Henri Lambert: un entrepreneur éclairé

Henri Lambert (1862-1934) était un capitaliste visionnaire. A la tête de la plus grande verrerie du monde à Lodelinsart, il n’a cessé de mettre en garde contre les dérives d’un capitalisme privé de repères moraux.

Sans disposer du prestige de Solvay ou d’Empain, Henri Lambert (1862-1934) comptait pourtant parmi les plus grands industriels belges de son temps. Héritier d’une usine de fabrication de verre fondée par son grand-père, Casimir Lambert, Henri Lambert dirigeait la plus grande verrerie du monde, à Lodelinsart, près de Charleroi. A son apogée, l’usine employait 10.000 ouvriers.

Très engagé en faveur de la justice sociale et de la paix dans monde, Henri Lambert était considéré comme un idéaliste, voir un doux rêveur, par la plupart de ses contemporains. L’historien Jean-Louis Van Belle consacre à cette grande figure de l’industrie wallonne une monumentale biographie de 400 pages, agrémentée de nombreuses photos d’époque.

Capitalisme responsable

Une des lignes de force de la pensée d’Henri Lambert était l’importance de la responsabilité individuelle dans la vie économique. C’est ce qui explique pourquoi il s’est toujours opposé à ce qu’il considérait comme un double privilège que les milieux entreprenants s’étaient arrogés dès le milieu du 19e siècle, à savoir la "responsabilité limitée" et l’"anonymat". Henri Lambert n’a cessé de mettre en garde contre les conséquences néfastes de ces deux privilèges : concentration des entités économiques, injustices et abus de pouvoirs qui en découlent, crise financières et économiques à répétition, réactions politiques violentes.

Un siècle plus tard, l’évolution du capitalisme actuel lui donne raison : nous dérivons aujourd’hui vers un "capitalisme irresponsable" généralisé, de la base jusqu’aux sommets décisionnaires, que de faibles efforts en cours de réglementation marginale du secteur financier ne parviennent pas à corriger.

Quant à l’engagement social d’Henri Lambert, il découlait directement du traumatisme laissé par les grandes émeutes ouvrières qui ont secoué la région de Charleroi en 1886. La troupe a tiré dans la foule, faisant plusieurs morts.

Au niveau politique, Henri Lambert était habité par une conscience aigue de l’intérêt général. Il reprochait à la démocratie de n’être qu’un rassemblement d’intérêts particuliers ne cherchant qu’a renforcer leurs positions respectives, au lieu de s’efforcer de mettre en œuvre les grandes réformes qu’exige l’intérêt général. De ce point de vue, il considérait la représentation proportionnelle au parlement comme paralysante. Cette analyse, on l’aura compris, n’a pratiquement rien perdu de sa pertinence aujourd’hui.

Pacifiste

Enfin, Henri Lambert était un infatigable militant de la paix. Il pressentait bien avant 1914 la conflagration générale qui se profilait et les conséquences désastreuses que cela aurait pour le leadership européen dans le monde. Aux dirigeants politiques de son temps, il reprochait avant tout leur incompétence économique. Car il considérait que c’est par le biais de l’économie que la paix entre les peuples pourrait un jour se réaliser. Une seule recette trouvait grâce à ses yeux : le libre-échange. Pour lui, toute forme de protectionnisme ne pouvait qu’encourager le nationalisme et, par voie de conséquence, le bellicisme.

Avant la Première guerre mondiale, il recommandait aux grandes puissances coloniales – France, Angleterre et Belgique en tête – de céder une part de leur sphère d’influence pour appaiser le militarisme allemand. Or en France, c’est au contraire l’esprit de revanche après la cuisante défaite de 1870 qui prévalait dans les milieux décisionnels.

Pendant la guerre, Henri Lambert a œuvré au plus haut niveau auprès du gouvernement américain pour que le futur traité de paix ne soit pas synonyme d’humiliation pour l’Allemagne. Si le président Woodrow Wilson lui a prêté une oreille attentive, Paris et Londres n’appuieront pas ses thèses, bien au contraire. La facture sera présentée en 1933 avec la chute de l’éphémère république de Weimar. Un an après, Henri Lambert mourra lors d’un banal accident de la circulation en plein Paris, âgé de 72 ans.

Jean-Paul Bombaerts

"Henri Lambert, un grand penseur toujours d’actualité", Jean-Louis Van Belle, éditions La Taille d’Aulme, 420 pages

Lire également

Publicité
Publicité

Contenu sponsorisé

Partner content