Huilée comme un M-107, l’histoire vengeresse d’Iain Levison

Iain Levison. ©AFP

Iain Levison dégoupille l'hypocrisie d'une Amérique moraliste, se joue des clichés, soigne ses répliques, son mobile et fignole sa coupable: notre époque. "Un voisin trop discret", son nouveau polar, est jubilatoire!

«Il a fini le lycée en 1975 quand la défaite au Vietnam, l'effondrement de l'économie et la démission du président dans la honte, tout s'est combiné pour immuniser sa génération contre le patriotisme.» La soixantaine venue, Jim n'a pas renoué avec son prochain, pas même dans son taxi Uber où les échanges avec sa clientèle se limitent aux étoiles ou avis négatifs qu'il décroche sur Trip advisor. Pourtant, quand sa nouvelle voisine vient lui demander une avance pour finir le mois, il n'hésite pas à lui donner mille dollars.

En deux phrases, Iain Levison nous embarque dans une histoire agencée comme une poupée russe. Un tiers polar, un tiers critique sociale, un tiers philosophie politique et un tiers morale parfaitement irrévérencieuse. Savant dosage qui fait quatre tiers, on vous l'accorde, mais comme pour le cocktail de Marius dans le «César» de Pagnol, tout dépend de la taille des tiers. Et en la matière, l'auteur a de la bouteille et du doigté.

Le gros tiers est une attaque en règle contre l'hypocrisie yankee qui fiche la pagaille au Moyen-Orient et sacrifie ses jeunes au nom de principes qu'elle bafoue allègrement. Écossais d'origine, Levison a la bonne distance pour ajuster son regard ironique avec un humour à la Lautner des «Tontons flingueurs». Il y a chez lui comme partout, des salauds sympathiques et des redresseurs de torts qui le sont moins.

Une sans-abri à Vancouver, en 2007. ©REUTERS

Éduqué à servir

Même le médecin qui examine Jim n'a plus l'aisance d'antan, il a les compétences, il soigne les sans-abri mais n'a aucune idée de la manière d'être simplement amical, chaleureux, à l'aise avec les autres. Éduqué à servir. Un modèle qu'on croise en divers exemplaires dans les pages de ce roman; des soldats et des épouses, désorientés sans ligne de conduite. Des jeunes, qui n'aspirent qu'à entrer dans le décor en carton-pâte d'une Amérique prospère et tranquille. Celle-là même à qui Jim a décidé de ne plus appartenir.

«Quand a-t-il entamé un contact social pour la dernière fois? Ca fait sûrement plusieurs présidents de ça». Jusqu'à ce que sa voisine voit passer sous son nez le salaire que son mari, tireur d'élite en Afghanistan, est en train de flamber à Dubaï sans se soucier de sa famille. Ce qui le chiffonne est moins d'avoir abattu son coéquipier que le nouveau qu'on va lui coller. Le nouveau, nous le suivrons aussi, avec ses mensonges vertueux et ses tactiques de survie pour coller à l'image requise.

Avec mordant, Iain Levison montre ce qu'induit cette moralité à géométrie variable, cette hypocrisie distillée par le haut, cette violence médaillée qui décore de cocards le visage des femmes et des enfants. Il pousse simplement la logique jusqu'au bout, pervertit les bons, sauve les coupables et escamote les prétendus héros.

Avec mordant, Iain Levison montre ce qu'induit cette moralité à géométrie variable, cette hypocrisie distillée par le haut, cette violence médaillée qui décore de cocards le visage des femmes et des enfants.

Impossible de vous raconter l'histoire, sachez seulement qu'elle est délicieusement vengeresse, huilée comme un M-107.

À l'évidence ce roman comme «Un petit boulot», «Arrêtez-moi là» et «Une canaille et demie» débouchera sur un film, ce serait désolant qu'il ne le soit pas tant les scènes s'y prêtent. Sans que ne soit sacrifiée la littérature, Levison se joue admirablement des clichés, évite le psychologique, soigne ses répliques, son mobile et fignole sa coupable: notre époque. Cette modernité qui modélise les relations humaines, algorithme l'imprévu, prône une transparence d'inquisition et dévitalise les individus après usage. Jim est décidément un déprimé qui nous fait un bien fou! 

Roman noir

«Un voisin trop discret»
Iain Levison

Traduit par Fanchita Gonzalez Batlle, édition Liana Levi, 219p., 19 euros.

Note de L'Echo: 4/5

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