1,5 milliard de Chinois contre 5.000 panthères

©BELGA

Son livre ne figurait pas parmi les finalistes: un Prix Renaudot surprenant autant que mérité pour "La panthère des neiges" de Sylvain Tesson.

"La panthère des neiges" 

Sylvain Tesson

Gallimard, 176p.,18 euros

Note: 5/5

Écrivain-voyageur autant que personnage mythique depuis qu’il s’est fait connaître du grand public en 2011 avec "Dans les forêts de Sibérie" (Prix Médicis essai), Sylvain Tesson rencontre Vincent Munier un jour de Pâques, lors de la projection d’un film sur le loup d’Abyssinie. Photographe animalier le plus réputé de France, Munier lui détaille les techniques de l’affût, art fragile et raffiné consistant à se camoufler dans la nature pour attendre une bête dont rien ne garantit la venue: "L’affût est un pari: on part vers les bêtes, on risque l’échec (…) Cette acceptation de l’incertitude me paraissait très noble – par là même antimoderne", déclare Tesson, ermite mondain pétri de contradictions pour qui le monde des hommes tel qu’il s’est enlisé sur la voie du néo-capitalisme n’a plus rien d’enthousiasmant.

Rétif à l’idée du progrès, c’est pourtant ce dernier qui lui a sauvé la vie en 2014 lorsque le grimpeur fou, alpiniste endurci, a chuté sur 10 mètres depuis un toit de Chamonix. Une longue rééducation et le deuil de sa mère ont depuis lors réfréné ses ardeurs – Tesson en a fait le récit dans un précédent livre, "Sur les chemins noirs" (Gallimard), où il raconte comment traverser la France à pied l’a "guéri".

Animal légendaire

Quand il rencontre Munier, c’est l’étincelle: tous deux se reconnaissent. Tesson accepte l’invitation qui lui est faite et s’en va se tapir quelques heures parmi les orties pour observer le blaireau – "tesson" en vieux français. De cette première expérience éblouie naît le projet d’un périple beaucoup plus vaste, Munier embarquant son nouvel ami jusqu’en Asie, sur les traces d’un animal légendaire pratiquement éteint, la panthère des neiges – une bête que le photographe poursuit sans relâche depuis plusieurs années par -20°C sur les plateaux du Tibet, à proximité du Mékong. Une bête qui devient, sous la plume à la fois précise et lyrique de Tesson, l’emblème du péril mortel auquel l’homme a soumis la nature: "Un milliard et demi de Chinois contre 5.000 panthères".

"La panthère des neiges, c’est l’héraldique du paysage tibétain, marqueterie d’or et de bronze vivant sous la toison du monde. Je la croyais camouflée dans le paysage, c’était le paysage qui s’annulait à son apparition."
Sylvain Tesson
Auteur

Voici donc l’écrivain qui met les voiles en plein hiver en compagnie de Munier, sa compagne, Marie, et son assistant, Léo: "On m’offrait le Tibet sur un plateau. Je partais chercher une bête invisible avec le plus beau des artistes, une louve-humaine aux yeux lapis et un philosophe réfléchi."

Au-delà de la poésie lancinante qui habite chaque phrase, c’est aussi la difficulté de vivre qui hante ce texte: compagnie des hommes ou proximité des bêtes? Vivre dans la chaleur bondée de la foule ou choisir le silence nu des paysages les plus arides au monde, ponctués de chèvres bleues, de loups solitaires et de yacks sauvages, animaux préhistoriques lourds et puissants, totems si peu modernes dont "les mêmes instincts les guidaient depuis des millions d’années, les mêmes gènes encodaient leurs désirs"?

©doc

Face à cette pureté de l’évolution, ces "vaisseaux du temps arrêté", Tesson ne peut que ravaler l’espèce humaine à son indétermination génétique, dont le prix à payer est l’indécrottable indécision: "Nous autres, les hommes, étions condamnés à ne faire que passer en ces endroits. La majeure partie de la surface de la Terre n’était pas ouverte à notre race. Faiblement adaptés, spécialisés en rien, nous avions notre cortex pour arme fatale. Elle nous autorisait tout. Nous pouvions faire plier le monde à notre intelligence et vivre dans le milieu naturel de notre choix. Notre raison palliait notre débilité. Notre malheur résidait dans la difficulté de choisir où demeurer."

Quand la panthère apparaît finalement, royale, souveraine, absolue, Tesson a les mots qu’il faut pour célébrer la splendeur de celle qui porte sur son pelage "l’héraldique du paysage tibétain (…), marqueterie d’or et de bronze vivant sous la toison du monde (…) Je la croyais camouflée dans le paysage, c’était le paysage qui s’annulait à son apparition." Un texte époustouflant qui emporte si loin de l’agitation quotidienne qu’il est difficile, ensuite, d’y revenir.

©doc

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