"L'émotion est ce qui fait vivre la mémoire" (Siri Hustvedt)

©JF Hel Guedj

Cet auteur travaille avec son cerveau. Au sens propre. Un incident lui en a ouvert quelques fenêtres, et prêté un souffle inédit à ses livres.

Un jour, en 2006, lors d’une cérémonie en mémoire de son père, Siri Hustvedt fut prise d’une crise de tremblements affectant sa motricité. La médecine étant incapable de formuler un diagnostic, cet épisode et ses suites l’ont poussée à s’immerger dans les méandres du cerveau, qui n’ont cessé de nourrir sa fiction.

"Souvenirs de l’avenir" - Siri Hustvedt. Traduit par Christine Le Bœuf. Actes-Sud, 336p., 22,80 euros. Note: 4/5. ©doc

Américaine, d’ascendance norvégienne, cet auteur est élancée. Entendez-le à tous les sens de cette épithète. Nous entamons cette conversation debout, en parlant des textes perdus à cause des lutins informatiques et de ce phénomène étrange, que nous avons tous deux vécu: le fichier perdu revient en mémoire, presque au bout des doigts, à la faveur d’une écriture automatique, "et c’est même parfois meilleur!" Cela lui pose question: "que conserve la mémoire, de quoi sommes-nous conscients?" Dans son nouveau roman, "Souvenirs de l’avenir", elle écrit: "les souvenirs sont toujours au présent" et il se peut qu’ils "relèvent de la pure invention". Et de citer la philosophe Simone Weill: "Notre vie réelle est plus qu’aux trois-quarts composée d’imagination et de fiction". Comment se dérober à pareille vérité?

"Nous savons qu’il n’existe pas dans le cerveau de souvenir originel. Les neurosciences nous montrent que seule existe la dernière occurrence de ce souvenir, extraite de notre mémoire. Elles nous disent aussi que les souvenirs sont consolidés, préservés par les émotions auxquelles nous les associons chaque fois que nous les ressortons." Autrement dit, si au moment de cette résurgence le climat émotionnel a changé, le souvenir en est modifié. Le plus fascinant, ajoute-t-elle dans un rire, ce sont les souvenirs dont on ne se souvient plus. "Qu’est-ce que l’oubli? C’est un domaine peu étudié." L’émotion, souligne-t-elle, est ce qui maintient les souvenirs en vie. "Ce qu’on n’aime pas s’efface. Pourtant, nous ne savons pas au juste pourquoi nous avons tant besoin de souvenirs. En l’espèce, il semble que ce soit la composante émotionnelle qui compte. Pourquoi le souvenir est-il présent? Parce qu’il n’a pas à fournir un reflet exact du passé: il est plutôt ce qui nous permet d’avancer dans le futur. Chez l’animal, l’apprentissage et la mémoire du danger existent, certes. L’humain, lui, possède la conscience de soi. Le rat, par exemple, sait s’orienter dans un labyrinthe. Mais nous ignorons s’il se voit dans le labyrinthe comme un humain s’y verrait. Certains oiseaux, se reconnaissent dans le miroir. Certains primates, les dauphins, les éléphants semblent posséder cette connaissance de soi."

Je lui évoque l’écrivain Ruth Rendell, douée d’une mémoire chirurgicale, retenant les moindres détails de la tenue d’un homme à peine croisé dans un train, et ce patient du docteur Oliver Sacks (avec lequel Hustvedt a longtemps correspondu) accablé de tant de souvenirs qu’il devait les "vomir" dans la rue. "La contrainte, le stress impriment fortement nos souvenirs, avec une précision troublante. La lecture suscite en moi une bien plus forte concentration que mes occupations quotidiennes dans le monde. Les souvenirs de ce que je lis sont souvent plus présents que ceux de ce que je vis."

Le rythme de la langue

J’observe ceci: votre roman obéit à une rythmique électrique… "Je suis heureuse de vous l’entendre dire. La structure est très rythmée, et la phrase aussi. Préserver ce rythme en français a demandé un énorme travail à la traductrice. Virginia Woolf écrivait à la poétesse Vita Sackville-West que le rythme vient en premier, puis les mots qui correspondent. Nous sommes tous des êtres rythmiques: battement de cœur, respiration, rapport sexuel. Écriture et marche sont profondément liées: Ossip Mandelstam (l’auteur de l’Épigramme contre Staline) se demandait combien de paires de sandales Dante avait usées en écrivant la ‘Divine Comédie’. Quand je suis coincée dans un texte, je tourne dans ma maison. Quand je suis coincée dans un texte, je tourne dans ma maison. Les travaux du neuroscientifique français Stanislas Dehaene montrent que lecture et écriture sont des fonctions tardives de notre évolution, qui modifient radicalement notre cerveau: celui de l’illettré n’a pas la même structure." Dans "Souvenirs de l’avenir", l’héroïne, S.H., jeune New-yorkaise en devenir d’écriture, se raconte des histoires, moyen de surmonter ses blessures. Elle écrit (p. 74): "Ne peut-on soutenir que la vie ne cesse de nous dérouter d’une histoire à une autre?"

L’émotion qui habite les rebondissements de la vie de "S.H." dans le roman serait-elle la même sous la plume d’un homme? Hustvedt me répond d’un habile retournement: "Citez-moi un roman d’un homme dont vous gardez le souvenir et qui soit dénué d’émotion. Ces livres-là, mon mari et moi (Paul Auster) nous les qualifions de littérature de petits mecs, virtuose et vide".

Tout son roman est un jeu avec l’imaginaire, et la frontière avec le réel est toujours poreuse. Ainsi, une figure belge occupe une place centrale dans le roman: S.H. assiste en effet (comme Hustvedt) à une conférence de l’essayiste Paul de Man sur Mary Shelley, la "mère" de Frankenstein. L’écrivain reste sidérée par le contraste entre le brio du personnage, ce De Man, formé à l’ULB et à Harvard, son caractère mensonger de psychopathe et son antisémitisme virulent.

Si l’on pressent que nombre d’épisodes et d’interrogations de S.H. émanent de la vie de Siri Hustvedt, l’écrivain tisse l’ambiguïté à merveille, en dansant son texte d’un pied léger. "Oui, je voulais jouer avec ma biographie, mais l’essentiel est fictif."

L’ironie de Kierkegaard

Une drôle de gravité traverse "Souvenirs de l’avenir". Hustvedt trouve en Kierkegaard, "son ironie, son sens comique et son niveau de jeu intellectuel" l’un des sommets de cette pensée grave et drôle liée à l’émotion: "Tout ce que j’écris est sérieux, mais je m’amuse, mais c’est sérieux."

Elle écrit (p. 14), ou plutôt son héroïne: "‘Comprendre la distance entre les personnages’. Ce que, aujourd’hui encore, j’essaie de comprendre." Je lui propose une analogie avec la musique, où musiciens et chef doivent trouver la bonne distance entre eux. "Se projeter comme un objet et se voir à la bonne distance, dans un texte, possède d’éminentes vertus thérapeutiques." À propos de thérapie, nous évoquons les vertus de l’écriture chez les patients psychotiques, et celles de la lecture: "Vingt minutes par jour d’une lecture émotionnellement riche accroît les fonctions immunitaires, hépatiques et respiratoires. L’Université d’Aarhus (Danemark) où j’ai été professeur invitée en mai 2019 mène des recherches en ce sens."

"Le XVIIe siècle, grande période de la philosophie des sciences, offrait une pensée plus riche que notre époque enfermée dans les cases de la spécialisation."
Siri Hustvedt
Auteur

Malheureusement, en matière de connaissances et de libertés individuelles, il n’existe pas de progression linéaire. "Les idées se perdent constamment, il faut y revenir, les reprendre, les récupérer. Le XVIIe siècle, grande période de la philosophie des sciences, offrait une pensée plus riche que notre époque enfermée dans les cases de la spécialisation. L’évolution qui m’intéresse le plus est celle de la culture quand elle devient biologique, ce qu’en sociologie Pierre Bourdieu appelle l’habitus. De quelle manière les réflexes culturels modèlent le cerveau, le système immunitaire, ce que nous sommes."

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