Roman | Tanya Tagaq souffle les mots du Nord

La chanteuse et autrice inuite Tanya Tagaq.

Dans ce premier roman enchanteur, Tanya Tagaq chante la puissance du féminin et de la nature à travers le quotidien adolescent d’un village du Nunavut.

Roman

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«Croc fendu». Tanya Tagaq

Traduit de l’anglais (Canada) par Sophie Voillot, Christian Bourgois, 224p., 20 euros

Elle était en concert à Bruxelles l’automne dernier. >vidéos


C’est un premier roman qui gifle et qui caresse: une jeunesse punk ancrée dans le Grand Nord canadien, la terre des Inuits, d’où est originaire Tanya Tagaq, son autrice. Artiste avant-gardiste, chanteuse de gorge dont l’album "Animism" a obtenu le prestigieux Prix Polaris en 2014, la primo-romancière a exhumé ses cahiers d’adolescente pour retrouver la puissance choc des phrases et des émotions qui l’habitaient alors.

Le résultat: le parcours à la fois intime et universel d’une femme, de l’enfance à la maternité, prise dans la tornade des hommes, leur violence sourde, les ravages de l’alcool, la montée du désir – pour les garçons comme pour les filles. Le tout illustré en noir et blanc par Jaime Hernandez. Car tout, dans les paysages de glace et de pierre que dépose à nos pieds Tanya Tagaq, est en nuances de gris.

Tout ici transpire la beauté brute, minérale, aride et définitive de la terre mère, des étendues majuscules où hommes et esprits se côtoient: aurores boréales, pergélisol, maisons sur pilotis, rivières gelées de cette immense contrée où l’on suit la narratrice de Tagaq, des années 1970 à aujourd’hui.

"Les odeurs libérées par le dégel printanier soulèvent en nous un furieux besoin de mouvement. L’air est si propre qu’on peut flairer la différence entre la pierre lisse et la déchiquetée. Humer l’eau qui ruisselle sur l’argile. L’odeur sucrée du lichen. Le lichen vert ne sent pas la même chose que le noir. Au printemps, on respire la mort de l’automne passé et la croissance de cette année; le lichen plus ancien apprend au jeune à pousser. Le gel piège la vie, immobilise le temps."

Tanya Tagaq - Animism - Album Trailer

Faire l’amour

Un temps très relatif sur la terre gelée du Nunavut: "Une minute peut durer une heure quand on parle à la mauvaise personne. Et passer en un éclair quand on fait l’amour avec la bonne." Faire l’amour: une communion des corps célébrée par Tanya Tagaq dans des scènes très visuelles, à la fois poétiques et franches, aux mots qui claquent et s’élèvent – le sperme jaune comme le miel et la verge dure comme la pierre.

«Au printemps, on respire la mort de l’automne passé et la croissance de cette année; le lichen plus ancien apprend au jeune à pousser. Le gel piège la vie, immobilise le temps.»
Tanya Tagaq
Dans «Croc fendu»

Sans pour autant idéaliser ce monde de rapports entre hommes et femmes où les doigts épais des adultes s’aventurent dans les culottes des petites filles, où la peur et le silence sont aussi épais que la neige. Mais elles n’ont pas froid aux yeux, ces petites filles devenues adolescentes qui, pour éprouver le même frisson que celui des garçons, n’hésitent pas à déshabiller l’un d’entre eux – un pas méchant mais moqueur, à la langue bien pendue, qui se vante de la supériorité de son genre. "Il n’a pas de poil encore. Deux filles pour lui tenir les jambes, une les bras, et moi pour lui enlever ses vêtements. À notre tour d’être sadiques."

Dédié aux femmes et aux filles autochtones disparues ou assassinées, voici un livre qui repousse les frontières du mal, du visible et du réel.

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