cette œuvre, il y a énormément de métaphores, y compris des paradoxes qui nous invitent à réfléchir. Qu’elle dialogue avec une œuvre déjà présente depuis longtemps et que tout le monde connaît, la fontaine de l’Ange, apporte une vision nouvelle qui nous a séduits, tout comme la dimension participative et collective de Patrimoine à roulettes. Tous les membres de Namosa sont des entrepreneurs, des chefs de PME qui ont pour la plupart créé leur boîte. Nous sommes très sensibles à l’idée d’équipe. Cela a été un élément fort du dossier." – X. F.

Le collectif Namosa est composé des entreprises namuroises Aedes, Artone, Berhin, Brasserie La Houppe, Buro 5, Colorisprint, Cromarbo, E-Net Business, Entreprise Marc Taviet, Fintro Namur - Massart & Co, Hungry Minds, Menuisol, Socabelec et Sonama.

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