André Comte-Sponville "Pas besoin de philosophie quand on est doué pour la vie"

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Dans son dernier livre d’entretiens, le philosophe André Comte-Sponville dresse autant un bilan de sa pensée qu’il n’esquisse un autoportrait de lui-même au travers de son parcours, ses amitiés, ses modèles. Rencontre avec un auteur pour qui la pensée aide à vivre, à panser justement les blessures de la vie…

Oserais-je dire que vous êtes l’Athos de la philo?

Vous me flattez car, comme je l’explique dans le livre, j’ai aimé passionnément les trois mousquetaires, Athos en particulier. Ce qu’il y a, à la fois, chez lui de désespéré et d’héroïque, de désespéré et de généreux m’a toujours beaucoup touché au point que, même si c’est un peu une boutade, tous les livres de philosophie que j’ai écrits visaient à donner, à Athos, une philosophie digne de lui. Ce personnage nous apprend ou nous rappelle qu’on peut vivre ensemble, dans le même temps, ce que j’ai appelé le désespoir, la dimension tragique de la condition humaine, et l’amour de la vie, de ses amis, le courage, la noblesse, l’exigence morale, la hauteur spirituelle. Cela suffit à récuser tout nihilisme, l’idée que tout se vaut, que rien ne vaut…

Quel fut l’impact de la mort d’un enfant dans votre façon de philosopher?
Pas aussi important qu’on pourrait l’imaginer. D’abord parce que ma petite fille, notre premier enfant, est morte en 1981, alors que je n’avais encore publié aucun livre, mais qu’à 29 ans j’écrivais déjà depuis plusieurs années. Je ne dirais pas que ma philosophie était faite, mais mes convictions philosophiques existaient déjà. Bien plus décisive pour ma vie et ma pensée fut l’enfance que j’ai vécue.

"Il n’existe absolument rien d’immatériel: je ne crois dès lors en aucun dieu."

Bien entendu moins dramatique que la mort d’un enfant, mais une enfance plutôt malheureuse. J’étais un enfant grave, plutôt mélancolique et anxieux, entre une mère dépressive et un père autoritaire, mais surtout très méprisant vis-à-vis de cet enfant et de son épouse, dans un couple parental déchiré… Bref je me suis découvert peu doué pour la vie, peu porté au bonheur, davantage doué pour l’angoisse, la mélancolie: raison pour laquelle j’ai besoin de philosopher.

Les gens doués pour la vie n’en ont, à la limite, pas besoin. J’aime d’autant plus la philosophie qu’elle m’aide aussi à vivre.

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Aujourd’hui je me sers de la philosophie pour me défaire d’un certain nombre d’illusions, d’espérances infondées, non pas du tout pour m’enfermer dans le malheur et la désespérance, mais, au contraire, pour apprendre à aimer la vie telle qu’elle est, dans sa difficulté avec sa dimension tragique et pour tenter d’y trouver, si j’en suis capable, un certain bonheur.

Vous êtes un proche de Michel Onfray. Ne serait-il pas, en quelque sorte, votre frère en colère?
Michel est un ami: nous ne voyons pratiquement jamais, mais nous nous écrivons très régulièrement. Il m’a un jour "dit" dans un mail: "Tu es mon grand frère." Un grand frère "avec qui je ne suis pas toujours d’accord, ajoutait-il, mais mon grand frère." Cela m’avait touché parce que cela dit quelque chose de notre rapport; plus âgé que lui de six ou sept ans, j’ai été publié avant et reconnu avant lui… Il nous arrive d’échanger des mails sur des choses très douloureuses que nous avons chacun vécues. De nous faire des confidences, de parler de notre vie à l’un ou à l’autre, en profondeur. Sauf que Michel est un colérique, un teigneux qui excelle dans la polémique, avec un talent fou. Alors que je suis plutôt un gentil, comme dirait un autre ami, Luc Ferry. La colère, la haine ne sont pas mon fort.

Tous deux, vous êtes d’une extraction modeste, premier élément qui vous rapproche, et faites preuve, en matière de philosophie, d’un même bon sens...
Mes parents n’étaient pas vraiment pauvres, au contraire des siens. Mais ce qui nous est commun, c’est qu’aucun de nos quatre parents n’avait obtenu le bac: nous ne sommes pas des fils d’intellectuels, des héritiers.

Ne pas naître dans l’université nous a peut-être poussés à chercher des pensées qui aient prises sur le réel plutôt que des pensées qui n’aient prises que sur la culture. Michel et moi aimons la pensée et la culture, mais souhaitons y reconnaître la rudesse du monde réel.

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Par ailleurs, il existe une certaine tradition du bon sens dans la philosophie française, "la chose du monde la mieux partagée", écrit Descartes. L’idée est déjà énoncée par Montaigne. Cette tradition se reconnaît à une certaine clarté. Ce que Nieztsche appelait la belle clarté française, qu’il opposait à ce qu’il y avait de trop jargonnant, spéculatif et abscons dans la tradition allemande, notamment chez Leibniz, Kant et Hegel, qui sont aussi d’immenses philosophes. Cette tradition de clarté tient à une certaine proximité entre la philosophie et la littérature.

Montaigne, Descartes et Pascal, sans doute les plus grands philosophes français, sont aussi d’immenses écrivains. Leibniz, Kant et Hegel sont tout aussi importants, sans être de grands écrivains pour autant.

Vous êtes un matérialiste modéré et pragmatique?
Plutôt radical. Je pense que tout ce qui existe est matière ou produit de la matière. Il n’existe absolument rien d’immatériel: je ne crois dès lors en aucun dieu.

Politiquement, je me considère comme un libéral de gauche et philosophiquement comme plutôt tolérant. Disons que je suis un matérialiste non dogmatique: je ne prétends pas savoir que tout est matière.

Montaigne, qui donne le titre à votre ouvrage, est un peu votre maître à penser?
Il l’est devenu. Mon maître à penser et à vivre. Il est le penseur le plus libre, le plus lucide, le moins dogmatique que j’ai rencontré et justement celui qui essaie de penser au plus près de lui-même, au plus près du vécu et de son expérience incarnée. De plus, la langue, chez Montaigne, est d’une beauté sublime, même si un peu difficile pour nous aujourd’hui. D’où le titre du livre qui est une reprise tronquée de la phrase: "C’est chose tendre que la vie et aisée à troubler", qui indique justement qu’au fond la vie tendre et même aisée à troubler est plus précieuse que la sagesse. Montaigne m’a aidé à accepter que le trouble fasse partie de la condition humaine et que la seule sagesse était de l’accepter.

Au fond, j’apprécie les philosophes qui nous aident à vivre, à lutter et à le faire joyeusement. Autrement dit, qui nous aident à aimer la vie et le combat.

Entretiens avec François L’Yvonnet,

André Comte-Sponville,

Albin Michel, 544 p.,24 EUR.

Pourquoi y a-t-il aussi peu de femmes dans l’histoire de la philosophie?
Mais Simone Weil, Simone de Beauvoir ou Hannah Arendt sont les plus grandes philosophes du siècle dernier. Les hommes ont peut-être tendance à prendre les idées plus, voire trop au sérieux: ils se racontent des histoires; et pour sacrifier sa vie à un combat d’idées, il faut être porté à ce goût un peu exagéré de l’abstraction. Alors que les femmes aussi intelligentes que les hommes en sont moins dupes…

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