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interview

Dans le jardin des vérités

©Dieter Telemans

Avec "D’après une histoire vraie", Delphine de Vigan empoigne le succès de son précédent roman par les cornes.

Elle a frôlé le prix Goncourt deux fois, elle a connu un succès immense avec "Rien ne s’oppose à la nuit" (2011) et, à 49 ans, Delphine de Vigan tient le cap. Elle a su rebondir, avec maestria, "après ça", après ce roman très intime. "D’après une histoire vraie" met en scène Delphine, une romancière qui a connu un succès qu’elle n’attendait pas et qui a du mal, beaucoup de mal, à s’en remettre. Faille par laquelle L. vient se greffer dans sa vie.

Au jeu du vrai et du faux, du réel et du fictionnel, Delphine de Vigan trace sa route en toute étroitesse, entraînant son lecteur dans ce jeu de miroirs.

©doc

"D’après une histoire vraie" consomme l’art de jouer avec le vrai et le faux. Vous enchevêtrez des éléments de votre vie et de la fiction, en mettant tout cela en abyme. Cette fascination qu’on a pour les histoires vraies, c’est humain, c’est malsain, c’est…?
Delphine de Vigan: Je pense que c’est quelque chose de profondément humain. On est tous, un petit peu, des voyeurs en puissance. On aime bien les histoires des autres, on aime bien s’observer les uns les autres. ça ramène à ce goût qu’on a pour le fait divers: c’est arrivé à d’autres, cela pourrait-il m’arriver? On vit aussi dans un monde qui est très pipolisé et je crois que ça a renforcé ce côté voyeur en nous.

Cela l’a renforcé?
En tout cas, ça l’a autorisé. Il me semble que la téléréalité, la "pipolisation" et les réseaux sociaux – qui sont une mise en scène de soi – ont permis à notre côté un peu voyeur de s’exprimer et de s’épanouir. Je ne porte pas de jugement là-dessus, je ne dis pas que c’est bien ou que c’est mal, c’est comme ça.

©Dieter Telemans

Parallèlement, je pense qu’il y a aussi une confusion des genres qui n’est pas simple pour les gens. C’est-à-dire qu’on leur raconte des histoires pour leur vendre des yaourts et on leur raconte un peu des histoires en politique. Et d’ailleurs, en français, "raconter des histoires" ça veut aussi dire "raconter des bobards". Du coup, c’est comme si les gens se méfiaient un peu des histoires. Pour se rassurer, ils peuvent préférer des histoires vraies, ou supposément vraies.

Dans ce roman, vous jouez aussi sur la fascination du lecteur pour l’auteur. Cette étrange relation d’intimité à sens unique participe-t-elle au succès d’un livre?
Oui, sans doute, oui. Mais elle existait déjà avant, dès mon premier roman, alors que personne ne me connaissait. La lecture fait appel à des choses tellement intimes que c’est assez fréquent, finalement, de croiser des gens qui projettent quelque chose sur vous. Quand on écrit, on s’expose, on expose quelque chose et donc, il faut accepter l’idée que, là-dessus, des gens vont pouvoir projeter des choses.

Avec "D’après une histoire vraie", Delphine de Vigan empoigne le succès de son précédent roman par les cornes.

Elle explore les arcanes du réel et du fictionnel. Et la fascination que peut exercer un écrivain sur le lecteur.

La plupart du temps, les gens sont bienveillants, discrets et sympathiques. Mais il arrive, et ça a été le cas dès mon premier livre, que ce soit plus intrusif, que le lecteur ait envie d’entrer en contact avec l’auteur. Or c’est toujours compliqué de rencontrer un écrivain parce que les auteurs, et moi la première, ont cette manière de mêler le vrai et le faux, de mettre le plus vrai dans ce qui paraît faux, de mettre le faux dans ce qui paraît vrai. C’est troublant quand on s’approche de la personne, et je ne suis pas sûre que ce soit si intéressant de rencontrer les écrivains, de vouloir les connaître alors qu’ils sont, finalement, des bestioles comme les autres. C’est prendre le risque d’être déçu.

Sans le roman précédent, auriez-vous pu écrire celui-ci?
Non. Mais c’est valable pour tous mes livres. Aucun ne surgit de nulle part. Ils sont extrêmement liés à ce que je vis, même sans être autobiographiques. Chaque livre s’inscrit dans la continuité du précédent, même si parfois il s’inscrit en faux, il en prend le contre-pied. Par exemple après "Jours sans faim" qui était mon premier roman, un texte autobiographique, j’ai éprouvé le besoin d’écrire une fiction très affirmée, probablement pour prouver que j’étais capable d’écrire autre chose que de l’autobiographique.

"Je n’arrive jamais à écrire tout à fait le livre que j’ai imaginé."
Delphine de Vigan
Romancière

Quatre ans se sont écoulés entre votre précédent roman et celui-ci. Trouvez-vous cela long ou court?
Ni l’un ni l’autre. Cela m’importe peu. D’autant que je n’ai jamais enchaîné l’écriture de deux romans, j’ai toujours besoin d’un temps entre les deux. Ce temps est plus ou moins long. Là, il a été un peu plus long que d’habitude. Mais ça n’a pas d’importance. Il se pourrait tout à fait qu’un jour je ne publie pas de roman pendant cinq ans. L’important, c’est ce qu’on fait. Et chaque livre a sa chronologie, son rythme. Celui-là a été plus long que les autres, notamment dans la maturation.

Après un livre, après les mois de promotion qui s’ensuivent, après cette phase de digestion, qu’est-ce qui vous ramène devant l’ordinateur, à l’acte d’écriture?
Après "Rien ne s’oppose à la nuit", la phase de promotion et la phase de digestion se sont confondues car j’ai fini le roman et huit jours après il était publié. Ce qui n’a d’ailleurs pas forcément été très simple.

Ensuite, il y a un moment où j’ai le sentiment de rentrer dans le livre d’après, mais ce n’est pas forcément un moment d’écriture. C’est une période où je m’imprègne de mon sujet, où je fais éventuellement des recherches, où je réfléchis à la manière dont je vais l’écrire. C’est comme un temps d’incubation. Et ce temps-là est plus ou moins long aussi. Et puis, vient un jour où j’ai le sentiment d’être allée au bout de ce que je pouvais anticiper, au bout du travail de préparation de l’écriture et donc il n’y a plus qu’à s’y mettre.

De toutes ces phases, avant, pendant, après l’écriture, y en a-t-il une que vous préférez?
J’aime bien l’avant car c’est un moment où on fantasme le livre qu’on va écrire. Il y a quelque chose qui est là, autour duquel on tourne, mais c’est plus un élan qu’une idée. Je me sens comme un enfant qui se raconte une histoire: "On dirait que j’écrirais un grand livre qui porterait sur ci et ça." Après il y a le moment de l’écriture et ça, c’est beaucoup plus dur parce que c’est l’épreuve de la réalité. En général, je n’arrive jamais à écrire tout à fait le livre que j’ai imaginé. Ensuite, j’aime bien l’après car on est soulagé d’être arrivé au bout de quelque chose et parce que c’est assez plaisant d’amener le livre vers le lecteur.

"D’après une histoire vraie", par Delphine de Vigan, Éditions JC Lattès, paru le 26 août. 484 pages, 20 euros.

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