La place du mo(r)t

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Debrocq a tricoté une fiction travaillée, référentielle et citationnelle, où elle manie avec habileté, mais aussi avec coeur, des thèmes ambitieux qui jouent du réel et de l'art.

Marcus Klein est un auteur français qui a fui Paris vers Bruxelles, pour des motifs avoués et inavoués. Il a beau s’installer rue du Charme, il a perdu ses repères et semble exister là comme un enfant. C’est en tout cas ce que juge Clara W., alias Clara Clossant, jeune diplômée brillante et inquisitrice, que l’auteur à succès intrigue et qui veut "infiltrer la place". Clara, elle, se veut écrivain du dimanche. Née à Tchernobyl, elle s’interroge sur les retombées qu’elle aurait subies à sa naissance, et leurs conséquences réelles ou imaginaires – les deux domaines qui, comme tout auteur qui se respecte, l’obsèdent.

"Le tiers sauvage"
  • Aliénor Debrocq
  • Éd. Luce Wilquin
  • 320 pages
  • 21 euros

Sa rencontre avec Klein déclenche en elle un cocktail d’émotions et de spéculations. Tentée de l’admirer, elle ne peut réprimer une aversion teintée de suspicion: elle qui a une conception absolue de la littérature, elle se demande si ce n’est pas un imposteur d’une pseudo-profondeur, enclin à se vendre et à séduire. Leur relation professionnelle se mêle de confrontations personnelles, intimes, jeu d’aimantation où l’un veut attirer l’autre dans son intérieur (Clara se retrouve nounou improvisée d’Eloi, le fils de Klein, séparé de sa compagne Sylvie, et ne tarde pas à lui dérober une panoplie d’objets intimes, menu butin qu’elle se crée pour le percer à jour) et littéraire (retour d’une conférence à Lille, elle l’entraîne au camp de migrants de Calais, pour le confronter à la réalité qu’il recrée sans la connaître vraiment, dans son dernier roman, "Passer la Manche"). Il est d’autres réalités auxquelles il se dérobe et vers lesquelles Clara l’entraîne, comme ce lion de Waterloo qu’il n’a jamais vu, lui dont le premier roman s’intitulait… "Le pont de Waterloo".

Infernale symétrie

Cette transaction constante entre le réel et l’imaginaire, Aliénor Debrocq (l’auteur(e) de tous ces auteurs et de tous ces romans dans le roman) la décline en un jeu de mise en abîme entre les citations enchâssées du "Passer la Manche" de Klein et du roman en gestation de Clara, "Moonlight cottage", lui-même issu de son journal intime, et d’un voyage séminal à Bangkok où évoluent des personnages de fiction qui font irruption dans la vraie vie – imaginaire – du personnage de Clara Clossant.

Debrocq a tricoté une fiction travaillée, référentielle et citationnelle, où elle manie avec habileté, mais aussi avec cœur, des thèmes ambitieux qui jouent du réel et de l’art.

Le doute grandit sur l’identité de notre thésarde lorsque nous apprenons que son nom est dérivé du Clozan, un anxiolytique. Quelle est l’angoisse en miroir dont Clara et Marcus tentent la cure dans leur chassé-croisé? Lui qui ne retient pas les noms des plats chinois, mais seulement leurs chiffres, qu’espère-t-il des lettres? Il manie tant Clara qu’il lui offre un marché: "Tu voulais écrire un roman sur moi, lui dit-il. Écris un roman de moi." Elle prendra donc (une partie) de sa place. Et, infernale symétrie, il s’approprie "Moonlight cottage", le roman de Clara.

En ce sens, l’un et l’autre vivent avec en soi un "tiers sauvage, cette chose qui vit en toi et que tu nommes insatisfaction". Ils auront beau nouer une relation charnelle par surcroît de leur marché littéraire et pygmalionesque, ils n’auront pas cette satisfaction.

Aliénor Debrocq a tricoté une fiction travaillée, référentielle et citationnelle, où elle manie avec habileté, mais aussi avec cœur (on la sent habitée par son couple d’auteurs…), des thèmes ambitieux qui jouent du réel et de l’art. Elle a des moyens, un clavier étendu, et l’envie nous vient de lui suggérer de resserrer sa partition pour en dénuder les accords.

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