"Je suis le fils ordinaire d'un père extraordinaire"

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En juin 1944, George Orwell (1903-1950) adoptait un enfant, alors qu’il allait entamer son grand œuvre, "1984". Aujourd’hui, dans une rare interview, Richard Blair nous raconte son père: son quotidien, son combat contre la maladie et ses difficultés à suivre le tortueux chemin de la création.

N’y cherchez pas ce regard doux, presque effrayé, d’Eric Arthur Blair (alias George Orwell). Ni cette pâleur de souffreteux que la tuberculose avait fini par imprimer sur son visage. Devant nous, assis dans le confortable fauteuil d’un hôtel parisien, se tient un homme corpulent au visage jovial, chemise à carreaux et tweed épais, de loin plus "gentleman-farmer" que journaliste de guerre. Et pour cause: Richard Blair n’a aucun gène commun avec son illustre père, par ailleurs stérile. Seul un coup du destin a rapproché ces deux âmes et permis à ce fils adopté d’être le témoin d’une des plus fascinantes aventures littéraires de l’histoire.

Fils de George Orwell et…

Richard Blair n’est pas que le fils de son illustre père. En digne héritier de "La ferme des animaux", il a fait des études agricoles, qu’il a appliquées sur la gestion de fermes pendant plusieurs années, jusqu’en 1975. Le constructeur de machines agricoles Massey Ferguson l’engage alors dans ses bureaux à Londres. Il y restera 11 ans, dans le département des ventes. Victime d’une restructuration en 1986, Richard Blair se lance dans la gestion de gîtes qu’il loue durant 22 ans non loin… de Barnhill, lieu où George Orwell a écrit "1984".

Même sans porter son ADN, on n’échappe pas aux amours d’un père.

"Pendant plusieurs années, mon père, depuis qu’il était marié avec Eileen en 1936, avait exprimé son désir d’avoir un enfant à lui", nous raconte Richard Blair. En 1944, la belle-sœur d’Eileen, le docteur Gwen O’Shaughnessy, confie au couple qu’une de ses patientes est tombée enceinte alors que son mari combat au front (il ne reviendra qu’en 1946). Affolée, la famille de la patiente préfère faire adopter le bébé que de subir une évidente humiliation. "Il aurait été bizarre pour le mari de revenir à la maison et de découvrir un enfant de deux ans!, sourit aujourd’hui le rejeton. Durant la guerre, les procédures d’adoption étaient assez simples: vous passiez devant un juge et remplissiez quelques formalités. Je suis né le 14 mai 1944, et j’ai été adopté le 5 juin."

Malheureusement, le bonheur familial sera de courte durée. De santé fragile, Eileen doit subir une hystérectomie à Newcastle en mars 1945. Au moment de l’anesthésie, son cœur s’arrête. Elle avait 39 ans. Orwell n’est pas là. Envoyé en Allemagne par David Astor, le rédacteur en chef de The Observer, pour relater la fin de la guerre, il se trouve encore à Paris où un télégramme lui apprend la nouvelle et le pousse à rentrer au plus vite. Après les funérailles, on l’assaille de questions: qui va s’occuper de Richard? Va-t-il se débarrasser de lui? Le désadopter? "La réponse de mon père est directe: non, jamais je ne l’abandonnerai, je veux qu’il vive avec moi, à mes côtés." Le noyau familial s’est resserré, les liens aussi. Une nanny, Susan Watson, viendra vivre dans leur appartement à Londres, 27b Canonbury square.

©Vernon Richards Estate

Peu après, David Astor, dont la famille détenait une propriété sur l’île de Jura, sur la côte ouest de l’Écosse, invite Orwell à y passer quelques jours. Eileen et lui avaient déjà visité une vieille fermette dans le nord de l’île, et projetaient d’y vivre. Ce sera Barnhill, lieu devenu culte où Orwell écrira son "1984".

Père et fils y emménagent en 1946, rejoints bientôt par Avril, la sœur de l’écrivain qui aura tôt fait de renvoyer la nanny. "Dans la famille, mon père se nommait Eric, mais Susan Watson l’appelait George. Avril n’aimait pas cela", s’amuse Richard Blair. Autour de la petite famille, il y aura aussi Bill, qui, malgré sa jambe perdue à la guerre, mènera vaillamment les tâches agricoles. Avril et Bill se marieront et deviendront les tuteurs légaux de notre interlocuteur à la mort de son père.

Genèse enfumée de "1984"

C’est donc dans cette maisonnée, où règne une certaine stabilité familiale, qu’Orwell se met à écrire son grand œuvre: "1984". "Il travaillait toute la journée, en haut, dans son bureau, tapotant sur sa machine à écrire, se souvient Richard Blair, mimant avec ses doigts le "tap-tap-tapping" de son père. Il fumait sans arrêt, cigarette sur cigarette. Il les roulait lui-même, avec du tabac lourd et épais qui vous tuerait en deux tirages. (rires) S’il manquait de papier à cigarette, il utilisait du papier journal. C’était horrible! Il fumait non seulement ce tabac dégoûtant mais aussi de l’encre imprimée. (nouveaux rires) En plus, la maison n’avait pas de chauffage central, il utilisait un chauffage d’appoint à paraffine qui, évidemment, diffusait aussi de la fumée. Il était donc là, assis, les fenêtres fermées, écrivant dans son coin, dans une sorte de miasme de fumée bleue."

"Il était juste un père.Il me lavait, me changeait,… Il était ce qu’on peut appeler un père moderne."


Pourtant, bien loin du génie fou, solitaire et aigri (comme pourrait le suggérer une dystopie aussi noire que "1984"), George Orwell était un homme, tout simplement, avec tout ce que ce mot peut contenir de grandeur et de générosité. "Il était juste un père. Il me lavait, me changeait,… Il était ce qu’on peut appeler un père moderne. Le soir, durant l’été, nous allions faire des tours en bateau, un petit dinghy de 3-4 mètres. On allait pêcher, attraper des homards, bref faire ce qu’un père et son fils peuvent faire ensemble."

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Un jour d’été 1947 (Richard avait 3 ans et demi), les Blair emmènent, sur la frêle embarcation, pique-nique, barbecue, draps et matériel de chauffage. Direction la côte ouest de l’île, au paysage infini de lande, déserte à l’exception d’une maison de bergers. Ils y passent un week-end à nager et gambader sous un soleil généreux. Pour le retour, Orwell et les siens repassent par le détroit de Corryvreckan, connu pour ses marées violentes et ses tourbillons. "Le problème, c’est que mon père n’avait pas lu correctement le tableau des marées." Les voilà pris dans le maelström, sans gilets de sauvetage, le dinghy assailli par les vagues violentes. Henry, le neveu d’Orwell, parvient à extraire l’embarcation des remous, mais déséquilibré par le poids, le bateau se retourne, et père et fils se retrouvent en dessous, sauvagement aspirés par les vagues. "On nous a finalement tirés de l’eau et nous avons survécu. Sinon je ne serais pas ici en train de vous parler et le roman ‘1984’ n’aurait jamais été publié."

Entre-temps, le chef-d’œuvre d’Orwell se construit, laborieusement. "Il changeait tout le temps: sur la première partie de son manuscrit (tout le reste a été détruit selon ses propres demandes à l’éditeur), vous pouvez le voir, c’est rempli de ratures, de surécritures. Parfois, il y a deux ou trois versions avant qu’il n’estime être dans le bon."

En plus de lutter contre sa muse, l’auteur livre un autre combat: celui qu’il mène contre la tuberculose. En 1947, il est hospitalisé pendant 7 mois. "Il recevait de la streptomycine que David Astor, encore lui, avait demandé d’importer des Etats-Unis. L’ennui, c’est qu’il était allergique: il attrapait des cloques, ses ongles tombaient, il ne pouvait tolérer le traitement." Petit à petit, pourtant, son état s’améliore. Même si, évidemment, sa maladie constitue un obstacle, tant à sa création qu’à sa vie de famille. "Vous devez garder en tête que sa maladie était infectieuse. Il était déchiré entre l’inquiétude de me perdre, émotionnellement et physiquement, et celle de me donner la tuberculose."

L’année 1948 sera intense. "Il s’est noyé dans l’écriture, à se tuer à la tâche. Il allait dans son bureau et trimait sur son ‘1984’. C’était un sujet incroyablement complexe et difficile à écrire." Il barre, hachure, réécrit. L’élaboration est un corps à corps impitoyable, dont chaque page est le reflet, noircie d’encre et de hargne. Une charpie qu’il faut retisser pour en tirer une version présentable. Malheureusement, à cette distance de Londres, personne ne peut l’aider dans ce travail titanesque. Il l’affrontera seul, jusqu’à la fin de l’année. "En janvier 1949, il s’est effondré. On a appelé son médecin. Il lui a dit: ‘Vous avec des lésions sur les deux poumons, vous devez quitter Jura et descendre à Londres où je peux surveiller votre état.’ "

"Je lui demandais: ‘Où est-ce que ça fait mal, Papa?’, car il n’y avait aucun signe extérieur de sa maladie."

Orwell entre au sanatorium de Cranham dans le Gloucestershire, non loin de Londres. Il ne reverra plus l’Écosse. Son fils est resté à Barnhill, avec Avril et Bill. Il lui rendra visite quelques mois plus tard, durant l’été. Des amis de la famille accueillent Richard à Londres, et le week-end, ils l’emmènent au sanatorium. "Je lui demandais: ‘Où est-ce que ça fait mal, Papa?’, car il n’y avait aucun signe extérieur de sa maladie. Le fait qu’il ressemblait à un squelette ne m’a pas frappé. Quand il était à Barnhill, il était déjà très maigre."

"Il est mort avant de voir les retombées de '1984'"

Eric Arthur Blair s’est éteint le 21 janvier 1950. En disparaissant, l’homme, le père aimant, le bourreau de travail, laissait la place à la légende qui ne faisait qu’éclore. Et avec elle, une formidable aventure éditoriale. "Les revenus de ‘La ferme des animaux’ (publié en 1945, NDLR) étaient déjà meilleurs que ceux des livres précédents. Avec ‘1984’, ça a vraiment explosé, mais il est mort avant d’en voir les retombées. J’avais pensé qu’une fois l’année 1984 passée, on verrait les ventes diminuer doucement. Mais c’est le contraire qui s’est passé."

"Il est mort avant de voir les retombées de ‘1984’"

Ces dernières années ont été riches en événements "orwelliens". Des révélations d’Edouard Snowden sur le programme de surveillance Prism de la NSA (+ 6.000% des ventes du jour au lendemain sur Amazon) à l’élection de Donald Trump, le monde contemporain nourrit l’imaginaire dont "1984" s’est fait l’écho. "‘1984’ était un avertissement, pas vraiment sur ce qui allait arriver, mais sur ce qui pourrait arriver si vous laissez faire les autorités. Mon père, dans son roman, a juste touché la corde sensible de nos sociétés, et cette corde continue à raisonner aujourd’hui."

"Dans la tête d’Orwell – La vérité sur l’auteur de 1984", Christopher Hitchens - Éditions Saint-Simon, 170 pages, 19,80 euros ©doc

En Europe, le flux des droits d’auteur se tarit l’année prochaine, 70 ans après la mort d’Orwell. "En 1999, juste avant que les 50 ans légaux soient passés, ils ont été étendus de 20 ans, pour s’harmoniser avec la législation allemande." Aux Etats-Unis, la législation compte 95 ans, mais, ici, à partir de la date de publication des livres, et non le décès de l’auteur. "La ferme des animaux" a été publié en 1945, les droits d’auteur aux Etats-Unis vont courir jusqu’en 2040, "1984" jusqu’en 2044.

Richard Blair utilise une partie de cet héritage pour la Orwell Foundation (qui remet notamment le prestigieux Orwell Prize) et l’Orwell Society qui organise des événements et des voyages sur les traces de l’écrivain. En mars prochain, une biographie dédiée à Eileen Blair paraîtra. "Elle a été d’une grande aide, en termes d’idées, pour ‘La ferme des animaux’. Il écrivait un chapitre et, le soir, ils s’asseyaient ensemble pour en parler."

L’histoire de George Orwell continue donc de vivre grâce à cet homme que le destin a glissé au plus près de l’écrivain. "Je suis le fils ordinaire d’un père extraordinaire. J’ai été très chanceux d’être le légataire d’un tel héritage."

Polémique

La "liste" d’Orwell

Si Richard Blair se prête à l’exercice de l’interview, c’est aussi parce que les Éditions Saint-Simon sortent un livre, inédit en français, de l’un des meilleurs spécialistes d’Orwell, Christopher Hitchens, mort en 2011. "Dans la tête d’Orwell" relate, à l’aide d’éléments biographiques enrichis d’anecdotes, les sentiments de l’auteur vis-à-vis tour à tour de l’Empire britannique, de l’Amérique, des Anglais, de la gauche et de la droite, des femmes, etc. Un exercice magistralement réussi, qui nous plonge dans les convictions les plus intimes d’Orwell et nous permet de considérer ses œuvres sous un autre éclairage.

L’un des chapitres évoque une polémique née en 1996 suite à un article du Guardian. Le journal britannique a révélé au grand public qu’Orwell a dressé une liste de 35 noms de journalistes et intellectuels "cryptocommunistes et compagnons de route" de l’Union soviétique susceptibles de déstabiliser l’Angleterre. Et qu’il l’a donnée à une membre de l’Information Research Department (IRD) liée aux services de renseignements, Celia Kirwan (par ailleurs, belle-sœur de l’écrivain hongro-britannique Arthur Koestler). Un comble pour l’auteur de "1984"! Sauf que cette liste n’avait pas du tout la portée qu’on pouvait lui prêter. D’abord, plaide Hitchens, l’IRD émane des Affaires étrangères, et n’avait pas de mission ni d’intérêt d’ordre intérieur. La liste n’a d’ailleurs inquiété personne. La démarche de Celia Kirwan était de recruter des sociaux-démocrates convaincus, raison pour laquelle elle s’adressa à Orwell. Ce dernier lui remettant la fameuse liste pour indiquer les personnes… qu’il ne servait à rien de contacter.

"Dans la tête d’Orwell  La vérité sur l’auteur de 1984", Christopher Hitchens - Éditions Saint-Simon, 170 pages, 19,80 euros

 

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