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Daniel Tammet, autiste savant et génie, publie son premier roman

Écrivain, autiste "savant", classé parmi les cent génies du XXIe siècle, l’Anglais Daniel Tammet a transformé sa singularité mentale en source créatrice. Il vit à Paris, publie, en 2016, son premier roman, "Mishenka", histoire de Mikhaïl Gelb, jeune prodige soviétique des échecs.

Son visage lumineux trahit la réserve attentive, la curiosité placide et un regard sérieux, espiègle, cerclé de lunettes de fort en thème. Un elfe plein de grâce, un enfant sage, serait-on tenté de dire. Or cet adulte mesuré a connu une enfance de tumultes intérieurs. En 2005, après des années de points d’interrogation, Daniel Tammet est diagnostiqué autiste Asperger par le professeur Simon Baron-Cohen, pionnier anglais de l’autisme, chercheur à Cambridge.

L’autiste souffre d’un enfermement — "forteresse vide", selon la formule du très controversé Bruno Bettelheim. Ni forteresse, ni vide, la variante Asperger possède des facultés hors pair.

Qui sont-ils? Le diagnostic rétrospectif des défunts est aléatoire, et les vivants restent discrets: pêle-mêle, Newton, Nikola Tesla, Alfred Hitchcock, Albert Einstein, Lewis Carroll, Glenn Gould, Bobby Fischer ou Vladimir Nabokov, mais aussi Bill Gates, Mark Zuckerberg ou Bob Dylan. Tammet est rétif aux clichés de l’autiste axé sur les chiffres, "incapable d’être amoureux, poète, traducteur, comme je le suis. Je suis peut-être exotique aux yeux des autres, pas pour moi-même!"

"Je finirai peut-être par écrire en français. En français, en islandais, en allemand, j’ai moins d’aisance, mais moins de souffrance qu’en anglais."

L’autisme a traversé plusieurs époques: pathologie "rare", identifiée, en 1910, par le psychiatre suisse Bleuler, longtemps lié à Freud, qui forge le terme, du grec autos, "soi-même"; en 1944, l’Autrichien Asperger isole une variante, liée à l’usage atypique du langage et à l’hyper-perception. Ses travaux sont diffusés à partir de 1980. En 1988, le film "Rain Man" dresse un portrait de l’anomalie et de l’excès de facultés.

Et, ces dix dernières années, plus répandu qu’on ne le croit (35 millions de cas probables dans le monde), l’autisme Asperger éclaire le fonctionnement cérébral. Pour Baron-Cohen, l’Asperger est plus "différence" que handicap. Pour Fred Bourlez, psychologue clinicien à l’Institut La Porte Ouverte (Blicquy), il aura fallu attendre soixante ans pour différencier l’autisme de la "folie". Folie que Daniel connaît de près: son père, décédé en février 2016, était schizophrène.

Étranger dans son monde

"Né en 1979, j’ai grandi dans l’East End de Londres, le borough populaire de Barking and Dagenham, site des usines Ford. Mon père était dans la métallurgie, ma mère femme au foyer, et nous étions neuf frères et sœurs. Je suis l’aîné. Enfant timide, hypersensible, maladroit, peu loquace, solitaire, je suis né autiste à une époque où on en savait peu. J’ai suivi une scolarité ordinaire, nullement adaptée. Curieusement, l’anglais, dans lequel j’ai été élevé, n’était pas ma langue maternelle, car c’était la langue dans laquelle je me sentais incompris, humilié par les adultes ou d’autres enfants. Me sentant étranger, j’ai cherché une autre culture, une autre langue. L’école était fréquentée par des enfants d’Iran et du Pakistan: langue différente, peau plus sombre, ils étaient différents, et entre “différents”, on se comprenait. Je n’avais encore trouvé ni ma voix, ni ma voie. Toutefois, les chiffres étaient mes amis (moi qui n’en avais pas) et m’apparaissaient comme une langue, pareils aux idéogrammes japonais, possédant forme, texture, émotion. Ainsi, le 11, rond, brillant, argenté, m’évoque la beauté." Son frère Steven, Asperger et surdoué, emprunte la voie de la musique, comble de l’expression et du calcul, et apprend seul la guitare et le bouzouki: "Quand il joue, il voit la couleur orange, associée au bonheur."

©Johan Frederik Hel Guedj

Ces associations sensorielles, ou synesthésie, sont liées à l’autisme. Tammet et nombre de praticiens croient à une synesthésie universelle. "Tout le monde associe les notes et les lettres à des couleurs, sombres et graves, hautes et claires. Les chiffres (et les lettres) ont pour moi une couleur et un sens. Chez moi, c’est une langue visuelle qui ne se parle pas, ne s’enseigne pas, n’existe que dans ma tête, inaccessible à mes proches. Je pensais, ressentais, rêvais en chiffres. J’avais la faculté de communiquer, de communier, mais surtout avec moi-même. À dix ans, j’éprouvais des émotions qu’aucun chiffre, aucun mot ne pouvaient exprimer: j’ai compris que cela s’appelait la solitude. J’ai eu envie de sortir de mon monde, d’aller vers l’autre, de l’apprivoiser. Je m’interrogeai: qu’est-ce qu’une voix, une parole? J’observais les autres enfants comme un scientifique étudie des créatures exotiques: je cherchais à les imiter, sans grand succès."

Sortir de soi par la langue

Sa famille évite qu’il soit exposé, de manière négative ou positive. Épileptique, les médicaments l’endorment en classe et les autres élèves le moquent. S’il n’est pas sous traitement, il effectue des calculs à toute vitesse et ils le jalousent. Ensuite, il y eut la lecture. Dans cette banlieue populaire, pas de cinéma, pas de théâtre, mais une bibliothèque. "Quand on lit, on est seul et pas seul, on entend par les yeux. J’entendais les voix des personnages. Avec les dialogues, j’éprouvais de l’empathie, je comprenais les émotions, que je transcrivais en chiffres." À l’inverse, certains matins, il se réveille la tête pleine de poèmes et de dialogues chiffrés, qu’il traduit en paroles. Les nombres se chargent ainsi d’émotions.

Étrangement, j’apprenais à faire passer ces émotions par les chiffres: "Le 6, c’est la tristesse, tout petit, tout noir. Quand un personnage est triste, je sombre dans un gouffre de chiffres 6." Enfant, ce filtrage de la réalité au prisme des chiffres est un réflexe et un refuge. L’écrit est aussi un jeu: il joue des heures au bibliothécaire, découpe des feuilles, crée des livres, inscrit le titre, l’auteur, conseille sur tel ou tel "ouvrage" ses frères et sœurs qui se prêtent au manège. "Aujourd’hui, c’est un choix: les chiffres sont un enrichissement, pour moi et mon écriture." En anglais, il est vrai, compter (count) et raconter (recount) ont la même racine.

Scolarisé, il trouve dans les langues étrangères une porte pour sortir de soi. Une professeur d’allemand, d’origine germanique, obèse, rousse, très parfumée, maquillée, Mme Corkhill, qui croquait de l’oignon cru, elle-même souvent moquée, perçoit sa singularité et le prend sous son aile. "Elle me reçoit chez elle, dans une maison avec une théière, une corbeille de fruits, je n’avais vu ça que dans les romans."

En 2002, il crée Optimnem, un site d’apprentissage des langues en ligne. En 2004, son autisme est diagnostiqué. Son père trop malade, sa mère l’accompagne.

"Le 6, c’est la tristesse, tout petit, tout noir. Quand un personnage est triste, je sombre dans un gouffre de chiffres 6."

Le professeur Baron-Cohen constate une "faculté d’adaptation remarquable". Cette découverte lève un voile. Un an plus tard, en 2005, à 25 ans, il décide d’extraire les décimales du nombre Pi (π), de tête, verbalement, au Musée d’Histoire de la science d’Oxford: 22.514 chiffres après la virgule, en 5h 9 minutes, sans erreur — record européen. "C’était pour moi un sublime poème numérique, que j’incarnais avec mon souffle, ma présence, mon corps." Les spectateurs sont émus aux larmes. "Mes livres, ‘Je suis né un jour bleu’, ‘Embrasser le ciel immense’, sont nés de l’envie de prolonger cette expérience de Pi. Je ne voulais plus être un cobaye, mais exister par l’écrit. Je crois être plus porté vers l’écriture que vers les mathématiques, qui sont pour moi un instrument."

Lire en l’être humain

En 2006, il fait la connaissance de son compagnon, Jérôme Tabet, qui travaille à la Fondation Vasarely et a lu "Je suis né un jour bleu", où Tammet raconte son enfance. L’enfant est alors un adulte menant une vie protégée par ses proches, "trop sans doute". "Mes origines ne sont pas une honte, mais une fierté, que je veux dépasser pour créer." Jérôme, devenu photographe, va l’y aider. Leur lien se crée par la voix, au téléphone, à distance, ils parlent d’art, de Vasarely, artiste mathématicien et musicien. L’autisme est relégué au second plan. Enfin, ils se rencontrent à New York. Leur relation couronne les efforts de Tammet pour s’extraire de soi, depuis trente ans. Auteur "atypique", lesté et porté par son bagage autistique, il souhaite être reconnu comme tel. "Certains me veulent porte-parole, défenseur d’une minorité. Je préfère créer." En 2012, son troisième livre, "L’éternité dans une heure" est salué par J. M. Coetzee, prix Nobel de littérature sud-africain, et le poète américain Billy Collins.

©rv

"J’écris encore en anglais, je conserve ce lien affectif qui m’a fait souffrir, mais je vis en France depuis dix ans: je finirai peut-être par écrire en français. En français, en islandais, en allemand, j’ai moins d’aisance, mais moins de souffrance." Dans les pays où se pose un problème linguistique, comme en Belgique, le refus de la langue est un refus de l’autre, "qui impose des règles et des contraintes". À l’inverse, "les Islandais, qui protègent leur langue mais vivent en bonne intelligence, adoptent l’anglais sans difficulté". Tammet traduit et correspond avec l’Australien Leslie "Les" Murray, l’un des deux grands poètes anglophones, régulièrement cité pour le Nobel, qui a fait état de l’autisme de son fils et du sien probable, dès 1970. "Il vit sans téléphone, sans internet, et nous correspondons lentement, par lettres." Il se lie d’amitié avec Michael Edwards, poète, premier anglais élu à l’Académie française, rencontre Cédric Villani, médaille Fields de mathématiques, découvre l’artiste Steven Wiltshire (doué de mémoire eidétique, comme Kim Peek qui inspira Rain Man) capable de dessiner Rome après un simple survol en hélicoptère.

Toutefois, si des parents d’enfants autistes venus l’écouter repartent le cœur plus léger, il n’est pas certain que les autistes savants puissent aider les non-savants, même si sa singularité le rend clairvoyant: "Dans mes voyages, j’ai rencontré des individus célèbres, mais avant de considérer la fonction ou le parcours, l’autisme m’a appris à lire en l’humain, à travers la peau, les yeux, le cerveau, la voix surtout!" La société pourrait valoriser cette clairvoyance. Peu d’autistes Asperger sont connus pour leurs écrits. "Avec mon roman, ‘Mishenka’, je fais exister des personnages, je m’efface derrière eux, ce qu’on croirait impossible pour un autiste. Aujourd’hui, je vis avec l’autisme, dans l’hypersensibilité, le besoin d’ordre, de calme et d’apaisement. Certains maîtrisent ce développement atypique du cerveau, acquièrent les codes sociaux comme une langue étrangère. L’écriture va en ce sens." Les liens qui vont de soi chez le commun des mortels ont longtemps été pour lui indéchiffrables. Cet homme pour qui la longue litanie des décimales de Pi était un poème, qui a longtemps tenté de traduire les émotions en chiffres, cherche à vivre en se déchiffrant par les mots. En toutes lettres.

http://www.danieltammet.net/ l "Mishenka", Daniel Tammet, Editions des Arènes, 2016.

Excès de neurones, excès de soi

Depuis 2010, nombre d’études ont cerné, chez l’autiste, un surplus de connexions synaptiques, notamment dans le cortex préfrontal gérant les fonctions sociales, affectives, cognitives, le langage, la communication.

Ce surplus, normalement éliminé entre la fin de la grossesse et le début de la vie, entraînerait ces désordres. On a aussi établi qu’Einstein, autiste savant présumé, possédait quatre fois plus de cellules gliales que la normale. Pour le psychologue clinicien Fred Bourlez, Tammet a joui d’un cadre préservant sa singularité, exprimée dans une écriture littéraire.

D’autres autistes ont recouru à une forme d’écrit: "Temple Grandin, spécialiste mondiale de la zootechnie, avec ‘Ma vie d’autiste’; Birger Sellin, qui témoigne dans ‘Une âme prisonnière’ ou Donna Williams, dans ‘Si on me touche, je n’existe plus’. Entourée de doubles imaginaires, cette dernière ne reconnaît pas sa propre image. Son livre la sort d’elle-même, et elle déménage même au bout du monde, mettant un terme au dédoublement, et sentant son propre corps."

Bourlez souligne que cultiver "en douceur la relation aux autres, aux objets et au langage" est essentiel: depuis 1998, il a orchestré plusieurs travaux de créations cinématographiques et musicaux avec des patients: le film "Vigade?" (avec François Pirotte, 2001), le disque "Bôkan! Musics in the margins" (avec Benjamin Bouffoux, 2009), "La Porte ouverte" (avec Clémence Hébert, 2014), une exposition, "Seul avec les autres" (avec Michel Loriaux, 2017).


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