Idriss Aberkane: "Libérez votre cerveau!"

©Stefaan Temmerman

À tout juste 30 ans, Idriss Aberkane a trois doctorats en poche et un sens de la formule qui en fait une bête médiatique. "Libérez votre cerveau" préconise son livre. Mais en quoi celui-ci est-il bridé?

"Vu à la TV." L’estampille aurait pu être apposée sur la couverture de son essai. Le chercheur (industriel) en neuro-sciences s’est fait connaître du grand public en devenant l’expert de l’émission télé "Les extraordinaires", un concours de prodiges. Son goût de la vulgarisation pour les masses, son penchant pour l’exposition médiatique et quelques raccourcis dans son méandrique CV (qu’il a depuis lors finement détaillé) lui valent quelques critiques. Mais, dans l’ensemble, son ouvrage est plutôt bien accueilli, notamment parce qu’en bon pédagogue, il donne au lecteur l’impression d’être plus intelligent qu’il ne le pensait. Il y a surtout énormément d’enthousiasme et un élan pour ne pas avoir peur de l’inconnu.

Péché de jeunesse, peut-être, Idriss Aberkane veut tout aborder, de l’école au marketing, à la politique. Brassant, au passage, misère du doctorant et techniques de drague. Son livre aurait gagné à être plus resserré, mais, en interview, il est le même, digressant, bondissant, mais revenant toujours à la question, suivant le flux tumultueux de ses pensées fécondes.

Votre postulat de départ, c’est qu’on méconnaît notre cerveau et donc qu’on le sous-utilise?

Pour commencer, il y a ce fameux mythe: "On n’utilise que 10% de notre cerveau." Ce n’est pas faux, ça ne veut juste rien dire. Regardez, là, je tiens cette canette, quel pourcentage de ma main j’utilise? La surface de contact de mes doigts, c’est moins de 10%. Pourtant, j’ai besoin de toute ma main. Les 10% sont un mythe, par contre c’est vrai qu’on n’utilise pas tout le potentiel de notre cerveau. Cette idée vient de William James, grand psychologue américain, qui considérait que notre vie mentale est confinée. On s’interdit certaines pensées, certaines explorations par un ensemble de peurs et de conditionnements. Avec ce confinement, on peut dire, oui, qu’on n’utilise pas assez notre vie mentale.

"L’impuissance apprise, c’est notre cerveau qui nous dit: ‘N’essaie même pas’."

Par quoi notre cerveau est-il confiné?

Notre cerveau est un peu comme un smartphone. Il a des applications. Certaines viennent du constructeur, elles sont là à la naissance, comme, par exemple la conformité. La plupart des humains préfèrent la conformité à la vérité, car notre cerveau est le fruit de l’évolution, il vient de la savane, de l’ère glaciaire et, à cette époque, s’il fallait choisir entre la vérité et la conformité, ceux qui choisissaient la vérité mouraient car, si vous quittez la tribu, vous avez beau avoir raison, vous êtes mort. Alors que si vous restez dans la tribu, vous êtes en vie. Ce qui fait qu’aujourd’hui, à la naissance, on naît avec un vrai amour de la conformité. C’est comme un logiciel qui est installé à la naissance dans notre cerveau. Ce qui ne veut pas dire qu’on ne peut pas le désinstaller. Et il y a des logiciels qui sont installés au cours de la vie, par exemple l’impuissance apprise. L’impuissance apprise, c’est un logiciel malveillant. Elle a été découverte dans les années 60-70, mais je pense que, dans l’antiquité, on la connaissait déjà. Les cornacs, par exemple, savaient que, pour garder un éléphant enchaîné, la meilleure façon, c’était de mettre la chaîne dans sa tête. Ils mettaient, autour de sa patte, une grosse corde impossible à briser par un éléphanteau, et ensuite, l’éléphant adulte – qui avait alors la force de casser la petite corde – n’essayait même pas. Ca marche aussi sur l’homme: "N’essaie même pas..." Notre cerveau, parfois, nous dit ça. Voilà l’impuissance apprise. C’est ce qu’en informatique on appelle un pourriciel, un logiciel malveillant, qui tourne en fond dans notre cerveau. On peut le désinstaller. Mais pour le faire, il faut en être conscient.

Idriss Aberkane sur le plateau d'"Actuality"

On veut tout mettre sous étiquettes, classer dans des petites cases, alors que notre cerveau n’est que liens et transmissions. Comment en est-on arrivé à cela, qui semble contre-nature?

©Stefaan Temmerman

Contre-nature, ça l’est. Le cerveau est beaucoup plus compliqué que toutes nos créations. Quand on force le cerveau à rentrer dans nos créations, on y perd systématiquement. On avait l’impression d’y gagner, parce que la révolution industrielle nous a laissés avec l’idée que nous étions supérieurs à la nature. Ce qui est une idée fausse. La nature est beaucoup plus complexe et avancée. Mais on pense que nos systèmes sont supérieurs au cerveau et que c’est donc au cerveau de se conformer à nos systèmes. Or c’est tout le contraire qu’il faut faire: c’est à nos systèmes de se conformer au cerveau. Prenez un photographe qui a un téléobjectif à 5.000 euros, il ne va pas le mettre dans un cageot à légumes. Il sait que c’est précieux, fragile et cher, donc il va le mettre dans un étui parfaitement adapté à sa forme. C’est ce qu’il faut faire pour le cerveau. Notre école n’est pas du tout parfaitement conçue pour entourer le cerveau. L’être humain a tendance à créer des systèmes pour se servir et il finit par les servir, lui. Il crée l’économie pour se servir et il finit par mourir pour l’économie. Il crée les États pour se servir et il finit par mourir pour les États.

Mais la transmission de savoirs se faisait bien avant la révolution industrielle…

Bien sûr. L’éducation existait bien avant notre école actuelle. Et elle était souvent – pas toujours – plus ergonomique, car elle était basée sur le mentorat. On sait que le mentorat est la meilleure façon d’enseigner. Le cas de Léonard de Vinci et de François Ier est une situation d’enseignement idéale: l’élève, c’est le roi, donc tu te débrouilles, il faut qu’il comprenne. L’ergonomie est maximale, mais le prix est maximal aussi. Ce qu’a apporté l’école de la révolution industrielle, c’est un prix minimal, mais avec une ergonomie minimale. C’est pour ça que Ken Robinson dit que c’est une école basée sur le modèle du fast-food: si vous voulez servir deux millions de couverts, vous devez standardiser les menus. L’école du XXIe siècle aura le meilleur des deux mondes: elle sera massivement ergonomique et démocratique. Ca paraît impossible, mais ce n’est pas parce qu’on n’a pas réussi qu’on ne peut pas le faire. Aujourd’hui, avec l’intelligence artificielle, avec la neuroergonomie, on peut faire des cours qui soient de plus en plus ergonomiques et de plus en plus démocratiques. On arrive aujourd’hui à abaisser le coût de la personnalisation. On le voit avec les smartphones ou les réseaux sociaux.

"Si vous demandez à un prix Nobel pourquoi il a eu son prix, il ne va pas vous répondre: parce qu’il fallait bien…"

D’après vous, il serait relativement aisé d’élargir nos connaissances notamment, et surtout, par le jeu. Pourquoi le jeu?

Parce que le jeu est la meilleure façon d’apprendre pour le cerveau. Et ça, n’importe quel neuroscientifique le savait dès les années 70. Tous les mammifères jouent pour apprendre. Or la nature ne fait pas de cadeau: l’échec, c’est la mort. Le jeu a une propriété très intéressante en matière d’éducation: il abaisse la barrière d’entrée et augmente la barrière de sortie. Se mettre à un jeu, c’est facile. Et il est difficile d’en sortir. Le jeu capte l’attention et le temps. Ce n’est pas récent comme notion. Mais on est resté bloqué dans le mensonge de la révolution industrielle, qui est "produire ou s’épanouir, il faut choisir". Tu ne peux pas être heureux et productif. Beaucoup de gens le pensent. Pourquoi est-ce un mensonge? Tout simplement parce que toute personne épanouie est productive, alors que toute personne productive n’est pas forcément épanouie. Il y a encore beaucoup trop de gens qui pensent que travailler égale souffrir. Moi je dis qu’il ne faut pas choisir entre produire et s’épanouir. On ne peut pas être n° 1 si on n’aime pas ce qu’on fait. Si vous demandez à un prix Nobel pourquoi il a eu son prix, il ne va pas vous répondre: "Parce qu’il fallait bien…" On n’est pas n° 1 si on fait ça par corvée. Or l’école nous apprend bien plus souvent la corvée que l’amour.

Vous êtes tout de même très dur avec l’école…

Moi, je suis dur avec les structures, pas avec les gens. La structure éducative d’aujourd’hui comporte tellement de couches que, quand il y a un échec scolaire, on sombre dans la dilution de la responsabilité. Qui est responsable? Le prof? Il applique le programme. L’inspecteur? Il fait respecter le programme. Le recteur? Il gère l’administration. Le ministre? Il change tous les trois ans. La structure est telle que, s’il y a échec scolaire, le seul responsable possible, c’est… l’élève. C’est plus simple de voir les choses ainsi. Mais ce faisant, on oublie que l’enfant est sacré, c’est notre avenir. L’école est obligée d’évoluer, parce que l’homme est plus important que son école. L’école doit servir l’humain et pas l’inverse.

Pour vous, l’épanouissement est au cœur de la productivité. Certaines entreprises de la Silicon Valley, attentives à fournir un contexte favorable à la créativité, semblent donc l’avoir compris?

©rv

Ces entreprises ne sont pas parfaites, mais ce sont elles les plus avancées. Chez Google, par exemple, l’architecte a pensé l’environnement pour que, si l’employé ait à choisir entre sa couette et le bureau, il choisisse le bureau. Il a donc fait des bureaux sympas avec aquariums, sièges de massage, billards, babyfoots. Et ça marche. Les "Googlers" célibataires viennent parfois le week-end au bureau pour bosser sur leurs projets personnels, parce que c’est plus sympa que leur salon. À une époque, même, Google obligeait ses employés à consacrer 10% de leur temps rémunéré pour eux, pour faire quelque chose qu’ils avaient toujours rêvé de faire. Maintenant Google ne le fait que dans les sections R&D, car les actionnaires râlaient.

La passion, c’est le moteur selon vous. Le terme revient très souvent dans votre livre. Mais la passion est aussi dévorante, elle soumet. Elle est loin de libérer...

Je ne parle pas de passion au sens platonicien, je l’utilise au sens grand public. Je parle d’aimer ce qu’on fait.

Vous partez du principe que développer son cerveau, c’est à la portée de tout le monde. N’est-ce pas très théorique?

Non, c’est démontré scientifiquement. Les calculateurs prodiges (tel Daniel Tammet, cf. pages précédentes) ont tendance à associer nombre et espace. Récemment un chercheur français, Stanislas Dehaene, a découvert que tout le monde a cette faculté, dès la naissance. Puis, on la perd parce qu’elle n’est pas vitale. Les prodiges, eux, la maintiennent et la développent, essentiellement parce qu’ils adorent ça. En somme, on pourrait tous être prodiges, entre guillemets. Mais la question du livre c’est: "Est-ce que c’est dans notre intérêt et est-ce qu’on sera plus heureux?" Vous ne serez plus heureux que si vous développez votre aspect prodige par vous-même et pour vous-même. Qui sert qui? Si vous le faites pour quelqu’un d’autre – votre patron, votre pair, votre père – vous ne serez pas heureux. L’homme est un fruit. Il y a deux façons de faire de l’argent avec: ou bien vous le pressez et vous avez un verre de jus d’orange, ou bien vous le plantez et vous avez un arbre. Choisis ton camp, camarade!

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