Anvers se souvient-elle?

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Best-seller en néerlandais, "Trouble", de l’auteur flamand Jeroen Olyslaegers, revisite un temps où le fascisme infiltrait nos institutions.

"Tu n’as pas su me protéger", la phrase de sa femme, pelotée par un SS, hante Wilfried. Il n’a pas su protéger davantage sa petite-fille, dégoûtée d’avoir eu un grand-père collabo. "Wil", titre original de ce roman couronné du prix Fintro, tourne du silence qui a suivi les accommodements avec l’occupant, rhabillés en actes citoyens contre la "ploutocratie". À l’heure où se rompt le cordon sanitaire où l’insulte se décomplexe, où un populisme ouvertement "antisystème" réactive les vieilles ficelles au nom d’un peuple qui aurait davantage de droits que les autres, "Trouble" trouble, en effet.

"Trouble"
  • Jeroen Olyslaegers
  • Stock
  • 433 pages
  • 22,50 euros
  • Note: 5/5

Pour oublier la honte et la boue, on a effacé de la mémoire que pendant 40-45, tous n’étaient pas résistants ou victimes, qu’il y a eu des collusions douteuses et de l’excès de zèle de la part de fonctionnaires prompts à dénoncer des innocents. Pas tous, loin de là, mais certaines villes, certains bourgmestres, certaines administrations.

À Anvers, des ligues ouvertement antisémites qui avaient pignon sur rue depuis la fin des années trente, ont prêté main-forte aux nazis. En août 1942, des membres de la police anversoise ont raflé un millier de familles juives, tandis que d’autres portaient plainte auprès des autorités belges, ou ce qu’il en restait, contre la brutalité de leurs collègues. D’autres encore cachaient des Juifs, en se cousant d’or une vertu.

Wilfried Wils a 20 ans en 1940 et revêt son âme de poète sous l’uniforme d’auxiliaire de police, par désœuvrement. Il cherche l’exaltation et un dérivatif au mépris qu’il porte à un père falot. Un homme plus âgé, sensible comme lui à Rimbaud, l’exhorte à s’engager dans son mouvement fasciste, à le renseigner, tout en l’initiant à la vie interlope.

Inconscience de soi

©doc

Sur ses pas, le lecteur entre dans cette période "ni chair ni poisson" de la fin de l’adolescence et d’une guerre qui s’installe. Le roman explore cette forme de mollesse, de flou, d’inconscience de soi et des autres, et relie par un récit continu le jeune homme d’alors au vieillard d’aujourd’hui. Écœuré mais consentant, sans volonté, il a fricoté avec les uns et les autres, arrogant, naïf, il s’est compromis, salit, couvert, dédoublé et sauvé croit-il en n’adhérant pas et en ne trahissant personne.

Surtout pas sa conscience qui jamais n’affleure. "C’est soit devenir une cible, soit être le tireur embusqué. Le dernier drap dont on se pare est la haire de sa propre vulnérabilité, l’illusion d’être soi-même une victime, sans étoile sur le revers, bien sûr, mais tout autant menacé, et sous ce drap s’endormir, dans l’espoir qu’au réveil tout cela soit passé." De quel temps nous parle Jeroen Olyslaegers, sinon de celui qui revient périodiquement, en appelle à l’esprit de résistance, à rallier les audacieux, à anticiper les temps à venir? Mais sait-on quel mobile se cache derrière ces appels nébuleux et vociférant, mêlant tout et son contraire?

La langue vigoureuse, colorée, flamande d’Olyslaegers est d’autant plus saisissante qu’elle met en mouvement des corps informes dans un chaos nauséeux.

"Toute la ville a fini par se résigner au fait que la mort, ces jours-ci, peut égorger un homme entre un pet et un rot…" La langue vigoureuse, colorée, flamande de Jeroen Olyslaegers jusque dans sa traduction, est d’autant plus saisissante qu’elle met en mouvement des corps informes dans un chaos nauséeux. Langue populaire, qui sent la javel et le savon noir, les caves humides, les remugles de gueuze déjà bue dirait Baudelaire, les haines recuites. Et sous la gouaille cynique, apparaît la neige souillée et tragique du "Massacre des innocents" de Bruegel.

Depuis l’occupation espagnole, le Duc d’Albe, "Barbiche teigneuse" est resté parmi nous, semble nous dire l’auteur. Les parades sont identiques, et certains pensent qu’il suffit de baisser la tête sous les hallebardes en attendant que cela passe. Mais cela suffit-il à protéger les générations futures de la peste brune qui sourit en posant son gros derrière sur le puissant levier du ressentiment?

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