Enki Bilal, la BD visionnaire et humaniste

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L’auteur de BD, l’un des plus cotés dans l’art contemporain, revient avec un nouveau récit d’anticipation autour d’un "bug" généralisé. "Je me nourris du passé et du présent pour donner une vision du futur."

Fils du tailleur officiel de Tito dans la Yougoslavie communiste des années 50, membre des jeunesses communistes, Enki Bilal aurait pu devenir un apparatchik de ce régime qui se disait non-aligné, ou un footballeur de renom, repéré par l’Étoile Rouge de Belgrade. Mais quand il a 5 ans, son père, rêvant d’Amérique, choisi l’exil en France. Le jeune Bilal se nourrit de cinéma occidental dans les salles obscures de Belgrade. Fan de western, il se forge son imaginaire, dessine ses premiers croquis.

À la veille de son adolescence, il arrive à Paris où la famille Bilal se réunit avant d’obtenir la nationalité française en 1967. Enki découvre et dévore la bande dessinée occidentale. Il se réfugie dans la science-fiction, dans les étoiles pour sortir de son quotidien morose. "C’était une forme d’évasion du quotidien sans doute. Mais dessiner le monde réel ne m’intéressait pas. Je lui préférais les étoiles ou les animaux… De même pour la langue. Je suis littéralement tombé amoureux de la langue française. Mais celle de Jules Verne ou des auteurs de science-fiction, qui ouvre l’imaginaire. Encore aujourd’hui, je n’ai toujours pas pu terminer un livre de Proust…"

À 15 ans il rencontre René Goscinny, le dessinateur d’Astérix, et à 21 ans, il place ses premières planches dans "Pilote" en gagnant un concours de dessin qui lui ouvre les portes du magazine.

Son premier récit, "L’appel des étoiles", donne le ton de son attrait pour la science-fiction. "Je regarde les étoiles pour mieux voir la terre. C’est un effet de miroir sur soi-même", précise Bilal – dont le nom a été accolé à l’astéroïde 22.767 –, surpris qu’aujourd’hui on n’en soit encore qu’à la conquête de la lune et à la station orbitale et pas beaucoup plus loin dans l’exploration cosmique. Il regrette la disparition progressive des rêves et de l’utopie. "L’espace ne fait plus rêver les enfants. À force de rester river à un écran, on perd toute notion de créativité."

"Je suis littéralement tombé amoureux de la langue française. Celle de Verne, pas celle de Proust que je ne suis jamais parvenu à lire."

Passionné d’actualité dès son adolescence, il préfère l’anticipation, voire la science-fiction pure. Mais une science-fiction aux relents politiques. Né d’un père bosniaque de lignée ottomane et d’une mère slovaque, exilé, les origines mêmes de Bilal semblent le pousser dans ces univers aux frontières du réel. "Je pense que mes origines et mon enfance m’ont donné une vision et une lecture politique des choses."

Sa rencontre avec Pierre Christin va donner un coup de boost à sa carrière. Christin écrit pour lui la trilogie fantastique des Légendes d’aujourd’hui. Avec "La Croisière des oubliés", "Le Vaisseau de Pierre" et "La Ville qui n’existe pas", Bilal donne déjà libre cours à son désir de faire passer un message: la défense d’une certaine qualité de vie, de l’environnement notamment.

Bilal s’est fait un nom et confirme avec "Les Phalanges de l’ordre noir" et "Partie de chasse", toujours sur un scénario de Christin. Dans ces fictions plus réalistes, il est question de lutte pour le pouvoir, de résistance contre le totalitarisme, de droit de l’homme, d’idéologie butée. Bilal dénonce à mots plus ou moins (dé)couverts.

Politique cet auteur? "C’est le rôle de l’artiste de regarder là où les autres ne regardent pas; de voir ce qu’ils ne voient pas. Et de le transmettre. Aujourd’hui, un événement pousse l’autre de plus en plus vite. Forcément, je m’intéresse à des sujets politiques, métaphysiques ou sociétaux. Mais plutôt que d’exprimer une opinion politique dans mes livres, je préfère livrer une analyse critique du monde dans lequel on vit et sur son évolution", explique Bilal, qui s’affirme de gauche par affinité.

Bilal pose d’ailleurs un jugement sans fard sur la chose politique actuelle. "Elle est simplement en train de mourir sur pied sous les coups de la révolution numérique. Les partis actuels n’ont plus de sens. La gauche se déchire, les écologistes sont dangereux. Je ne m’y reconnais pas. Je préfère l’humanisme et la vision que je donne du futur est mon engagement."

Icônes

Dans les années 80, Bilal s’émancipe. Son style et ses personnages, celui d’Alcide Nikopol et surtout de Jill Bioskop ("La femme piège"), deviennent des icônes de la décennie. C’est depuis cette époque que les illustrations de Bilal figurent en tête des ventes d’art moderne. "La cote, c’est quelque chose qui vous tombe dessus sans qu’on l’ait demandé. Je n’ai rien fait pour mais c’est à moi de continuer à travailler mon art pour le faire évoluer. L’artiste ne peut pas s’arrêter à un prix!"

Polymorphe et curieux, Bilal découvre aussi le cinéma, comme décorateur mais aussi comme scénariste. Il fera trois films, dont le premier, "Bunker Palace Hotel" avec Jean-Louis Trintignant, a connu un certain succès. "Personne n’a vu les deux autres", reconnaît-il avec un certain fatalisme. Ce qui ne l’empêche d’ailleurs pas de plancher sur un nouveau projet de film. "Comment sera le monde, trois millions d’années après la disparition de l’homme? C’est un projet qui me tient à cœur et j’espère vraiment pouvoir le monter."

"La politique est morte sur pied sous les coups de la révolution numérique."

Devenu un auteur complet, Bilal quitte définitivement la fiction pour la science-fiction dans des mondes parallèles, évolution hypothétique du nôtre en fonction de nos errements.

"On s’aperçoit de plus en plus que l’on est aujourd’hui dans la science-fiction d’il y a 15 ou 20 ans. La science-fiction doit avoir un rôle prédictif", affirme-t-il. "Je me nourris du passé et du présent pour définir un futur plus ou moins lointain."

La trilogie Nikopol fustige et ridiculise les religions, ou plutôt l’utilisation que l’on en fait, tout autant que les hommes, parfois trop crédules. Avec La tétralogie du Monstre, son cycle suivant, il revient encore sur l’obscurantisme religieux dans un monde éclaté, directement inspiré de la guerre des Balkans.

S’il se dit dans une phase agnostique, Bilal garde pourtant espoir en l’homme. "Le monde que l’on construit me terrifie. Les technologies sont partout, permettent tout. On parle de transhumanisme, d’intelligence artificielle qui décuple celle de l’homme. Mais dans le même temps on assiste à une régression religieuse. On n’est pas loin de nous imposer que la terre est plate… Les régressions vis-à-vis des femmes par exemple sont effrayantes!"

Déjà abordée avec Christin, la thématique de l’environnement de l’avenir de la planète lui est chère. Avec sa dernière trilogie en date, "Le coup de sang", c’est la terre qui se rebelle contre ses habitants comme un gros animal qui s’ébroue pour chasser le parasite qui l’agace. L’homme n’est plus que peu de chose, l’animal, souvent hybride, prend le dessus. Bilal crée des univers, des races (voire des disciplines sportives comme le Chess-boxing dans la trilogie Nikopol).

"Chacun de mes livres, même d’anticipation ou de science-fiction, est le reflet du temps que je traverse. ‘Partie de chasse’, c’était la guerre froide du début des années 80, la trilogie Nikopol revient sur l’éclatement des Balkans avec une vision très religieuse, dont on n’a pas mesuré toute l’importance dans la réalité. Le ‘Coup de sang’ donne le point de vue de la terre sur les questions environnementales."

Dans Bug, Bilal aborde le thème de la mémoire, réelle et humaine versus la mémoire virtuelle. Et de dénoncer la dépendance actuelle aux réseaux, aux connexions et les relations qui ne sont que virtuelles. "On est perdu dès que l’on n’a plus de téléphone pendant 48 heures… Le monde entier dépend de plus en plus de la technologie. Ce récit reste de l’ordre de la science-fiction. Mais c’est aussi l’un des plus réalistes. Je ne fais qu’aborder les conséquences d’un bug généralisé qui paralyserait l’internet, mais dès aujourd’hui elles seraient bien pires que celles que je décris. Il faut que cela reste une fable!" Et pourvu que ça le reste…

Bug

Livre 1, Enki Bilal, Casterman, 86 p., 18 EUR

Note: 4/5

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