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Wood Wide Web

©BELGAIMAGE

5/5 - "La vie secrète des arbres". Peter Wohlleben, Les Arènes, 23,45 EUR.

C’était récemment écrit dans ces pages, les arbres sont "les piliers de la terre". Les éthologues nous ont appris de longue date que les animaux possèdent des langages. Peter Wohlleben (son nom signifie "portez-vous bien", en soi tout un poème), forestier allemand devenu chroniqueur de la vie des arbres, nous expose les règles complexes de leur société, et notamment deux principes cardinaux: empathie et solidarité. Dotés de racines semblables à nos terminaisons nerveuses, ils savent reconnaître leur progéniture, et un arbre père nourrira un "petit". Ils distinguent leurs proches et leurs voisins, ceux de leur espèce et les autres. Associés par leurs racines, à la fois circuit nourricier et système de communication, ils ont inventé ce que les scientifiques appellent un "Wood Wide Web". Ces "réseaux sociaux" des géants de nos forêts sont l’une des clefs de leur survie. La thèse, développée depuis les années 1970, va à l’encontre des idées fausses sur la sélection naturelle, le règne des forts et la survie des plus aptes. Chez l’arbre, végétal social, la force est à l’aune du maillon le plus faible.

L'arbre est un modèle de développement: il vit "en équilibre interne", organise en architecte la croissance de ses parties.

Au cœur de ce système, il y a les hyphes, champignon microscopique dont les filaments maillent le sol, fibre optique forestière émettrice de toutes les informations, d’une densité phénoménale: une cuillerée à café de terre en contient des kilomètres. Mais dès qu’on pénètre en zone agricole, le silence règne: la main de l’homme prive les végétaux de leur réseau d’information et de défense, et en fait la proie des insectes.

Équilibre interne

Altruistes, les arbres synchronisent leurs fonctions nourricières, se protègent mutuellement de la voracité des mammifères ou de l’invasion des insectes. Ainsi, une variété d’acacias libère de l’éthylène, signal avertissant leurs congénères d’augmenter la teneur de substances toxiques dans leurs feuilles, afin d’éloigner les girafes brouteuses. Dotés d’un sens similaire à notre goût, l’arbre repère l’odeur de la salive de certains insectes. Si une chenille mord une feuille, il produit des tissus cicatriciels et transmet l’information à toutes ses parties. Les arbres vont plus loin: ils échangent des sons. À l’écoute du sol, des chercheurs ont découvert que les racines de germes captant ces sons s’orientaient vers les émetteurs.

©RV / DOC

L’arbre est un modèle de développement: il vit "en équilibre interne", organise, en architecte, la croissance de ses parties (tronc, branches, feuilles) en veillant au volume et au poids de chacune, corrige et rectifie les trajectoires de pousse. Il présente des similitudes avec nos organismes humains, supportant mieux la faim que la soif. Mais tout en lui est aussi un éloge de la lenteur. Il a inventé ce qui ne laisse pas d’être un paradoxe pour des humains épris de vitesse: des réseaux lents. Et cette lenteur est l’un des secrets de sa longévité.

Ce livre est un phénomène d’édition: bientôt 1 million d’exemplaires en Allemagne, plus de 150.000 en France, 32 traductions. Jean-Baptiste Bourrat, directeur éditorial des Arènes, est heureux de ces ventes (quel éditeur ne le serait pas?), et surtout fier de réussir un tel pari sur un sujet austère, mais lumineux. En citadin, Wohlleben débute par ces mots: "Quand j’ai commencé ma carrière de forestier, j’en savais à peu près autant sur la vie secrète des arbres qu’un boucher sur la vie secrète des animaux." Sachant comment a évolué notre vision du monde animal en quelques décennies, il anticipe une mutation similaire envers le végétal.

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