Djaïli Amadou Amal: "Le mariage précoce est la violence la plus pernicieuse"

Djaïli Amadou Amal ©AFP

L’autrice camerounaise est en lice pour le Goncourt avec "Les Impatientes", lauréat du Prix Orange du livre en Afrique 2019.

Peule et musulmane, née d’un père camerounais et d’une mère égyptienne, l’écrivaine Djaïli Amadou Amal expose le mariage forcé, le viol conjugal et la polygamie à travers le destin de trois femmes du Sahel : un roman choral sans concessions, déjà remarqué en Afrique et sorti en France cet automne dans une toute nouvelle édition…

Djaïli Amadou Amal, vous dites avoir été sauvée par la littérature: une façon d’échapper au destin qui était le vôtre et que vous partagez avec de nombreuses femmes peules, mariées contre leur gré?

Lire a été une thérapie – la seule façon de m’évader quand j’étais jeune mariée, et à tous les moments difficiles de ma vie. La création de bibliothèques est, pour mon association Femmes du Sahel, une activité primordiale: nous en créons dans les milieux ruraux, où les enfants passent parfois toute leur jeunesse sans lire un seul livre! Là-bas, tous les petits garçons rêvent de devenir chauffeur de camion et toutes les filles, d’être maman. Ils n’ont pas d’autre image de la réussite, aucune ambition. Leur apporter des livres, c’est leur ouvrir des portes sur d’autres paysages, d’autres métiers, d’autres rêves.

J’ai été mariée de force à 17 ans mais j’ai finalement réussi à m’en sortir, à me faire respecter et à élever mes filles autrement, tout en restant dans ma culture.

Est-ce que les mentalités sont en train de changer?

Ça ne peut que changer selon la marche du monde, entre autres grâce aux moyens de communication, mais il y a quand même certains aspects où l’on régresse, notamment à cause du terrorisme et du wahhabisme. La condition des femmes au Sahel, et partout en Afrique subsaharienne – Cameroun, Sénégal, Mali, Guinée –, est la même chez les Musulmans que chez les Chrétiens. Ce n’est que par le biais de l’éducation qu’on peut changer les mentalités. L’autonomie financière permet aux femmes de s’affranchir progressivement. J’insiste beaucoup dans mes romans sur le mariage précoce comme étant la violence la plus pernicieuse car il entraîne automatiquement toutes les autres formes de violence, notamment économique, en empêchant les femmes de terminer leurs études, de suivre une formation, de travailler.

Dans le roman, Ramla parvient à garder contact avec le monde grâce à son ordinateur!

Tout le monde aujourd’hui a un téléphone, même dans les milieux ruraux où on manque d’électricité! Les femmes aussi sont connectées, et c’est d’autant plus difficile pour elles de voir ce qui se passe ailleurs tout en étant happées par leur société patriarcale. Les jeunes aspirent à une vie plus moderne mais la tradition demeure: ils se sentent déchirés entre deux cultures diamétralement opposées. Il faudrait pouvoir concilier les deux – être une femme de son temps sans renier ses valeurs et sa culture. C’est pour cette raison que je tiens à aller moi-même à la rencontre des femmes: pour leur montrer que je suis comme elles. J’ai été mariée de force à 17 ans mais j’ai finalement réussi à m’en sortir, à me faire respecter et à élever mes filles autrement, tout en restant dans ma culture. Il faut que d’autres femmes qui travaillent et ont un statut social en parlent également.

La fille qui naît n’appartient pas à sa famille car son destin est de quitter la concession pour se marier très jeune.

Vous montrez bien que les places assignées à chaque sexe le sont dès la naissance…

Dans ma langue, on n’emploie pas le même mot pour la naissance d’un garçon ou d’une fille. La fille qui naît n’appartient pas à sa famille car son destin est de quitter la concession pour se marier très jeune. Les mères ont donc tendance à moins s’impliquer dans leur éducation. Il ne faut pas non plus oublier les violences à l’encontre des filles sur le chemin de l’école, le manque de protections hygiéniques, le mariage précoce, les travaux domestiques: tout cela entrave leur parcours scolaire! À quoi leur servirait de faire des études quand le plus important pour elles est de tenir un foyer? Dans mon association, nous faisons de la sensibilisation pour faire prendre conscience aux femmes du pouvoir qui est le leur. Un homme violent avec sa femme et ses enfants, c’est un garçon qui a été mal éduqué par sa mère. Les femmes ne se rendent pas compte qu’elles perpétuent elles-mêmes les violences!

Dans le livre, trois femmes parlent d’un même sujet, le mariage forcé…

Je n’aime pas les styles linéaires, j’aime entrecouper mes récits. Ce roman est universel parce qu’il parle des violences faites aux femmes, quelles qu’elles soient. En France, il suscite une prise de conscience. Le viol conjugal reste un sujet tabou dans toutes les sociétés. Je vois ma collaboration avec Emmanuelle Collas comme une opportunité de pouvoir faire passer le message au-delà des frontières et de trouver des solutions sur le plan international, ce qui sera plus efficace.

Le prix d’un livre publié en Europe, pour un Africain qui a un salaire moyen, reste très élevé – l’équivalent de 150 euros pour un Européen.

Qu’en est-il du point de vue des hommes? Votre roman nuance par moments leur portrait…

Dans mon premier roman, on suivait les points de vue de quatre épouses d’une même concession et finalement du mari! Mais les hommes ont tellement parlé d’eux qu’il est temps que les femmes s’expriment avant tout à propos d’elles.

Contrairement à d’autres auteurs africains, qui se font d’abord connaître en Europe, vous avez commencé par être publiée au Cameroun, puis à rayonner partout en Afrique…

Quand j’ai commencé à écrire, il y a dix ans, c’était par nécessité, parce que je voulais dénoncer les choses qui n’allaient pas, briser les tabous. Il fallait qu’une femme se lève et dise tout haut ce que toutes les autres pensaient tout bas. Il fallait que les femmes mais aussi les hommes lisent cela. J’ai donc privilégié la diffusion de mes livres en Afrique, notamment pour une raison économique: le prix d’un livre publié en Europe, pour un Africain qui a un salaire moyen, reste très élevé – l’équivalent de 150 euros pour un Européen! Les livres publiés en Afrique sont 3 à 4 fois moins chers et mieux diffusés. Dès le premier roman, j’ai eu un énorme succès, et celui-ci – le troisième – a obtenu le Prix Orange du livre en Afrique 2019, ce qui lui a donné une très grande visibilité jusqu’en France, au Festival Étonnants Voyageurs. Mon cas donne un espoir terrible aux jeunes, qui voient qu’on peut rester dans son pays et parvenir à se faire connaître en Occident. Ça montre que c’est possible!

Roman

♥ ♥ ♥ ♥

"Les Impatientes"

Amadou Amal, Emmanuelle Collas,

252 p., 17 €

Pour aller plus loin, écoutez son entretien avec Laure Adler sur FranceInter.

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